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lundi 21 octobre 2013

9 mois ferme : Albert Dupontel, clowns naïfs et réalisateur facétieux


Avec 9 mois ferme, Dupontel partage une fois de plus son humour déjanté et sa bonne humeur barrée. Devant sa caméra, il donne la réplique à Sandrine Kiberlain, juge pète-sec enceinte d'un débile léger. Un duo qui fait hurler la salle de rire... Verdict pour ce film : y courir.


Ce film pourrait être intitulé "le Bête et la Douée" : elle, magistrate brillante gainée dans des tailleurs élégants que relève une blondeur aristocratique impressionne ses pairs par son ardeur au travail et une rigueur intellectuelle dont le pendant est une lourde (f)rigidité sociale... Lui, cambrioleur en rien gentleman, est plus maigrement doté : un esprit aussi épais que son vocabulaire est maigrichon, constitué bon gré mal gré au cours d'une enfance négligée. Lui restent cependant un corps musculeux et la débrouillardise qui sied à son métier.

Ces deux-là n'avaient pour lieu commun que la Cour... Ils ont pourtant réussi à mêler leur destin sur un bout de trottoir, au sortir d'une soirée trop arrosée.  Pour se blanchir, la pauvre juge aidera le prévenu (accusé de globophagie) à échapper aux fureurs d'une société avide de sang, de boucs-émissaires et de respect des convenances. Institution sociale qui déborde largement des murs dans lesquels elle devrait être confinée (le Palais de Justice) car elle agrège pêle-mêle médias, politiques et badauds, la Cour d'Assises se plait en effet à croire que les accusés sont des psychopathes sans aucun lien avec les bons citoyens.

Une bonne humeur corrosive

Ames sérieuses, s'abstenir : rien n'est crédible chez Dupontel dont le premier ressort humoristique semble être le grossier. Pour lui a priori, les chirurgiens sont des bouchers, les intellectuels des handicapés sociaux, les personnages de pauvres hères piégés par des peaux de bananes dont on a bien de la peine à expliquer pourquoi elles trainaient là. Le spectateur habitué aux intrigues fines et aux jeux de mots distingués rit presque malgré lui, mais franchement et à raison.

Humoriste funambule, Dupontel danse sur une crête : un pas de trop et la scène eût été lourde... La barre qui le maintient en équilibre est composée du brio des comédiens et du décalage à la source du rire. Dans les scènes comiques, un être raisonnable (le juge, la présidente du tribunal...) fait toujours face au grotesque. Le spectateur qui s'identifie à cette présence censée et éberluée est ainsi introduit dans le cadre. A son corps défendant, il se moque des naïfs croyant à des événements rationnels dans un monde qui ne l'est pas : il se rit donc de lui-même érigé en clown floué....

Albert Dupontel nous a bien eus : sous ses airs bonhommes, il dénonce nos grossières certitudes, nos préjugés et notre soi-disant bonne morale... Résultat : la Bête n'est pas celle que l'on croit !

9 mois ferme, d'Albert Dupontel, avec A. Dupontel, S. Kiberlain, 2013
 

vendredi 20 septembre 2013

Ozon, fenêtre sur corps...

Présenté au dernier festival de Cannes, Jeune et Jolie met en scène une lycéenne mineure d'un milieu parisien aisé se prostituant sans raison économique. Filmant les corps avec précision, François Ozon crée l'ambiance érotique dérangeante qu'on lui connait, aidé largement par la jeune et jolie Marine Vacth

C'est Isabelle ou Léa. Isabelle pour le lycée, les parents, les petits amis, Isabelle pour la vie parisienne en jean et pull ample, la coiffure échevelée de jeune adolescente et les chaussures plates ; Isabelle pour le portable officiel, les soirées théâtrales ou la complicité fraternelle quand « Léa » est réservé aux talons haut perchés-chemise en soie et mini-jupe, aux chambres d'hôtels, aux sous-vêtements noirs en dentelle, aux 500 euros cache, aux "suce-moi". Léa, 20 ans, est étudiante en lettres tandis qu'Isabelle n'a que 17 printemps. Les fréquentes douches effacent la première, afin que personne ne se doute de la double vie de la seconde, laquelle ne dispose pas d'alibis visibles pour mettre à disposition son corps auprès d'hommes très âgés, méprisants ou vulgaires : point de problème financier ni d'hérédité. A peine un père absent, un dépucelage décevant.
Marine Vacth joue cette Léa-Isabelle : "de beaux yeux mélancoliques" et un corps de jeune femme superbe autour duquel ne cesse de tourner la caméra d'Ozon. Léa fait-elle la "pute" parce qu'  "on n'est pas sérieux, quand on a 17 ans" ou pour remplir ce trou intérieur béant dans lequel son âme mélancolique se noie ? Les fantasmes et les mobiles de nos esprits sont impénétrables semble estimer Ozon, réalisateur sans conclusion auquel il ne reste, pour seul moyen d'action, qu'à danser autour des corps. D'ailleurs, ses personnages ne se parlent que très peu : ils s'épient. Ainsi de Victor (Fantin Ravat), le frère d'Isabelle ou du héros de Dans la maison (Ernst Umhauer). La caméra remplace leurs yeux et leurs jumelles, et sert à leurs bras trop courts de prothèse pour caresser les corps de muses superbes : Isabelle-Léa ou Julie (Ludivine Sagnier) dans Swimming Pool.
Spectateurs rationnels et optimistes se trouveront désarmés devant ces corps nacrés qui refusent d'expliquer ce qui les meut tandis que les autres, enchantés par l'élégance des cadres et le grain des peaux profiteront de ces histoires perverses pour nourrir leur rêverie sur ces gouffres amers qu'en humain civilisé, nous tentons sans cesse de boucher. Une invitation, à se replonger, pour prolonger le fantasme, dans Belle de Jour, de Luis Buñuel (avec Catherine Deneuve et Jean Sorel).
Jeune et Jolie, de François Ozon, août 2013, 1h33


jeudi 1 novembre 2012

"César doit mourir", épopée en prison


Ours d'or au dernier Festival de Berlin, "César doit mourir" est le film d'une mise en scène de théâtre au sein d'un quartier de haute sécurité d'une prison romaine. Nous suivons le quotidien des prisonniers du casting à la représentation.

En adaptant "Jules César" de Shakespeare avec un casting de prisonniers, et en filmant ce travail en cours, les frères Taviani relèvent un double défi : celui que représente l’entrée du théâtre en prison et la catharsis que tout le monde attend, et celui de filmer du théâtre, joué par des amateurs.
Double défi réussi, avec talent, poésie et beauté.

Le film est réalisé comme une fiction, à partir d’un scénario, d’histoires rapportées par les prisonniers et de dialogues appris. Au point que l’on se demande si c’est vraiment un documentaire. Les prisonniers sont des acteurs justes et amènent de l’intensité à la fois dans la pièce de Shakespeare (qu’ils traduisent dans leur dialecte d’origine) et dans le film.

La caméra impose forcément son point de vue, et nous pousse à oublier pourquoi ces hommes sont enfermés, et le lieu dans lequel tout le film se déroule. En effet, la prison – plutôt sinistre – devient un espace de poésie et de liberté sans limite. Lors des scènes principales, l’espace se transforme en un lieu hors du temps, où les personnages de Shakespeare possèdent profondément les prisonniers (ou inversement).
Cet effet est renforcé par l’alternance des couleurs et du noir et blanc – superbe, contrasté – et la musique – romantique, lyrique, héroïque – qu’il nous arrive d’oublier (donc réussie). 


Le spectateur est donc emmené dans le quotidien de ces comédiens amateurs enfermés, mais trouvant une liberté dans le théâtre. Nous voyons des humains, simplement des humains. Qui, lorsque les répétitions sont terminées, quittent le tumulte de la scène pour le silence de la cellule, se séparent de leurs collègues mais pas de leur personnage, abandonnent la liberté symbolique pour l’enfermement. Néanmoins, le documentaire souligne discrètement leur démarche de reprise de confiance en soi et, par extension, de réinsertion.

« Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est une prison. »

Théâtre et cinéma, réalité et fiction ne cessent donc de se croiser, de se faire écho, de s’enrichir, pour donner un film esthétiquement et symboliquement superbe.


De Paolo & Vittorio Taviani, avec Casimo Rega, Salbatore Striano, Giovanni Arcuri...
Sorti le 17 octobre 2012.

mardi 25 septembre 2012

Les enfants de Belle Ville, une tragédie téhéranaise


Une séparation, d’Asghar Farhadi avait conquis les esprits, raflé les prix (Oscar et César du meilleur film étranger). La société Memento Films en profite pour distribuer le deuxième long-métrage du réalisateur, Les Enfants de Belle Ville.  Comme Une séparation, ce film d’une grande intelligence dissèque les questions du pardon et de la culpabilité dans une société régulée par la loi coranique. 

A Téhéran, « Belle ville » est un centre de rétention pour mineurs. Lorsque l’on fête ses 18 ans, on y pleure : la majorité signifie le transfert vers la prison pour adultes, et une possible exécution. Un moyen d’échapper à la peine capitale : que le plaignant demande grâce pour l’accusé. Lorsque ce plaignant est un père éploré qui niche son désespoir dans un conservatisme rigide, le travail de persuasion paraît impossible. Mais Ala qui veut sauver la vie de son ami Akdar, a des appuis : sa ténacité, son admiration pour la superbe sœur de l’accusé, les sourates du Coran sur la miséricorde divine, et les intérêts de la femme du plaignant…

Comme dans Une Séparation, le film s’ouvre sur un constat très simple : il faut sauver Akdar… Le décor est planté rapidement : quartier aux allures de cour des miracles, femmes voilées sans aucune liberté, hommes butés. Voilà pour la surface… qu’Asghar Farhadi prend plaisir, touche à touche, tel un restaurateur de fresques anciennes, à décaper, pour faire apparaître la complexité d’une situation sociale : les femmes à genoux peuvent se révéler plus puissantes que les patriarches, les grands religieux doux, les pratiquants fidèles passibles de blasphèmes, les matons protecteurs et les petits gangsters des anges-gardiens. Autant d'enchevêtrements rend les choix cornéliens : écartelés entre intérêts propres et principes moraux, les personnages d’Asghar Farhadi ont la beauté des héros de tragédie grecque et leurs regards perçants. À voir absolument.

Les Enfants de Belle Ville, Asghar Farhadi, 2012. 

jeudi 2 août 2012

Le choix de Barbara : humains dans le vent, en RDA


L'été, Paris, tranquille, donne l'occasion d'aller voir dans de petites salles les grands films loupés ces derniers mois. Chronique de Barbara, un film de Christian Petzold (sorti en mai 2012) sur l'Allemagne de l'Est au début des années 80 : la société de surveillance de la RDA, l'attrait de la liberté et de l'opulence qu'offre l'Ouest, les choix qu'il faut faire, entre les deux.


Ses velléités de fuir vers l'Ouest ont valu à Barbara, médecin de Berlin Est, plusieurs années de détention. À sa sortie de prison, pour prolonger la punition, elle est envoyée dans un petit hôpital de province. L'établissement est pauvre, l'attente du bus pour rentrer dans son déprimant appartement longue, et Barbara qui a perdu une partie de ses amis est isolée, quoiqu'étouffée par une surveillance rapprochée. Les contrôles policiers brutaux et réguliers conjuguent saccages de son logement et fouilles au corps, tandis que la protection amicale de son collègue André, un jeune médecin doué dont Barbara se demande ce qu'il fait dans un hôpital paumé, est si pressante, qu'elle semble être suivie de rapports à la clef pour les autorités...

Ce premier cercle de surveillance se nourrit d'un second, vicieux et efficace, composé de voisins scrupuleux... Indépendante et forte, Barbara réussit cependant à trouer par moment cette vaste toile d'araignée pour quelques étreintes passionnées avec son fringuant amant de l'Ouest. Des virées dont elle ramène bas, cigarettes et une atroce nostalgie de la liberté. L'attentionné André tente lui aussi de l'aider à s'échapper, pas géographiquement mais spirituellement, en lui rendant l'usage d'un piano ou en la passionnant pour ses cas médicaux...

Consumé par le quotidien, ou panser...

On a tous en tête deux longs-métrages sur l'Europe de l'Est, Goodbye Lenine (Wolfgang Becker, 2003), comédie nostalgique, et La Vie des autres (Florian Henckel von Donnersmarck, 2006), drame saisissant. Barbara est moins enjoué que le premier, plus lent que le second. Le cinéaste Christian Petzold déroule son histoire sans se presser, distillant avec parcimonie les éléments de compréhension du récit. Il en ressort un film qui plonge dans la vraie vie, et non dans le roman, c'est à dire dans une atmosphère pesante dont on s'accoutume mais qui use, parce que le malheur y consume sans tuer, et que les victoires sont à l'image des effets de l'époque, modestes. Dans cet enfer sur terre, le choix de Barbara se fait entre l'ici et le maintenant, qu'elle connaît, et qui, si dur soit-il, recèle de vagues promesses, et l'Ouest sûrement brillant... mais qui déjà révèle ses défauts (comme celui d'un possessif mari)...

Ce qui pourrait être le troisième volet d'un cycle sur l'Allemagne de l'Est est donc comme le dépassement des deux seconds, un film moins drôle, moins cliché et moins haletant mais plus fin et plus humain, plus complexe en somme. Le vent est si fort au bord de cette mer Baltique qu'on n'ose y avancer trop sûrement une certitude ou un plan d'avenir : ils seraient vite balayés. Les médecins alors, sont comme les Dr Rieux de la Peste de Camus, ils n'ont qu'à panser, panser, panser... Cela, Christian Petzold le raconte par un beau film réfléchi, dont l'héroïne est incarnée par un visage absorbé, celui de la belle Nina Hoss.

mardi 24 janvier 2012

L'Exercice de l'Etat... : décadent pouvoir

Sorti le 26 octobre dernier, le film de Pierre Schoeller était présenté à l'occasion du festival Telerama.

Il était un ministre des transports, Bertrand Saint-Jean qui se fit réveiller une nuit par un grave accident de car dans les Ardennes. Le ministre se rend immédiatement sur place pour se recueillir devant les cadavres et rappeler le rôle de l'État protecteur. Quelques heures plus tard, il est sur le plateau d'Europe 1, à assurer de la non privatisation des gares. Sur RTL, son collègue du budget affirme le contraire... La cacophonie ne s'arrêtera plus...

Portrait du pouvoir, L'Exercice de l'État rajouterait aux ingrédients du Prince de Machiavel notre temps moderne, trop pressé, que les politiques, en bons renards, doivent sans cesse défier, alors que leur puissance d'action est de plus en plus limitée.

Qu'est ce que tu penses de tout ça ?, demande en substance le ministre des transports au chômeur longue durée qu'il a recruté en stage -belle opération de com'...!-. Est ce que les dorures des bureaux, la manière expéditive avec laquelle on traite les hommes et l'on signe les décrets, les trop longues journées terminées dans l'alcool, l'aisance et le beau-parler des héritiers, l'arrogance des politiques, les yeux qu'ils ont collés aux sondages, cette façon de brasser, en pensant à sa popularité, des sujets qui changent les vies des petites gens et de se foutre de l'avis de leur propre directeur de cabinet... est-ce que tout cela te choque ? Te donne envie, te révolte, te révulse ou te laisse sceptique ?

Les signes sans le pouvoir

Sous ses questions, point la lucidité de Saint-Jean vis à vis des privilèges et de la vitesse de sa caste, une distance qui le replonge, le temps d'une soirée, dans le peuple... avant qu'il ne ré enfile son costard quelques heures plus tard, habit d'un homme dont les journées sont réglées par le message d'un petit écran : sms, annonces de nomination, fil des dépêches, sondages d'opinion, etc. Autant de nouvelles éclipsées l'une par l'autre, invariablement importantes et urgentes, car les réponses sont attendues tout de suite, par les grévistes en colère, les médias ou les collègues du gouvernement. Et ce alors même que dans un contexte de déficit budgétaire, la puissance d'action de l'État s'est réduite à néant : reste seulement au ministre des transports ses gares, et si celui du travail fait une loi, c'est pour gagner la tranquillité du gouvernement.

« Si tu ne supportes pas la chaleur, sors de la cuisine » : le mot de Winston Churchill est lâché par Saint-Jean. Cette cuisine, lui y reste grâce à son entourage compétent (tant dans l'épluchage des dossiers que pour le choix d'un cadeau pour sa femme !), à force de débrouille, de cachets, de tabac, et surtout grâce à sa capacité à regarder en avant. Ce ministre est humain pourtant, sympathique et attachant mais le sentiment de toute-puissance qui découle des exercices politiques ne lui permet pas, au sein de cette cuisine infernale, de détacher ses yeux des flammes de l'âtre - ravivées par l'accélération du temps -, dans lesquelles lui et ses collègues brûlent, pour les poser sur les cendres. Vaine lutte, répond un des personnages en passe de pantoufler, dans les palais ministériels ne restent plus que la dorure des moulures et des conseillers en com', ultime signe pour prouver que la puissance s'en est allée...

Alors, au ministre du transports, - portefeuille symbolisant la rapidité- que peut répondre le chômeur longue durée... cet homme qui vit dans une caravane et mettra des années à finir sa maison en béton ? Juste jusque dans le machiavélisme qu'il met en scène, L'Exercice de l'État est servi par des acteurs de choix, Olivier Gourmet et Michel Blanc.



lundi 7 novembre 2011

Polisse : portraits d'agents

"Sarkozy m'a tuer", "Polisse"... dans les titres, la mode est à la faute d'orthographe. Une créativité dans la langue qui peut avoir comme victimes les futurs lecteurs et écrivaillons. C'est d'eux, des enfants-victimes, que parle "Polisse", chronique (fictive) de Maïwenn sur la brigade des mineurs de Paris. Histoires de mœurs et du service public qui les traite.

Arrogant : «ce n'est pas un viol, ma fille était consentante» ; faussement naïf : «je ne suis pas polygame, mais bigame » ; déchiré : « j'aime cet enfant, je ne voulais pas lui faire du mal » ; patriarche : «je suis son père, c'est moi qui décide [de l'envoyer au pays se marier avec son cousin]»... protectrice : « prenez mon enfant, je ne veux pas qu'il devienne comme moi, sans toit»... pudique : « il.... ».

Voilà pour les majeurs. Et, du côté des mineurs : attaché : «mais il est gentil, je ne veux pas qu'il lui arrive de mal», rationnelle : « j'ai sucé car je voulais récupérer son portable […] c'était un beau portable », sûre d'elle-même : «attendez aujourd'hui, on est pas à l'époque de Louis XIV, la fellation c'est normal»...

En face de cette myriade de témoins, victimes et agresseurs présumés, des agents de police qui, à longueur de journée, entre opérations coups de poings et séances de tir, collectionnent des témoignages de familles cassées pour tenter de retranscrire « la vérité »...

Comment réagit-on quand, sans être psy, psychologue ou assistante sociale, on arrache un enfant à sa mère ? Ou lorsque l'on doit obliger une violée à nommer son avorton ? Comment, les oreilles farcies d'histoires de pédophiles, laisse-t-on sa fille le matin ? Que raconte-on à sa femme au dîner ? Plus que les affaires présentées à un rythme énergique -maltraitance, mamans secouant leurs bébés, attouchements sur descendants, fugues, détresses sociales-, ce sont les réactions de l'équipe de police qui intéressent la photographe-réalisatrice : elle pointe son objectif sur les brigadiers décompressant en boîte, déversant leur rage les uns sur les autres ou pleurer, impuissants...

Le directeur de la PJ parisienne, Christian Flaesch, le dit dans le Figaro, Polisse est crédible et fidèle au quotidien des policiers. Heureux avis, heureux aveu pour un film où la guerre entre services est bien esquissée (la brigade des mineurs se situe dans le bas de la hiérarchie) de même que la compromission des chefs et la difficulté des brigadiers – devant tant d'histoires sordides- à considérer toutes les victimes sérieusement (et patiemment). Mais c'est justement cela qui participe à portraiturer des policiers touchants, et emplis de leur mission : protéger des enfants.

On regrettera toutefois que cette trop grande attention portée aux policiers éclipse parfois la question des victimes et amoindrisse le propos, quitte à le rendre un peu niais. Ainsi cet amour entre Melissa (Maïwenn) et Denis (Joeystarr), sans intérêt aucun (et d'ailleurs trop soudainement amené) si ce n'est celui de placer au premier plan la réalisatrice et son fiancé d'alors (les deux se sont séparés après le film). D'aucuns prétendront que le spectateur avait besoin, entre tant d'atrocités, de pauses. Non, ces bouffées d'air sont inutiles puisque, considérées du point de vue du policier nerveux, fatigué, surbooké, ou renvoyé à sa propre intimité, les dépositions peuvent tourner à la tragi-comédie. Et c'est ce rire, à la fois amoral et salvateur (puisqu'il soulage le travailleur social tout en se moquant de la victime ou de l'agresseur présumé) qui fait la force de Maïwenn. Il se suffisait donc à lui-même.

Polisse, une fiction de Maïwenn, avec Karin Viard, Marina Foïs, Frédéric Pierrot, Nicolas Duvauchelle, Naidra Ayadi, 2h07. Sortie en salle : le 19 octobre 2011.



mardi 20 septembre 2011

Habemus Papam, de Nanni Moretti : l'Eglise sans Pape...

Avec Habemus Papam, Nanni Moretti a filmé ce dont on ne peut parler puisque son accès est strictement interdit à qui n'est pas cardinal, le conclave (cum clave), et ce qu'il pourrait découler. Vague de fraîcheur au Vatican.

Que tous les puissants aspirent à persévérer dans leur être, et que nous estimions naturel ce désir voire nécessaire, voilà ce que souligne notre pré-campagne présidentielle française. Dans le dernier film de Nanni Moretti, il s'agit exactement de l'inverse : personne ne veut être à la place du chef, parce que la charge est lourde, irréversible et crevante lorsque l'on est déjà un cardinal âgé et déraciné. Alors chacun la refusant sous des prières faussement modestes, la férule papale est laissée, dans le secret du vote et de la sainte prière.... à ce voisin qui semble plus humble, de meilleure composition, mais surtout trop respectueux et trop faible pour se rebiffer. Ainsi, sans pâtir de la lourdeur du pouvoir, chaque malin cardinal garde la jouissance de l'influence. Quel fidèle, quel journaliste saurait repérer cette malice doublement cachée par le secret des âmes et les portes fermées du conclave ? C'était sans compter, après ce coup d'état à l'envers, coup fourré collectif bien pervers, sur le fait que le nouvel élu conserverait, en dépit de sa dépression, une liberté, une lucidité et une énergie salvatrice qui l'aideront à fuir le Vatican. Dès lors, au-dessus de l'armée de fidèles anxieux postés sur la place Saint-Pierre, des médias pressants et pressés, deux mondes jouent au bras de fer : celui des cardinaux coincés sous la poussière de leurs mensonges et de leurs conventions, mais si conscients et si fiers de l'aura de leurs robes rouges qu'ils nient toute vérité qui tendraient à ébranler cette aura, au premier rang desquelles la psychanalyse ; et, vaquant dans les rues romaines, le monde intérieur d'un vieil homme rêveur et dépressif, qui sait tout Tchekov et ce qu'il est : un comédien raté, un prêtre paumé, mais sûrement pas ce pape dont le monde entier semble attendre l'arrivée : un pasteur énergique, capable tout à la fois de guider des millions d'âmes et des hommes d'église trop humains pour être des saints.

En parallèle du récit psychologique, c'est un tableau social que compose Nanni Moretti : celui d'un Vatican comme lieu de rixe entre cinq continents, régit par une élection démocratique dont on fait croire que l'issue est d'inspiration divine alors qu'elle met en exergue les vanités, les influences et les faiblesses des clercs comme des laïcs. Le rôle du psychanalyste que Nanni Moretti endosse pour ce film -celui de l'observateur fin, jouisseur et goguenard – semble être la métaphore de son statut de réalisateur, un juge libre d'esprit et attendri, créatif et énergique. Quant à Michel Piccoli il excelle en pape raté. Longue vie à eux !



mardi 30 août 2011

Une séparation : divorces dans la société iranienne


Un film sur les écrans depuis juin déjà, mais qu’il est encore temps et largement conseillé de voir, parce qu’il a plus que mérité son Ours d’or (Berlinale 2011) et qu’il est très finement pensé. Voyage à Téhéran…

En guise de prologue, une scène très simple : un homme et une femme, chez le juge, qui veulent se séparer. Elle, Simin, veut quitter l’Iran tandis que lui, Nader, ne peut laisser à Téhéran son père souffrant d’Azheimer. Simin finalement partie chez sa mère, Nader embauche une femme pour garder son vieux père. Dès lors, dans le petit appartement au sol molletonné de tapis persans et aux murs recouverts de livres, deux pans de la société iranienne se croisent… et se déchirent : Nader qui fait réciter son français à sa fille Termeh avant qu’elle ne se rende au collège et que lui-même ne prenne son volant, laissant l’appartement aux mains de Razieh, femme au corps entièrement voilé, crevée par les trajets en bus et toujours accompagnée de sa toute petite fille qu’elle ne peut faire garder.

D’un côté une famille bourgeoise, cultivée et éclatée, de l’autre, une famille religieuse, peu aisée, et dont la mère ne peut pas dire à son mari conservateur et psychologiquement instable qu’elle travaille chez un homme.

Alors, sur le tableau de départ si épuré, s’amoncellent des myriades de fines touches : l’intrigue s’étoffe presque insidieusement tandis que les personnages prennent peu à peu de la chair (comme la discrète et perspicace Termeh) et se plantent à merveille... si bien qu’au deux tiers du film, le spectateur se trouve face à un problème à multiples facettes : conjugal et familial, social, religieuse judiciaire, économique, psychologique, le tout sur fond de luttes de classes et des genres.

Pour parler de son film, Asghar Farhadi raconte une histoire d’éléphant : un tel animal est enfermé dans une pièce obscure et pleine de monde. Chacun est invité à toucher cette grosse masse et à estimer ce qu’elle est. Certains s’imaginent, touchant la patte, avoir affaire à la colonne d’un temple, d’autres à cause de l’oreille, à une feuille d’arbre tropical, etc. La foule s’accordera à dire qu’il s’agit d’un éléphant une fois la lumière allumée. Le film de Asghar Farhadi est ainsi, d'abord insaisissable, car on ne peut en tirer, d’où qu’on le regarde, nulle satisfaisante conclusion (comme cette affaire de l'intrigue portée devant le tribunal religieux…) puis, au final, lumineux, car génial, et parce que le fin réalisateur, sans n'avoir donné aucune réponse, est retombé sur ses pieds alors que le spectateur reste, lui, seul avec ses interrogations...

Une séparation, réalisé par Asghar Farhadi, sorti en juin 2011, avec Leila Hatami, Peyman Moadi, Shahab Hosseini.



mardi 12 juillet 2011

Pater ou les mises en scène du pouvoir

Pater est l’histoire d’un cinéaste qui, ayant trouvé son fils, Vincent Lindon, lui propose de jouer un jeu où, forcément, il est question de pouvoir. Et, s’il faut choisir un rôle, pourquoi ne pas élire la fonction suprême ? « Tout est possible », Cavalier le dit dans la note d’intention du film qui prend la forme de 10 commandements. Il choisit alors le jeu le plus violent symboliquement : il sera Président de la République et son acteur Premier ministre.

Le spectateur, excité par une telle perspective (va-t-on voir des acteurs, des enfants, des hommes politiques ou tout cela à la fois ?), passe bien vite sur ce titre : Pater. Pourtant, il est question de ce pouvoir-là aussi, celui du père, le premier que tout un chacun éprouve. Cette relation au père est le fondement du film, sa motivation, elle est la première cité dans les 10 commandements du film : « Je le regarde exercer son pouvoir/ Sur sa femme, sur mon frère et moi », et, plus loin : « Mon père meurt/ Sans une vraie réconciliation entre nous deux (…) J’ai respecté son courage d’aveugle, de paralysé (…) Ai-je comprimé tout ce qu’il a déposé en moi / A cause du jugement que je portais sur lui ».

Fort d’avoir tué le père ou, à défaut, d’avoir pris sa place, l’homme a ensuite nécessité à trouver la sienne dans la société. La fonction suprême est le meilleur rôle qui soit, un fantasme du cinéma car il à la fois la réalité et la mise en scène, il est le combat entre l’un et l’autre. Et Vincent Lindon de conclure quand son réalisateur lui dit que de toute façon ce n’est qu’un film : « Si c’est un film, c’est la réalité ». Oui, cinéaste et acteur se prennent à leur propre jeu jusqu’à ne plus savoir de quoi il est question, quel rôle est le plus signifiant. A partir de cette géniale idée, Cavalier décline un discours pertinent sur la politique, les hommes qui l’habitent et d’audacieuses analyses sur des situations délicates.

C’est aussi parce que le jeu ne peut se dispenser de la mise en scène, que le costume, la cravate, le double menton sont des sujets ; c’est aussi parce que le jeu, du cinéma et de la politique, est celui de la parole qu’il faut se battre pour un mot de trop ; mais c’est surtout parce que ce ne sont que des hommes qui édictent ses règles, que le jeu est cruel. Mais s’il est de tels films pour que la catharsis soit à l’œuvre, alea jacta est.

mercredi 12 janvier 2011

Octubre, de Diego Vega Vidal : voyage à Lima

Un film sorti le 29 décembre dernier. Pour découvrir une facette de la capitale péruvienne.

Une pute abandonne chez un ancien client le bébé qu'elle a eu de lui. Cette prostituée, et le récit de la relation qui explique le bébé, se maintiennent hors-champ cependant que Clémente se retrouve seul avec un panier hurlant difficile à concilier avec le travail. En tant que prêteur sur gages, il a pourtant l'habitude de se voir confier des objets de valeur, toutefois, on ne peut guère cacher une petite fille dans le bas d'un four, tout inopinée qu'elle est.

Octubre, qui ne se déroule pas dans les luxueux hôtels des acteurs hollywoodiens ou au sein de calmes roseraies monastiques, mais dans les sales quartiers de Lima sur fond de processions au Seigneur des Miracles, rappelle, comme dans Somewhere, ou dans Rosa Candida, le "danger" qui plane au-dessus de tout homme : devenir père d'une minute à l'autre, sans préavis. Pauvre d'eux.
Un récit triste sans sentimentalisme, drôle sans être comique, qui déjoue les pauvres et acharnés stratagèmes que nous, hommes et femmes, pauvres bougres, mettons en œuvre pour mieux (sur)vivre.



lundi 10 janvier 2011

Somewhere... nothing !... : ou Sofia Coppola laissée seule

Sofia Coppola s'affiche dans tous les magazines et le bruit de cette flopée d'interviews est largement à la hauteur du vide incommensurable du film dont il fait la promotion, Somewhere, Lion d'or à la Mostra de Venise. S'abstenir.

Dans une interview au Monde 2 (1/01/11), la réalisatrice américaine d'origine italienne qui fut parisienne s'offusque : « les gens privilégiés ont des sentiments, livrent des combats qui ne valent pas moins que ceux des gens qui ne jouissent pas de privilèges. » Soit.

Sofia Coppola tente de souligner ces sentiments par la préciosité de son économie de mots, beaucoup de plans longs et rapprochés ou quelques scènes symboliques dans lesquelles sont grossièrement enveloppés discours et conclusions sociologiques – telle cette question idiote d'une journaliste pour dire la bêtise du monde staro-médiatique- et qui, ironie de l'histoire, sont, pour être rapidement et facilement racontables, relayées en boucle par la presse. Interviews et résumés produisent alors une musique redondante, assourdissante et bêtifiante, à l'image des vies décrites dans le film...

Cette diffusion perpétuelle, hors du cadre du film, des mécanismes dénoncés sur l'écran est peut-être la seule réussite de la réalisatrice. Car dans les salles, les « combats » narrés laissent les spectateurs vides d'émotions, voire endormis. Coppola fille, est sûrement, comme on le lit, une « bonne élève » du cinéma, bourrant Somewhere de références et tournant vite, mais sa copie souffre justement des travers de ces écoliers qui, voulant trop bien faire, pourraient laisser à penser -au contraire de ce que peut être la réalité-, qu'il n'ont pas compris (au sens étymologique du mot : pris avec eux) les problèmes qu'ils soulignent. L'impression d'absence de compréhension empêcherait alors la compassion du spectateur. Sofia Coppola ne partage rien, elle est définitivement seule... Ce qu'elle n'a finalement fait que répéter -mais beaucoup mieux jusqu'ici – dans tous ses longs métrages.

Point de rencontre, point de gens, comme dans les vies vaines des stars dépeintes, c'est, dans Somewhere, la matière qui trône. « Sofia Coppola est laconique, mais les objets pour elle sont un moyen d'expression essentiel.» (Le Monde 2) Essentiel pour le placement de marques, très certainement... Ferrari, wii, ou la dernière version du jeu de Guitar Hero...

Où l'on aurait pu se contenter d'un titre de Souchon. « Putain ça penche / On voit le vide à travers les planches » !




Souchon Putain ça penche
envoyé par Polobouly. - Regardez plus de courts métrages.

vendredi 29 octobre 2010

« Solutions locales pour un désordre global » : du (bon) grain à moudre

Le film de Coline Serreau sur les agricultures intensives et biologiques sort en DVD le 2 novembre.

Qu’ils soient économistes, agronomes, ingénieurs, militants ou paysans, les histoires racontées par les multiples interviewés de Coline Serreau commencent de la même façon : à la suite des deux guerres mondiales, les vendeurs d’armes chimiques et de machines se sont reconverties à l’agriculture. La révolution agraire qui s’en suivit, prétendue nécessaire pour épargner les famines aux hommes, a asséchée les sols comme les paysans des quatre coins du monde. Ces derniers étaient désormais liés aux industriels de l'agro-alimentation qui leurs vendaient des produits et des semences dont,jusqu’ici la terre, généreuse et «maternelle», avait toujours su se passer. Certains d’entre eux ont avalé ce qui les avaient déjà tué économiquement : pesticides, insecticides et fongicides. Cependant, pour les Etats-Unis, cette Révolution « Verte » qui rendait la planète plus jaune était un argument sans pareil pour contrer «les rouges» : votre système collectiviste est hors de propos, pour nourrir les hommes il suffit du progrès technique. En réalité, l’argument sanitaire masquait une soif économique inassouvissable.
Depuis, (les années 70 ?) de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer cette triple spoliation du vivant :
- spoliation par les industriels tels Monsanto qui le brevètent ou qui, via les pouvoirs publics, imposent aux agriculteurs de ne faire pousser qu’un nombre très restreint de variétés et font du plaisir gastronomique un jardin d’Eden perdu ;
- spoliation de la terre par les grandes exploitations, lesquelles semblaient jusqu’ici être les seules à pouvoir résister face à cette marchandisation ;
- spoliation de la planète aux hommes par les effets de la Révolution Verte qui détruisent les espèces et transforment la bonne terre, graine de « couscous », en « béton ».

Le film laisse à entendre certaines de ces voix :
- celle de Vandana Shiva, physicienne et l’une des chefs de file des écologistes de terrain. Elle plaide et agit pour un retour aux méthodes et aux recettes de grand-mères face à une agriculture «masculine » et destructrice ;
- Pierre Rabhi, ouvrier agricole devenu l’un des pionniers de l’agriculture biologique. Il appelle ruraux ou citadins à redevenir autonome, soit en cultivant leur jardin, soit en se ravitaillant auprès de petits producteurs, afin de construire «des ponts» au-dessus d’un système qui nous ôte ce qui est à la fois notre devoir et notre droit : nous nourrir nous-même.
- Lydia et Claude Bourguignon, respectivement maître ès sciences agroalimentaire et ingénieur agronome. Ils ont quitté l’Institut national de recherche agronomique (Inra) suite à un désaccord sur les orientations de cette institution pour créer leur propre laboratoire (le Laboratoire d’Analyse Microbiologique des Sols). Ils prônent les rotations de culture et rappellent l’importance de faire cohabiter forets, élevage et agriculture.
- -Dominique Guillet : fondateur de l’association Kokopelli qui préserve les graines anciennes afn de lutter contre la confiscation de semences par les industriels. L’agriculteur Philippe Desbrosses fait de même. Il est pionnier de l’agriculture biologique en France.
- Joao Pedro Stedile, économiste brésilien et l’un des membres fondateurs du Mouvement sans terre ;
- Serge Latouche, économiste théoricien de la décroissance. Il rappelle qu’au rythme où les Occidentaux consomment, bien plus d’une planète serait nécessaire.
- Paysans brésiliens, indiens, français, etc.
Ces voix dénoncent et présentent des solutions. Elles prouvent que l’agriculture biologique est, finalement, bien plus rentable que l’intensive, puisque son bénéfice est d’ordre économique, écologique, esthétique et humain…
…afin que le spectateur, urbain, rural, agriculteur ou non, se mette à manger autrement. Un film non seulement à voir, mais à diffuser. Absolument.

Solutions locales pour un désordre global, de Coline Serreau, avril 2010, 1h53
Sortie en DVD le 2 novembre.


Pour en savoir plus : le site du film.

jeudi 30 septembre 2010

Le "Mystère" des hommes et des dieux

Plus de trois semaines après sa sortie (le 8 septembre) Des hommes et des dieux, Grand Prix de Cannes 2010 enregistre au box office plus de 1,4 million d'entrées. Soit mieux qu'Un prophète, Grand Prix de Cannes 2009 (plus de 500 000 spectateurs en 15 jours). Comment un film à la mise en scène relativement simple ponctuée des chants sortis des gorges de sept hommes en robes de bure peut-il autant séduire ?

L'idée de porter à l'écran les dernières années des moines trappistes de Tibhirine est celle du producteur, Étienne Comar. Sans dire que le scénario était de lui, il l'a fait lire à Xavier Beauvois pour lui demander si l'histoire lui semblait "vendable". Le réalisateur lui a fait savoir son intérêt ; il avait déjà à son actif plusieurs films à résonance "christique". Non par foi, simplement parce qu'il '[fait] des films sur des sujets [qu'il] ne comprend[s] pas très bien". Alors pour comprendre, il est parti vivre avec les comédiens dans la communauté de Tamié, il a lu les lettres laissées par les moinées morts en 1996 et l'enquête de John Kiser, Passion pour l'Algérie : Les moines de Tibhirine. Les lettres ont servi à forger les dialogues et le texte d'adieu du père prieur, écrit dans une langue d'une grande pureté, est le point final de l'œuvre. L'on comprend alors que la communauté monastique, implantée depuis la fin des années 30 au dessus du village le protégeait en s’y fondant : le Frère Luc soignait et distribuait patiemment médicaments et vêtements, ses confrères écrivaient pour les villageois, enseignaient, priaient, participaient, anoraks noyés dans la foule, aux cérémonies musulmanes. Ils partageaient tout jusqu'à la peur des terroristes lorsque ceux-ci ont commencé à ensanglanter la région dès 1993, laissant aux bords des routes des hommes et des femmes aux gorges tranchées et la colère de l'armée. Commence alors le long cheminement des moines pour savoir s’il faut partir ou rester, un Golgotha qui après les diviser les unira en une [cène] portée par une œuvre profane, Le lac de cygnes de Tchaïkovski. Au final, peut-on comprendre... ce qui a poussé ces moines à donner leurs vies ? Leur foi œcuménique emmenée, d'après ce film, par celle, trop folle ou trop sage, du père prieur (des dieux), alliée à une immense empathie pour leurs frères du village (des hommes) ? Mystère de la foi,ou de la psychologie humaine, peut-être est-ce cet abîme, et ce qui en résulte, le don de soi, qui séduit les âmes ?



mercredi 14 avril 2010

Le mariage à trois, x2

Avant-première

Un dramaturge reçoit chez lui les protagonistes de sa nouvelle pièce. Mais la présence conjuguée de son ex-femme, de son nouvel amant et d’une jeune assistante, va rendre la journée particulièrement tumultueuse, entremêlant création et enjeux sentimentaux.


L’histoire (d’amour(s) ?) paraît simple : Hariet (Julie Depardieu) et Auguste (Pascal Grégory) ont divorcé, mais ils s’aiment encore et continuent d’entretenir une relation plus ou moins platonique. Auguste s’est toujours inspiré d’Hariet et de l’amour qu’il lui porte pour écrire ses pièces de théâtres dramatiques. Hariet n’a joué que dans les pièces d’Auguste et a besoin d’être valorisée par son regard. Leur lien est unique et complexe, leur relation inachevée et frustrante. Vient alors Théo (Louis Garrel), nouvel amant d’Hariet, à l’opposé d’Auguste, tant au niveau physique qu’au niveau de ses sentiments. Ils prévoient de se marier, seulement quelques mois après leur rencontre. Auguste remarque tout de suite qu’Hariet ne lui appartient plus, qu’elle ne plus être son inspiration, rassurante et valorisante. Mais cela lui permet d’ouvrir les yeux sur la présence de Fanny (Agathe Bonitzer), présente sous son toit depuis quelques semaines, discrète et calme.

Ce(s) mariage(s) à trois amènent alors des relations malsaines et destructrices et des sentiments confus et incertains entre les personnages, qui se cherchent et se provoquent. Le théâtre n’est qu’un prétexte au jeu des relations.



Lui, l’ex-mari, l’amoureux, l’écrivain torturé, Auguste. L’Auguste, émouvant, amusant, agaçant. Nostalgique, il semble ne pas pouvoir (vouloir ?) se remettre de la séparation d’avec Hariet. Il a besoin de l’énergie et de la présence de l’autre pour écrire (vivre ?). Il a besoin de l’amour de l’autre pour se sentir vivant et s’ouvrir sur le monde (les autres ?).

Elle, l’ex-femme, l’amoureuse, l’utopiste, Hariet. Elle a l’air d’aimer tout le monde et personne de vouloir rester lier à son ex-mari tout en répondant à ses pulsions envers Théo, le jeune acteur. Elle a besoin de cet éternel lien impossible avec Auguste pour mieux se jeter dans les bras de Théo, elle aime se sentir désirée et inaccessible.

Alors oui, il semble parfois qu’un « mariage à 3 » soit une utopie possible pour elle.

Lui, l’amant, le jeune acteur, le séducteur, le tolérant, Théo. Peut-être le seul vrai libertin (libertaire ?) du quatuor… Désir de plaire, de séduire, oui. Mais aussi d’aimer Hariet. Il suit les mouvements des autres tout en essayant de trouver sa place dans ce tourbillon de sentiments.

Elle, enfin, la jeune fille, l’étudiante, le nouvel élan, Fanny. Elle est celle que l’on va consulter à l’étage des confessions. D’abord à se taire, elle finit par sortir de sa seule écoute, pour animer les autres et mettre l’histoire en marche. Elle est la seule à ne pouvoir aimer qu’une seule personne à la fois. Elle paraît la plus claire dans cette maison où c’est compliqué. Grâce à Hariet, celle qui, invisible, était assise au bureau d’Auguste, devient le maillon central de cette histoire d’amours pluriels. Pas avare de sentiments, elle est un recommencement pour Auguste.

Tourné en plans séquences dans l’ordre chronologique des scènes, ce nouveau Doillon tente de prendre les personnages bien en face, au-delà de la complexité des relations. Le texte est dense, les personnages n’arrêtent jamais de parler, de se parler, de commenter leurs mouvements, de dire ce qu’ils pensent et d’interpréter les (ré)actions des autres. Le film met la parole en avant et filme la (con)fusion de sentiments au plus près.

Très théâtral, ce huis clos offre au spectateur humour et réflexion sur les comportements que l’adulte amoureux est capable d’adopter. Le jeu des acteurs est plein de réalisme, sans tomber dans le naturalisme, et apporte au film une dimension romantique.

Néanmoins, le film n’apporte rien de nouveau au cinéma français, mise à part la présence d’Agathe Bonitzer, fraîche et juste dans son jeu (révélée par son papa Pascal dans Le Grand Alibi puis par Christophe Honoré dans La Belle Personne).

Louis Garrel et Jacques Doillon, un duo intellectualo-artistico-pompette

Pour la rencontre suite à la projection du film, devant une salle à moitié pleine, Jacques Doillon et Louis Garel arrivent bien éméchés... ILs n'étaient sûrement dans la salle pendant la projection !

Résumé d’un débat surréaliste… Un des spectateurs a beaucoup insisté sur le fait que dans les films de Doillon les enfants se prennent souvent pour des adultes et les adultes pour des enfants… La maturité est souvent remise en question dans les relations que Doillon développe. Ce dernier, pas tout à fait d’accord, appuie sur le fait que la vie, et plus particulièrement les relations amoureuses, nous amène parfois à réagir de manière plus ou moins réfléchie, et qu’il n’est pas question d’être adulte ou enfant. De plus, les relations amoureuses ne sont ni linéaires ni éternelles, et c’est ce que Le mariage à trois essaie de dire, d’un point de vue particulier et subjectif.

Louis Garrel, quant à lui, arrive à glisser à son metteur en scène que l’on n’a pas le même point de vue à 25 ans qu’à 60 ans, mais que cela n’empêche pas d’avoir un avis intéressant sur les choses... A part ça, il a décidé de jouer dans ce film pour son réalisateur et non pour son sujet et a apprécié retravailler avec Agathe Bonitzer (qu’il avait rencontrée sur le film de Christophe Honoré La Belle Personne).

Ce qu’on peut retenir de cette rencontre est « En fait, ça demande si Hortefeux était aussi con quand il était petit que maintenant » (L.G.).

Film de Jacques Doillon, avec Pascal Greggory, Julie Depardieu, Louis Garrel, Agathe Bonitzer et Louis-Do de Lencquesaing.

Sortie nationale le 21 avril 2009

dimanche 11 avril 2010

"Coline (les amis de mes amis)" : le buzz avant le biz

Pour produire son film, le réalisateur de "Coline (les amis de mes amis)", Étienne Constantinesco, a reçu, entre autres, le soutien financier de sa ville, Strasbourg, et de la région. Pour tourner ce même film, les amis et autres bonnes volontés ont répondu présent. Pour la distribution, ce fut une autre affaire : se préoccuper des copies, des affiches, des salles, trembler dès le mercredi fatidique, connaître les chiffres de cette première journée qui déterminent la durée de vie d’un film. Étienne Constantinesco, lui, a préféré miser sur Dailymotion, négocier l’hébergement du film pendant trois semaines et profiter d’une visibilité en home page. Certes, peut-on vraiment comparer la facilité d’un clic à l’achat d’un billet, l’ordinateur ronronnant au feutre de la salle obscure ? Qu’importe ! "Coline..." s’offre à coup sûr une meilleure publicité en inaugurant un canal inédit de distribution et, sans aucun doute, de plus nombreux spectateurs.

Mais, à se lancer le premier dans une telle entreprise, Étienne Constantinesco parle plus souvent de ce pari de producteur que de son travail de scénariste et de réalisateur. "Coline...", c’est pourtant une histoire, celle de gars qui pensent pouvoir se faire de l’argent facile en jurant qu’il n’y a pas d’embrouilles. Ce sont pourtant elles, les embrouilles, qui fournissent le scénario en personnages et rebondissements. Tous sont là parce qu’ils veulent de l’argent, ne pas travailler au MacDo ; l’argent, c’est pour la liberté, même pas pour la frime, Raph se traîne les mêmes baskets depuis dix ans. Les embrouilles fournissent aussi les dialogues en grossièretés, peut-être trop, mais on veut bien y croire et le langage, souvent imagé, prête à sourire.


COLINE (Les amis de mes amis) - La bande annonce

Paumé, pour gagner sa liberté ou pour ne pas perdre ce qu’il lui en reste, Raph se fait très vite de nouveaux amis. Mais, à se faire trop rapidement de nouveaux amis, statistiquement, on a plus de chance de se laisser tomber par eux. Quand Raph demande à Alex de lui sauver la vie, ils sont potes après tout : "Oui on est potes mais c’est la vie mon pote". Et Raph de conclure : "J’en ai marre d’être un bouffon". Une chose à régler avant la liberté.

"Coline (les amis de mes amis)", un film de Etienne Constantinesco, avec Rapahaël Barthlen, Jena Bailly, Tewfik Jallab, Estelle Gallarme, Charles Hurez, Lahcen Razzougui, Choukri Rouha, Imer, Kutlovci…
Sortie le vendredi 9 avril 2010 sur Daylimotion, disponible pendant trois semaines. Interviews, photos et actualités sur le le site du film.

dimanche 21 mars 2010

The Ghost-Writer, l’homme de l’ombre

Le dernier film de Roman Polanski, d’après un roman de Robert Harris, reprend un schéma scénaristique classique du cinéma : un écrivain sans prétention avouée (Ewan McGregor) se retrouve au cœur d’une tourmente politique qui le dépasse largement : engagé par Adam Lang (Pierce Brosnan), ancien premier ministre britannique, pour rédiger ses mémoires, il découvre que le précédent rédacteur n’a pas survécu à sa mission. Puis le premier ministre est poursuivi par la justice internationale pour torture sur des terroristes durant la guerre en Irak, dans laquelle il avait engagé son pays.

Dans ce schéma classique, le scénario n’en est pas moins brillant : l’action est concentrée sur une île américaine. L’autarcie impossible : séparée du continent, elle est un lieu entre le monde de la justice internationale dont les Etats-Unis se sont en exclus en ne ratifiant pas le statut de la Cour Pénale Internationale (tout comme la Chine, la Corée du Nord, la Russie et Israël !) et le grouillement du monde perpétuellement présent sur les écrans de télévision et qui veut la peau d'Adam Lang. Rappelons que c’est ce même grand pays de liberté qui chasse le réalisateur franco-polonais depuis plus de trente ans. Quoi qu’il en soit de cette affaire, on devine l’intelligence du réalisateur que de poser l’action de son film dans un pays où il n’a pas droit de cité. L’île est battue par les vents, l’employé de maison ne cesse jamais de ramasser des feuilles mortes qui s’envolent dès lors qu’elles sont ramassés ; les scandales politiques éclatent inutilement sans que jamais ne soit remis en cause le système international, nous continuons à faire confiance aux mêmes hommes qui organisent les relations internationales.

La subtile psychologie des personnages amène à un dénouement qui, tout en tenant en haleine le spectateur, évite les coups de théâtre artificiels : les gentils ne se révèlent pas être les salauds. Le nègre d’abord réticent à toute sorte d’implication ou même de positionnement va peu à peu s’interroger, fouiller et trouver : si ce n’est par pur désir de vérité, c’est d'abord de la curiosité. Quant à la dernière scène qui sacrifie l’écrivain, loin d’être précipitée, il semble qu’elle ne fasse que souligner une ultime fois le propos du film : la continuelle longueur d’avance des décideurs mondiaux et l’inefficience politique de ceux qui essayent d’agir contre, et même, leur inutile intégrité : ils furent assez naïfs de croire qu’ils ne le paieraient pas à un moment ou à un autre.




The Ghost-Writer de Roman Polanski d’après « L’homme de l’ombre » de Robert Harris, sortie le 3 mars 2010, avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Catrall

dimanche 10 janvier 2010

Joann Sfar (vie pléthorique)

Le 20 janvier prochain, le premier long métrage du bédéiste Joann Sfar sort sur les écrans. Avant cette sortie cinématographique, Dargaud a orchestré la sortie de deux albums en rapport avec le film : avant « Gainsbourg (vie héroïque) », nous pourrons donc parcourir deux livres (ni une bande dessinée, ni un story-board) : « Gainsbourg (hors champ) » et « Gainsbourg (images) », un millier d'images : croquis, notes graphiques grandes illustrations racontant la vie de Gainsbourg et la préparation du film. Ce regain d’actualité pour Joann Sfar est l’occasion de revenir sur son parcours de dessinateur.

Joann Sfar est né en 1971à Nice. Son père est séfarade et sa mère ashkénaze. Son grand-père faillit être rabbin. Sans être consacré au sujet, les albums de Joann Sfar sont habités de références kabbalistiques. De l’enseignement juif et philosophique, on pourrait dire qu’il a gardé le goût de la contradiction, un certain rapport à la langue et à la lettre et pour le cosmopolitisme. Il commence à dessiner jeune, peut-être par ennui. A 15 ans, il envoie son travail à quelques éditeurs mais encaisse les refus. Il continue alors ses études et entame un cursus de philosophie à Nice où il travaille sur le problème de la figuration chez les peintres juifs (Le Complexe du Golem), Joann Sfar a terminé sa formation aux Beaux-Arts de Paris, dans l'atelier de Pierre Caron. Il se passionne pour les cours de morphologie.

Brouillon ou prolifique : l’œuvre de Joann Sfar
Puis, pour la première fois, en 1994, trois éditeurs acceptent de le publier en commençant par Noyé le poisson chez L’Association. Depuis, Joann Sfar commence de multiples séries sans forcément les achever, il ne se fixe pas de calendriers, ses œuvres donnent ainsi l’impression d’être en roue libre et sans véritable unité. Sur son blog (toujourserslouest.org), il s’explique de cette suractivité qui pourrait sembler manquer d’aboutissement : « (…) raconter en quelques mots ce que c'est, pour moi, de faire des albums de bandes dessinées. Ce sont des voix. Petit Vampire. Le Minuscule Mousquetaire. Grand Vampire. Chacun de ces personnages c'est une voix. A chaque fois, j'essaie que chaque album constitue une histoire complète. Et j'annonce la suite en fin d'album pour dire que cette petite voix n'est pas morte, qu'on l'entendra à nouveau un jour. (…) Je voulais dire que je sais écrire des histoires avec un début un milieu et une fin. Quand j'écris pour le cinéma, je crois que c'est ce que je parviens à donner.»

A un rythme effréné donc, il apparaît au générique de plus d’une centaine d’albums réalisés seul ou en compagnie et ce pour une dizaine d’éditeurs. Chez l'éditeur Delcourt, il est vu comme un scénariste, et son œuvre montre un goût du conte. A l'Association, il raconte des histoires moins convenues avec un trait bien à lui, apparemment désinvolte mais surtout soucieux de ne pas gâcher l'énergie de l'instant et de l'inspiration par la préoccupation de faire un « beau dessin ». Il se rapproche d'artistes du dessin de presse ou d'humour. Il a d’ailleurs tenu une page hebdomadaire (Mon cahier d'éveil) dans Charlie Hebdo entre mi-2004 et septembre 2005. Sa philosophie de travail : « Rester en posture d’élève », se sentir « à l’égard du dessin comme le philosophe à l’égard de la vérité : non pas prétendre la détenir, mais cheminer avec justesse dans sa direction. » (Libération, 25 novembre 2003).
Parmi ses séries marquantes, il y a bien sûr Le Petit Prince, avec Cassian, Joann Sfar crée une espèce de double du Petit Prince en sexué et amoureux, porteur d’interrogations contemporaines et échappé du désert pour vivre dans un monde luxuriant. Pendant le tournage de « Gainsbourg », Joan Sfar dessinait pour se détendre et a attaqué une nouvelle série : L’Ancien Temps qui marque le retour de l’auteur à un travail de bande dessinée personnel.

« Le dessin signifie juste : regarde avant d’ouvrir ta gueule »
Joann Sfar trouve que la France est très en retard dans le domaine du livre illustré, incapable de donner un visage autre que « naturaliste » aux peurs contemporaines. Dans ses carnets autobiographiques, il dit : « Le dessin fait voler en éclats les chimères philosophiques et littéraires qui nous séparent des choses. On entre en dessin comme on briserait une glace. On y découvre que l’autre n’existe pas, que les êtres et les choses ne sont pas délimités. Que nous ne sommes qu’un bain de formes. Aussi sûrement que la poésie d’Henri Michaux, le dessin renseigne sur ce que nous sommes. ».
Après la bande dessinée, le commentaire philosophique (Candide et Le Banquet, éditions Bréal : classiques de philosophie annotés et illustrés par Sfar, ainsi que de petits dialogues) et le roman (L'Homme arbre), Joann Sfar s'est donc attaqué à un nouveau défi : l'écriture d'un scénario pour le cinéma.

La réalisation : « Gainsbourg (vie héroïque) »
Joann Sfar a déjà participé à la réalisation de clips (Dyonisos, Thomas Fersen) mais « Gainsbourg (vie héroïque) » est son premier long métrage. Un casting haut de gamme : Eric Elmosnino dans le rôle titre (Sfar pense d’abord à faire jouer Serge Gainsbourg par sa fille, Charlotte Gainsbourg hésite puis elle refuse), Gonzales pour ses mains, Laetitia Casta, Anna Mouglalis, Yolande Moreau… 14 millions de budget : « C’est un mélange de superproduction et de bouts de ficelle » (L’Express, 10 septembre 2010).
Joann Sfar s’est indéniablement construit une véritable légitimité dans le monde de la bande dessinée mais il en va autrement dans le cinéma et il a décidé de commencer en nous livrant une vision personnelle de Serge Gainsbourg, bien loin d’un biopic à l’américaine à laquelle sa vie se serait pourtant facilement prêtée. Si d’autres avaient déjà pensé à faire un film sur Gainsbourg, ils n’avaient pas franchi l’obstacle des ayants droit, « ils m’ont dit oui, sans doute parce que mon projet était le plus bizarre, qu’il s’agissait pour moi de fabriquer une mythologie et non pas de suivre servilement le détail de la vie de quelqu’un. » (Télérama, 29 juillet 2009). Ferait-il même de la vie de Gainsbourg un conte philosophique ? : « Ce sera aussi une histoire de trahison et de renoncement : Gainsbourg voulait faire de la peinture, et ça n’a pas marché, il voulait faire du jazz et c’est resté confidentiel, il s’est résolu à écrire pour les gamines, il a fait des concessions et le succès est venu – mais l’œuvre est restée sublime. Si ce film a la vertu d’enseigner aux jeunes gens que l’intégrité peut être un défaut, tant mieux… » (Télérama, 29 juillet 2009)
Déjà, à peine arrivé à Paris, Sfar est attiré par le personnage de Serge Gainsbourg : quelques mois avant sa mort, il pense faire une BD à partir de son roman "Evguenine Sokolov", Sfar dépose quelques pages dans la boîte aux lettres rue de Verneuil, comme une espèce d’hommage. C’est ainsi que la toute première BD de Sfar disparaît.

Gainsbourg (hors champ)
Dans l’introduction, Sfar se remémore à propos du tournage : “J’avais sans cesse un sourire d’une oreille à l’autre et les larmes aux yeux et de la gratitude d’avoir trouvé un petit cirque où j’avais ma place. S’apercevoir, après vingt ans à dessiner tout seul, qu’une petite armée française bardée de projecteurs et de câbles veut bien jouer avec moi…”. Le matériau de la fiction, c’est un mélange de bande dessinée et de dessins, dont la somme se lit comme un roman. Les dessins sont issus des 43 carnets remplis p
ar Sfar (1 800 dessins et 12 kilos de papier). Sfar a dessiné pendant trois ans “de façon maladive et joyeuse”, avant même la première mouture du scénario, puis à côté de la caméra… Entre le jour où il griffonne une Bardot imaginaire qui marche dans un couloir et celui où il peint Lætitia Casta en cuissardes, deux ans se sont écoulés. Entre le dessin d’après nature, on voit se construire le film. Le dessin a permis à Sfar de se faire une idée de ce qu’il allait raconter, puis de tout expliquer à son équipe. C’était sa façon de dialoguer avec les comédiens, les costumiers, les maquilleurs, le décorateur. Mais le dessin n’est pas seulement utile, il change le regard du réalisateur. Et on apprend dans ce livre que “les films de dessinateurs se fabriquent dans un autre lieu que les autres films ”.

Actualité

Cinéma : Sortie de « Gainsbourg (vie héroïque) » le 20 janvier 2010 (http://www.gainsbourg-lefilm.com/joann-sfar/)
Livres :
« Gainsbourg (hors champ) » et « Gainsbourg (images) », sortie le 4 décembre 2009 chez Dargaud.
« Socrate, le demi-chien » volume 1, 2 et 3, sortie le 11 novembre 2009 chez Dargaud : Les aventures du chien d'Héraclès dans l'Antiquité.
« L’Ancien Temps », Volume 1 : « le roi n’embrasse pas », sortie le 11 novembre 2009 (manque provisoirement) chez Gallimard
Site de Joann Sfar: www.toujoursverslouest.org
 
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