jeudi 19 février 2009

Jacques Canetti, fondateur des Trois Baudets

Les Trois Baudets accueillent à nouveau « la nouvelle nouvelle chanson française » . L’occasion de revenir sur la vie de son fondateur Jacques Canetti qui accueillit Brel, Brassens, Gainsbourg, Gréco… quand ceux-ci n’en étaient qu’à leurs débuts et encore loin de convaincre leur public.

Après la mort de son mari, la mère de Jacques Canetti emmène ses trois fils à Vienne puis à Zurich. Le petit Jacques découvre le goût de la musique en fréquentant les concerts et spectacles. Puis, étudiant à HEC à Paris, il fréquente tous les music-halls de Paris mais il regrette de ne pouvoir approcher les vedettes qui disparaissaient dès la fin du spectacle, au contraire de ce qui se pratiquait à Vienne. Tombant sur une annonce des Disques Polydor cherchant un jeune homme aimant la musique et parlant l’allemand, il est engagé et arrête ses études. Dans cette filière de la prestigieuse deutsche Gramophon, Jacques Canetti a surtout un travail administratif. Cependant, on l’interroge de plus en plus sur la chanson française. Il devient une sorte de directeur artistique.

D’autre part, Jacques Canetti est le correspondant de l’hebdomadaire anglais spécialisé en jazz Melody-Maker pour ce qui concernait le jazz français. Il crée une émission qui fut la seule grande émission de jazz hot en France. Il veut faire venir à Paris Duke Ellington et c’est ainsi qu’il devient organisateur de concerts. Le succès des deux concerts de Duke Ellington à la salle Pleyel le poussa à constituer le premier orchestre noir d’Europe autour du pianiste Freddy Johnson. Après Duke Ellington, il organisa des concerts pour Louis Armstrong. Mais après le succès à Paris, tout ne fut pas si facile et il dut louer des salles en province et ceci à ses risques et périls.

Quand Marcel Bleustein, fondateur de Publicis, rachète Radio-Cité, on fait appel à Jacques Canetti en tant que spécialiste de jazz. Ce sera aussi le début des parrainages de l’Oréal et de Monsavon. Jacques Canetti lance le célèbre « Crochet radiophonique ». Le « Crochet » a été l’émission publique la plus populaire de Radio-Cité. Chaque semaine, Jacques convoquait une centaine de candidats et ne retenait que les très bons et les très mauvais candidats qui servaient de faire-valoir. Le président de séance était toujours une très grande vedette qui chantait à la fin de la séance. Pendant l’émission, le public avait tout loisir de faire signe pour que Jacques Canetti interrompe le candidat. Puis il y avait des quarts de finale… Peu de candidats sont vraiment « sortis » de ces émissions pour devenir des professionnels. Un format qui rappelle étrangement des programmes de télévision actuels…

Jacques Canetti le connut d’abord pour les slogans publicitaires qu’il créait avec Johnny Hess pour Publicis. Un ami conseille à Jacques d’auditionner Charles Trénet seul, il considère cette audition comme « historique » et bouleverse l’ordre de son émission pour l’y faire passer. Les textes de Trénet n’avaient rien à voir avec le type de chansons que l’on avait faites avant lui. Mais avec sa simplicité, il avait peu conscience de ce qui l’apportait de révolutionnaire dans la chanson française. Il faisait partie des peu nombreux auteurs-compositeurs-interprètes. Son ascension fut fulgurante. Aujourd’hui, Jacques Canetti réalise l’âpreté du milieu dans lequel il a évolué. On vivait mal la montée en puissance d’un jeune homme dynamique mais on acceptait encore moins son refus des compromissions. Bien sûr, c’est un métier ingrat car il faut dire aux gens leur vérité.

Pendant la guerre, Jacques Canetti retrouve, à Toulouse, ses amis Pierre Dac, Jean Souplex, Jean Marsac et d’autres avec qui, faute de capitaux personnels, il décide de fonder une coopérative pour monter des spectacles : l’ACPA (Artistes Chansonniers Parisiens Associés). Les spectacles auront lieu dans un théâtre de Brive-la-Gaillarde, principale ville de repli des Parisiens, qui devient le nouveau lieu de ses activités, et avec succès. Puis Jacques Canetti accompagne Françoise Dorlay dans sa tournée à Alger puis Tunis (novembre 1942) et organise une vaste tournée de représentations à travers toute l’Afrique du Nord en faveur du réseau de résistance Combat. A Alger, l’Opéra de Quatre Sous, rebaptisé le Théâtre des Trois Ânes fait appel à Canetti. Le succès fut au rendez-vous et le Théâtre des Trois Ânes devint une sorte d’institution.

De retour à Paris, il retrouve son poste de directeur artistique chez Polydor. C’est ainsi que Canetti sera amené à rencontrer Roche et Aznavour, à entendre les chansons de Loulou Gasté pour Line Renaud… Au bout de 10 ans, le catalogue de Polydor réunissait la palette d’artistes la plus prestigieuse : « Tous, sans exception, ont débuté avec moi et j’en suis fier. » Dans le même temps, il crée le Théâtre des Trois Baudets, un petit théâtre de 250 places, boulevard de Clichy, il voulait faire revenir ses amis d’Alger. La première du spectacle de ses trois amis eut lieu le 15 décembre 1947. Mais il n’y a pas de public et la presse fait la sourde oreille jusqu’à mars 1948.

C’est en donnant sa scène à des artistes tels qu’Henri Salvador, Jacqueline François et pour la première fois deux auteurs-compositeurs, Jean-Roger Caussimon et Francis Lemarque que l’évidence s’imposa : il fallait sortir du train-train des chansonniers. Le théâtre fut définitivement lancé grâce aux sketches de Francis Blanche et de Pierre Dac. C’était le vrai début des auteurs-compositeurs et ce fut une petite révolution qu’accomplit là Jacques Canetti dans le domaine de la chanson : « Tous n’avaient pas des voix particulièrement belles et riches, mais tous disaient bien ce qu’ils avaient à dire. »

Patachou présente Georges Brassens à Canetti, début 1952. Il voulut immédiatement le présenter aux Trois Baudets, il avait découvert quelqu’un, « quelqu’un dont l’humour était à la fois tendre et féroce, qui parvenait à se montrer totalement original tout en étant l’héritier d’une tradition française de ‘poètes chansonniers’ contestataires de l’ordre établi ». Dès le premier soir, le chanteur lui avoua qu’il n’aimait pas chanter en public mais qu’il le faisait pour gagner sa vie. Dès lors qu’il fut officiellement sur le programme, Georges Brassens eut le trac et l’accueil fut mitigé. Deux ans après ses débuts, les salles où se produisait Brassens étaient pleines. Canetti lui fera enregistrer huit albums chez Philips. De plus, il était le flambeau du petit monde des Trois Baudets. Il s’intéressait au sort de chacun. Ainsi, il a, de tout son cœur, soutenu « l’Abbé Brel ».

Canetti découvre Brel via un disque qu’on lui avait fait parvenir depuis Bruxelles. Il voulut alors le voir dans les plus brefs délais. Il vint mais il n’était pas question pour lui d’habiter à Paris, il était employé chez son père, industriel, et venait de se marier mais l’enthousiasme de Canetti est tel qu’il convainc Brel qui arrive à Paris en septembre 1953. Il passa aux Trois Baudets de 1953 à 1958. Il devint rapidement quelqu’un de très attendu. En 1967, Canetti fait ses deux derniers spectacles avec Jacques Brel. Il y eut une explication entre les deux hommes sur la définition de gratitude. Brel dit, au final, que c’est Canetti qui devrait avoir de la gratitude envers lui et non l’inverse : « vous vous êtes servi de votre savoir-faire et de votre puissance au profit de Philips. Et vous voulez que je vous dise merci ? » Canetti se défend en disant qu’il n’a aucune part sur les ventes de Philips. Il reproche à Canetti tout ce qu’il pu endurer en étant chez Philips : « vous avez eu le mérite de me sortir de mon trou, mais en somme vous m’avez dit ce qui était probablement évident, et comme vous étiez Canetti, cela m’a donné l’élan nécessaire pour faire ce que j’avais envie de faire dans mon for intérieur » ; « Et vous voulez que je vous dise merci ! Mais voyons, c’est vous qui devez me dire merci ! J’ai fait honneur à votre réputation de découvreur et ceux qui marchent très bien, il n’y en a pas des tas. »

En 1962, Canetti prend la décision de fermer les Trois Baudets, il en confiera plus tard l’exploitation à Jean Méjean. La même année, lors de la réunion annuelle de Philips, Canetti se rend compte que la politique de la maison de disques s’oriente vers la production des « nouvelles idoles ». Fin 1960, Canetti supporte mal la période yéyé et les débuts du marketing du disque. Il décide quitter Philips parce qu’il voulait de la qualité. L’esprit d’indépendance de Jacques Canetti l’a poussé au bout de ses exigence en prenant des risques. Il a eu beaucoup d’explications avec ses artistes. « Après un long entretien avec Brassens, je fus quand même convaincu que ce que j’avais fait dans la vie ressemblait à une véritable œuvre de création ». Il avait la certitude d’avoir créé « les conditions de l’épanouissement d’un style nouveau de la chanson ».

Jacques Canetti a terminé ses « 50 ans de chansons françaises », le récit satisfait de sa vie en 1977, vingt ans avant sa mort, il continuera à sortir dans les cafés-théâtres, à produire spectacles et disques… C’est sa fille, Françoise Canetti, qui aujourd’hui édite à nouveau de beau livre.

« Mes 50 ans de chansons françaises » Jacques Canetti, Flammarion, 37€
Mes 50 ans de chanson française – CD album 4 Volumes (
Jacques Brel , Georges Brassens , Serge Gainsbourg , Edith Piaf) + DVD bonus, Edition Jacques Canetti, 35€

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