Affichage des articles dont le libellé est Humanités. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Humanités. Afficher tous les articles

mercredi 21 décembre 2011

« La plus belle histoire des femmes », Françoise Héritier, Michelle Perrot, Sylviane Agacinski et Nicole Bacharan

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012

A une époque où le droit des femmes semble acquis, si ce n’est dans les faits en tout cas dans sa philosophie, il est bon de rappeler le chemin parcouru. Cela permet aussi de savoir que nous ne sommes pas au bout de la route tant la domination masculine a structuré l’entièreté de nos sociétés et nos cultures : « Partout, de tout temps et en tout lieu, le masculin est considéré comme supérieur au féminin ».

L’échange de ces quatre femmes nous amène à explorer la place de la femme dans les différentes sociétés que ce soit à travers les époques et les cultures et les complexes à l’œuvre depuis la nuit des temps. Ces chapitres intitulés « De la différence à la hiérarchie » ou « Le pouvoir par la violence » sont aussi l’occasion de brèves anecdotes qui en disent parfois aussi long que les théories sociologiques et féministes. Ainsi, à propos de la stérilité qui a toujours porté atteinte à l’identité féminine, Françoise Héritier nous raconte que chez les Nuer d’Afrique occidentale, une femme mariée reconnue stérile rejoignait finalement sa famille en tant que fils et frère, elle est désormais considérée comme un homme : elle peut constituer du bétail et acquérir une ou plusieurs épouses.

Ainsi, il est urgent de rappeler d’où nous venons et de remettre en perspective des thèmes qui restent d’actualité dans nos sociétés modernes, ainsi en est-il de la prostitution qui, rappelons-le, n’a jamais été envisagé comme un choix professionnel parmi d’autres !

« La plus belle histoire des femmes », Françoise Héritier, Michelle Perrot, Sylviane Agacinski et Nicole Bacharan, Seuil

vendredi 29 octobre 2010

« Solutions locales pour un désordre global » : du (bon) grain à moudre

Le film de Coline Serreau sur les agricultures intensives et biologiques sort en DVD le 2 novembre.

Qu’ils soient économistes, agronomes, ingénieurs, militants ou paysans, les histoires racontées par les multiples interviewés de Coline Serreau commencent de la même façon : à la suite des deux guerres mondiales, les vendeurs d’armes chimiques et de machines se sont reconverties à l’agriculture. La révolution agraire qui s’en suivit, prétendue nécessaire pour épargner les famines aux hommes, a asséchée les sols comme les paysans des quatre coins du monde. Ces derniers étaient désormais liés aux industriels de l'agro-alimentation qui leurs vendaient des produits et des semences dont,jusqu’ici la terre, généreuse et «maternelle», avait toujours su se passer. Certains d’entre eux ont avalé ce qui les avaient déjà tué économiquement : pesticides, insecticides et fongicides. Cependant, pour les Etats-Unis, cette Révolution « Verte » qui rendait la planète plus jaune était un argument sans pareil pour contrer «les rouges» : votre système collectiviste est hors de propos, pour nourrir les hommes il suffit du progrès technique. En réalité, l’argument sanitaire masquait une soif économique inassouvissable.
Depuis, (les années 70 ?) de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer cette triple spoliation du vivant :
- spoliation par les industriels tels Monsanto qui le brevètent ou qui, via les pouvoirs publics, imposent aux agriculteurs de ne faire pousser qu’un nombre très restreint de variétés et font du plaisir gastronomique un jardin d’Eden perdu ;
- spoliation de la terre par les grandes exploitations, lesquelles semblaient jusqu’ici être les seules à pouvoir résister face à cette marchandisation ;
- spoliation de la planète aux hommes par les effets de la Révolution Verte qui détruisent les espèces et transforment la bonne terre, graine de « couscous », en « béton ».

Le film laisse à entendre certaines de ces voix :
- celle de Vandana Shiva, physicienne et l’une des chefs de file des écologistes de terrain. Elle plaide et agit pour un retour aux méthodes et aux recettes de grand-mères face à une agriculture «masculine » et destructrice ;
- Pierre Rabhi, ouvrier agricole devenu l’un des pionniers de l’agriculture biologique. Il appelle ruraux ou citadins à redevenir autonome, soit en cultivant leur jardin, soit en se ravitaillant auprès de petits producteurs, afin de construire «des ponts» au-dessus d’un système qui nous ôte ce qui est à la fois notre devoir et notre droit : nous nourrir nous-même.
- Lydia et Claude Bourguignon, respectivement maître ès sciences agroalimentaire et ingénieur agronome. Ils ont quitté l’Institut national de recherche agronomique (Inra) suite à un désaccord sur les orientations de cette institution pour créer leur propre laboratoire (le Laboratoire d’Analyse Microbiologique des Sols). Ils prônent les rotations de culture et rappellent l’importance de faire cohabiter forets, élevage et agriculture.
- -Dominique Guillet : fondateur de l’association Kokopelli qui préserve les graines anciennes afn de lutter contre la confiscation de semences par les industriels. L’agriculteur Philippe Desbrosses fait de même. Il est pionnier de l’agriculture biologique en France.
- Joao Pedro Stedile, économiste brésilien et l’un des membres fondateurs du Mouvement sans terre ;
- Serge Latouche, économiste théoricien de la décroissance. Il rappelle qu’au rythme où les Occidentaux consomment, bien plus d’une planète serait nécessaire.
- Paysans brésiliens, indiens, français, etc.
Ces voix dénoncent et présentent des solutions. Elles prouvent que l’agriculture biologique est, finalement, bien plus rentable que l’intensive, puisque son bénéfice est d’ordre économique, écologique, esthétique et humain…
…afin que le spectateur, urbain, rural, agriculteur ou non, se mette à manger autrement. Un film non seulement à voir, mais à diffuser. Absolument.

Solutions locales pour un désordre global, de Coline Serreau, avril 2010, 1h53
Sortie en DVD le 2 novembre.


Pour en savoir plus : le site du film.

mardi 23 mars 2010

La résistance à l’épreuve
Le Jeu de la Mort - mercredi 17 mars, sur France 2


On nous l’annonçait comme l’émission choc ; un douloureux miroir qui allait percer à jour les immondes travers de la télé-réalité et dévoiler en filigrane le lamentable appauvrissement de notre libre-arbitre.

Mercredi 17 mars, après plusieurs semaines de buzz, France 2 a diffusé en prime-time le documentaire-évenement « Le jeu de la mort ».

Le principe de ce programme est l’adaptation de l’expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité, conduite dans les années 60.
A l’époque, des candidats, pensant participer à une expérience scientifique sur l’efficacité de la punition dans l’apprentissage, étaient amenés à infliger des secousses électriques croissantes à un autre candidat - complice de l’expérience - lorsque ce dernier répondait faux à des questions. Les sévices allaient jusqu’à un choc de 450 volts, niveau considéré comme largement mortel. Cette expérience de Milgram démontrait à quel point une simple autorité considérée comme légitime et juste pouvait amener les individus à commettre le pire.


Dans l’émission diffusée sur France 2, l’autorité n’est plus scientifique mais télévisuelle. Elle revêt la forme d’un jeu télévisé. La présentatrice, la production et le comédien-victime (à qui l’on inflige les fausses décharges électriques) sont de mèche pour piéger les candidats, persuadés de participer à un jeu télévisé forcément bon enfant.
En revanche, le public – et cela pourrait faire l’objet d’une autre étude – n’est pas dans la confidence et suit avec un enthousiasme atterrant les commandements macabres du chauffeur de salle.


On nous l’annonçait traumatisant, et ça n’a pas loupé.
Nous sommes choqués, horrifiés par cette nature humaine dévoilée. 81% des candidats sous l’emprise de l’autorité, pris au piège par leur adhésion au jeu et par la pression du plateau télévisé, sont allés jusqu’à tuer virtuellement un homme.
« Saisissant ! » s’empressent de commenter les spécialistes (philosophes, historiens, psychanalystes) lors d’un débat de décryptage qui suit, tel une cellule psychologique, la diffusion du documentaire.

Comme il était prévu, la télé - et plus particulièrement la télé-réalité - est au banc des accusés, et les têtes pensantes de la lucarne semblent découvrir avec stupeur le virage aliénant qu’a opéré la télévision depuis quelques années.
Rien de nouveau donc.

Pourtant, il semble que ce soit plutôt du côté de la réalité qu’il faille creuser.

En braquant les projecteurs sur la télévision - proie facile qui s’en remettra – le débat préserve la tranquillité de notre conscience, coupable quotidienne de collaborations ordinaires, de lâchetés aveugles et de passivités coupables.

Au travail, dans la rue, au supermarché, à la maison, en vacances, je collabore, vous collaborez, nous collaborons à des milliers de petites injonctions sans gravité. Les conséquences invisibles ou lointaines sont pourtant bien réelles.

L’issue n’est jamais aussi choquante que la mort directe et immédiate d’autrui.
Les conditions ne sont pas non plus aussi insidieuses : il n’y a pas de public pour galvaniser notre angoisse, ni de présentatrice pour nous rappeler à l’ordre.
Mais nous participons constamment à des injustices sur lesquelles nous n’avons autre choix que de fermer les yeux. Nous obéissons sans besoin de châtiment à la peur du chômage, au système hiérarchique, à la compétition permanente, à la publicité, à la médiocrité politique, à la culture dominante…
Nous adhérons même à a résignation.

Depuis mercredi, nous sommes unanimes pour accabler les candidats de ce jeu, espèce de collabos modernes.
Mais fustige t-on publiquement les agents de police qui arrêtent au faciès car leur hiérarchie réclame des chiffres ou ces chimistes qui développent des poisons à répandre sur nos légumes ?
Blâme t-on avec la même sévérité ces ingénieurs de l’industrie françaises qui pillent impunément les ressources naturelles de peuples pauvres ou ces agents administratifs qui concourent à appliquer des mesures d’expulsions inhumaines ?
Ceux-ci n’abandonnent pas leur activité au nom de la morale comme les 19% de « héros » de l’émission qui ont renoncé à torturer.
Bien au contraire, ils sont félicités et même encouragés.

Mercredi, la France a fait un pas de côté pour découvrir avec effroi que la morale ne fait plus partie des fondamentaux de sa société. Et elle a constaté que bien rares sont les résistants.

dimanche 22 novembre 2009

JMG Le Clézio, loin de tout et au cœur d’un essentiel

JMG Le Clézio n’est pas de ces écrivains qui traînent leurs guêtres sur les plateaux de télévision ou dans les studios non moins aveuglants de la radio. JMG Le Clézio habite le monde mais pas Paris, pressentant déjà les dangers que pouvaient représenter les stucs de cette littérature qui ne parle que d'elle : « A Paris, je crois que j’aurais mis plus de temps à m’apercevoir de l’inutilité des mondanités et du gaspillage d’énergie qu’elles représentent » (Le Monde 2, 29 novembre 2008). L’avouant : « je me suis toujours senti étranger dans notre monde occidental. » (Télérama, 12 décembre 2000), il parle pourtant de nous. Où est-il ?

Jean-Marie Gustave Le Clézio naît à Nice en 1940, ses parents sont issus d’une famille bretonne émigrée à l’île Maurice au XVIIIe siècle. Il se considère lui-même de culture mauricienne et de langue française : « culturellement je me sens mauricien, c’est-à-dire entre deux mondes, le développé et le pauvre. » (Le Monde 2, 29 novembre 2008). Dès 23 ans, il acquiert la reconnaisance du mlieu littéraire grâce à son premier roman, Le Procès-verbal. Il écrit ce livre, la guerre d’Algérie n’est pas finie et plane sur les jeunes gens la menace de faire partie du contingent ; en même temps, règne en France un racisme anti-arabe : « Pour ma part, je crois qu’à compter de cette date j’ai cessé, dans ma tête ou pour de vrai, de vivre en France. » (Le Point, 26 janvier 2006). Son premier roman est couronné par le prix Renaudot en 1963.

La tentation ethnographique
Loin de l’Algérie, il effectue son service militaire au Mexique où il doit participer à l’organisation de la bibliothèque de l'Institut français d’Amérique latine (IFAL). C’est là qu’on lui parle du golfe de Darién, au Panama, un endroit étonnant, entièrement coupé de la civilisation occidentale ; il s’y rend, conduit par un Indien qui parle espagnol. Le Clézio est alors tenté par l’ethnologie, il avait rencontré plusieurs fois Lévi-Strauss. Il s’installe avec les Indiens, les Emberas, apprend leur langue, se conforme à leurs habitudes. Il vit avec eux durant quatre ans, de 1970 à 1974. A ce moment-là, l’écrivain n’éprouve plus le besoin d’écrire, « je ne voulais rien dire de tout ce que je vivais là, rien en tirer littérairement. Je voulais que ce soit une expérience d’avant le langage… Mais je suis un écrivain invétéré. Au bout de quelques temps, j’ai eu envie d’en sortir. » (Télérama, 12 décembre 2000).

En 1977, Le Clézio publie une traduction des Prophéties du Chilam Balam, ouvrage mythologique maya. Plus tard, dans les années 2000, son intérêt pour les cultures éloignées se focalise sur la Corée dont il étudie l’histoire, la mythologie et les rites chamaniques : « La culture occidentale est devenue trop monolithique (…) Toute la partie impénétrable de l’être humain est occultée au nom du rationalisme. C’est cette prise de conscience qui m’a poussé vers d’autres civilisations. » (Entretien avec JMG Le Clézio, diplomatie.gouv.fr)

Ainsi, si ses premiers romans l’avaient rapproché des recherches formalistes du Nouveau Roman, dès la fin des années 1960, ses publications, devenant plus personnelles, sont dominées par l’exploration de l’ailleurs et par les préoccupations écologiques (Terra Amata, Le Livre des fuites, La Guerre), et de plus en plus influencées par les voyages de l’auteur et son séjour chez les Indiens (Les Géants). Plus tard, dans les années 70, adoptant une écriture plus apaisée, les thèmes du voyage passe au premier plan (Désert).

Une oeuvre de contestation
La contestation est un caractère permanent de l’œuvre de Le Clézio. Après la dénonciation de la société urbaine et de sa brutalité dans les premières œuvres publiées, c’est une remise en cause plus générale du monde occidental qu’il élabore dans ses romans ultérieurs. Nourri par son expérience personnelle, Le Clézio dénonce ainsi la guerre cynique du monde mercantile (La Guerre), le scandale de l'exploitation des enfants (Hasard) et des cultures minoritaires. Cette révolte demeure sensible dans les romans plus populaires des années 1980 : haine de l’impérialisme colonial (Désert)... : « Nous vivons dans une époque troublée où nous sommes envahis par un chaos d’idées et d’images. Le rôle de la littérature aujourd’hui est peut-être de faire écho à ce chaos (…) Aujourd’hui, les écrivains ne peuvent que faire le constat de leur impuissance politique (…) La littérature contemporaine est une littérature du désespoir » (Entretien avec JMG Le Clézio, diplomatie.gouv.fr)




En octobre 2008, alors que paraît Ritournelle de la faim, son dernier roman inspiré par la figure de sa mère, il se voit décerner le prix Nobel de littérature en tant qu’« écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».


Eloge de la langue française
JMG Le Clézio est donc loin de la littérature française que l’on voit à la télévision, il a vécu loin avec sa famille, aux Etats-Unis, au Mexique… « Pourtant, ce que j’aime par-dessus tout, c’est écrire ne me servant de la langue française. » (Le Point, 26 janvier 2006).
En mars 2007, dans Le Monde, il est l’un des quarante-quatre signataires du manifeste « Pour une littérature-monde en français », qui invite à la reconnaissance d’une littérature de langue française qui ne relèguerait plus les auteurs dits « francophones » dans les marges ; et à retrouver le romanesque du roman en réhabilitant la fiction grâce notamment à l'apport d'une jeune génération d'écrivains sortis de « l’ère du soupçon. ». Dans un entretien paru en 2001, Le Clézio déplorait déjà que « l’institution littéraire française, héritière de la pensée dite universelle des Encyclopédistes, [ait] toujours eu la fâcheuse tendance de marginaliser toute pensée de l’ailleurs en la qualifiant d'"exotique" ». Lui-même se définit d'ailleurs comme un écrivain « français, donc francophone », et envisage la littérature romanesque comme étant « un bon moyen de comprendre le monde actuel. »

En 2002, se tenait à Beyrouth le 9ème sommet de la Francophonie, voilà ce que JMG Le Clézio déclarait à cette occasion : « La francophonie – la réalité qui existe sous ce vilain mot - , c’est la chance inouïe pour la langue française de se maintenir dans le monde comme une langue universelle (…) des vérités proclamées en 1789, de la proclamation de l’égalité et de la liberté, du Décret de la Convention abolissant l’esclavage, de la suppression des privilèges et l’affirmation de la laïcité. Ce formidable courant qui a su enthousiasmer des peuples et des cultures très différents a permis à la langue et à la pensée française de survivre (…) au scandale de la colonisation. » (Le Figaro, 17 octobre 2002)

dimanche 19 avril 2009

“Les Portes du ciel, visions du monde dans l’Egypte ancienne” au musée du Louvre


En ce moment et jusqu’au 29 juin, le musée du Louvre ouvre les portes du ciel egyptien. Une expo passionnante….


Proposer au visiteur une exposition sur l’Egypte ancienne n’est guère risqué reconnaissent les agents du musée : le sujet attire les foules. Une tendance qui semble, en ce début du mois de mars, une fois encore vérifiée.


Dans l’Egypte ancienne, les Portes du ciel étaient les battants du tabernacle derrière lesquelles se cachait la statue d’un dieu ; mais aussi, -les Egyptiens aimaient les superpositions-, les différentes portes par lesquelles les défunts devaient passer pour atteindre la demeure d’Osiris.
Seth a tué Osiris pour prendre sa place sur le trône. Il a, par la suite, profané puis dépecé le corps de son frère en mille morceaux. Isis, l’épouse d’Osiris, a réussi à reconstituer le cadavre, l’a embaumé puis ressuscité un bref instant, tout juste le temps de lui faire un enfant, Horus, qui adulte, devint le souverain d’Egypte.
Ci-dessus : Statuette représentant le dieu Osiris, IVe - IIIe siècle av. J.-C, © 2006 Musée du Louvre /Georges Poncet

Première momie, Osiris devint le dieu des morts. Ce sera devant lui que les âmes égyptiennes, après avoir parcouru maints obstacles et franchi maintes portes, présenteront, matérialisé sous la forme d’un scarabée, leur coeur. Si, à la pesée, le coeur n’est pas plus lourd que la plume sacrée (image de la déesse Maât qui incarne l’ordre social), le défunt pourra rester auprès d’Osiris dans la Douat, là où plonge le soleil à la nuit tombée, tandis que certaines de ses composantes pourront faire des allers-retours entre les mondes visibles et invisibles. A l’inverse, si le coeur est trop lourd, c’est la grande Dévoreuse qui attend le pauvre défunt…


Voici, très schématiquement, le chemin du défunt après sa mort. Comme le panthéon de l’Egypte ancienne, la cartographie de l’Au-delà est un brin compliquée… à tel point que pour s’y retrouver, Pharaons puis nobles prennent soin de se faire enterrer avec, sur un papyrus, les différentes formules magiques nécessaires pour arriver jusqu’à Osiris. Ce précieux document, qui pouvait coûter jusqu’à 6 mois de salaire, était appelé « Livre des morts ».



Ci-dessus : Ornement funéraire (pectoral) représentant la régénération du soleil, © 2004 Musée du Louvre / Christian Décamps


Tel un Livre des morts, l’Exposition du Louvre tente de guider les touristes dans les cieux égyptiens. Comme le soleil, et avec lui les composantes “vagabondes” (mais pas moins heureuses) du défunt, les visiteurs effectueront un trajet circulaire, s’ouvrant ainsi la possibilité d’un éternel recommencement (pourquoi pas ? L’exposition est très riche, et la pensée de l’Egypte antique si complexe). Sur le trajet du mort égyptien, des portes protégées par de consciencieux gardiens, des déserts ou de paradisiaques jardins(La Campagne des Roseaux ou celle des Offrandes). Sur celui des vivants, au Louvre, des récits cosmogoniques égyptiens, des momies, des amulettes, des sarcophages et des extraits de Livres des morts…. Certaines de ces oeuvres n’ont pas beaucoup voyagé pour l’évènement puisqu’elles viennent du Louvre. D’autres sont habituellement logées au British Museum, en Italie, au Danemark, etc.


Pour les funérailles de “‘première classe”, l’embaumement des corps pouvait durer plus de 260 jours. L’éternité le valait bien… Pour déambuler dans les méandres de la pensée egyptienne, le visiteur doit prévoir plus de 2 heures. L’exposition le vaut bien !


Les “Portes du Ciel“: visions du monde dans l’Egypte ancienne. Louvre, hall Napoléon. Jusqu’au 29 juin 2009. Tous les jours sauf mardi, de 9 h à 20 h, nocturnes mercredi et vendredi jusqu’à 22h. Tél.: 01.40.20.53.17. M° Palais-Royal/Musée du Louvre - Bus n° 21,24,27,39,48,68,69,72,81,95. Billet Exposition « Les Portes du Ciel » : 11 € - billet jumelé (Collections permanentes et expositions) : 14 € (tarif réduit : 12 €, gratuit pour les moins de 18 ans). http://www.louvre.fr/llv/commun/home.jsp

A lire, encore et toujours, Le fabuleux héritage de l’Egypte, de Christiane Desroches Noblecourt (paru en poche en 2006 aux ed. Pocket).

Marie Barral, article paru dans La boîte à sorties le 12 mars 2009

mercredi 1 avril 2009

Mangareva, Panthéon de Polynésie

Mangareva est située à 1700 km au sud-est de Tahiti, elle est la plus importante des quatorze îles qui constituent l’archipel des Gambier, au cœur de la Polynésie. Elle a été découverte en 1797 par le capitaine James Wilson. Les premiers contacts entre Mangaréviens et Occidentaux sont mauvais : J. Wilson (en 1797) ne peut accoster, Beechey (en 1832) est confronté à l’hostilité des habitants. Les pères catholiques arrivent en 1834 : un an plus tard, les Mangaréviens se convertissent massivement à la religion chrétienne. Les rares pièces rescapées sont rapportées en Europe dès 1832 pour donner la mesure de la superstition et des coutumes barbares de cette population lointaine. Les douze objets cultuels en bois présentés dans l’exposition forment un panthéon unique qui permettent à Mangareva de retrouver ses dieux mis à mal par les élans iconoclastes de l’Occident.

L’archipel des Gambier fait partie des dernières terres atteintes par l’homme dans son exploration du Pacifique. Les populations locutrices des langues dites « austronésiennes » sont sûrement originaires des zones côtières de Chine du Sud. Elles s’établissent d’abord à Taiwan vers 3500 av JC puis se répandent progressivement vers les Philippines et l’Indonésie. Certains s’installent dans l’ouest du Pacifique durant le 2ème millénaire avant JC, ils ont des contacts avec des populations parlant des langues papoues déjà présentes dans la région depuis au moins trente-six mille ans. La progression de ces populations dans le Pacifique semble marquer une pause à partir de 900 avant notre ère et pendant mille ans. On estime que vers 1000 après JC, les Polynésiens réussirent même à atteindre le continent américain dont ils rapportèrent la patate douce.

A l’état naturel, l’archipel n’offrait que peu de ressources végétales ; aussi, ce sont les hommes qui apportèrent les arbres et les plantes indispensables à leur alimentation. En plus des ressources carnées tirées de l’immense lagon, il existe un réseau d’échanges avec des îles situées plus à l’est possédant des ressources complémentaires de celles des îles Gambier. Une pression excessive de la population devenue plus nombreuse sur un milieu terrestre limité et fragile, conjuguée à une dégradation climatique comparable à celle que connût l’île de Pâques, est probablement à l’origine de la profonde crise écologique qui frappa l’archipel dans les derniers siècles avant l’arrivée des Européens.

Une culture paradoxalement bien conservée
Paradoxalement, alors que la culture mangarévienne originelle est celle qui a été le plus rapidement et radicalement éradiquée par les Occidentaux en Polynésie, elle est celle sur laquelle on a le plus d’informations grâce aux pères de l’ordre de Picpus, surtout Honoré Laval qui a réalisé un travail rigoureux et passionné. Il fait transcrire les traditions orales mangaréviennes. Il a consacré près de trente ans de sa vie à la rédaction de son manuscrit : la mythologie, les légendes, la généalogie des chefs, les chants et les contes y sont retranscrits avec l’objectivité d’un ethnographe.

Comme dans toutes les généalogies polynésiennes, l’origine des chefs remonte aux dieux. Il y les dieux majeurs et leurs descendants directs. Le dernier né donne naissance à Tiki considéré comme à l’origine des Mangaréviens car il refuse de retourner dans le monde des dieux. Avec sa femme, il devient le créateur de l’humanité. Tururei est le premier chef issu de Mangareva, son règne se situe vers 1250 après JC. A partir de cette époque une succession de puissants chefs viennent de Hiva. Tupa, le premier, impose un système d’organisation sociale et religieuse fondé sur le modèle culturel polynésien le plus évolué, lequel repose sur un culte religieux pratiqué par des prêtres médiums entre les dieux et les hommes et sur une société hautement hiérarchisée régie par un chef, akariki. Puis la vie des chefferies se résume à une lutte féroce pour l’espace. Te Maputeoa est le dernier chef de la dynastie, il est baptisé par les missionnaires français en 1836 et porte désormais le nom de Gregorio.

« Îlots perdu au beau milieu du Pacifique… Lieu de passage des Polynésiens lors de la colonisation des îles les plus reculées du vaste océan… Terre d’une concurrence farouche et meurtrière entre une communauté condamnée à partager un espace marin important mais avec des ressources terrestres limitées et fragiles… Culture millénaire balayée en l’espace de quelques mois par la foudroyante conversion aux dogmes chrétiens, et paradoxalement conservée comme nulle part ailleurs par ceux-là même qui avaient provoqué le radical changement, tous ces éléments ont participé à faire de l’identité, de la culture et de l’histoire de Mangareva un cas unique et fascinant. »

La représentation humaine à Mangareva
Les types des supports divins diffèrent d’une aire culturelle à l’autre et même d’une île à l’autre, mais seule la statuaire anthropomorphe est présente dans l’ensemble du triangle polynésien. Ce qui implique que ce mode de représentation existait probablement déjà lorsque les Polynésiens colonisèrent les îles. Contrairement au reste de la Polynésie, il apparaît que la statuaire de Mangareva est restreinte à des statues de divinités en bois comprises entre 50 cm et un peu plus d’1 mètre, appelés tiki.

Cette statuaire reste mystérieuse car il ne reste actuellement que huit statues sauvées des autodafés organisés par les missionnaires. Elles étaient conservées dans de petits abris sacrés appelés ‘are tiki, intégrés aux structures de culte. Les prêtres les traitaient comme des êtres vivants (offrandes nourriture et d’objets précieux). Exclusivement masculines, ces figures étaient vêtues d’un maro, sorte de cache-sexe et portaient un turban sur la tête. La confection des statues étaient réservée aux experts sculpteurs. De manière globale, en Polynésie, la forme de la statuaire sur bois est contrainte par le volume cylindrique du tronc.

Ce qui distingue fondamentalement la statuaire anthropomorphe mangarévienne est son naturalisme : les corps sont fluets, sans musculature ; les proportions de l’ensemble et les éléments du corps sont traités avec réalisme. Il y a cependant des éléments stylisées de formes géométriques. La statuaire mangarévienne est remarquable car elle réunit des caractéristiques spécifiques à des aires culturelles polynésiennes dont les styles présentent des différences fondamentales. Héritier de la culture archaïque de la Polynésie centrale, le style mangarévien a fortement subi l’influence des cultures véhiculées par les réseaux de contacts entretenus avec les aires voisines. Au sien d’un relatif isolement, sa culture a connu un épanouissement qui a développé des spécificités uniques en Polynésie.

Exposition au Musée du Quai Branly du 3 février au 10 mai 2009
Exposition présentée au musée de Tahiti et des Îles – Te Fare Manaha sous la direction de Jean-Marc Pambrun du 24 juin au 24 septembre 2009

"Mangareve, panthéon de Polynésie" Collectif, Coédition musée du quai Branly / Somogy, 19.50€

vendredi 6 mars 2009

Le Mexique, invité et convoité

Le Mexique est l’invité d’honneur du Salon du Livre de Paris qui se tiendra du 13 au 18 mars prochain, une bonne opportunité pour Jean-Claude Carrière de publier son second « dictionnaire amoureux » chez Plon. Après l’Inde, il consacre quelques cent sept entrées à ce pays fantasmé mais finalement si mal connu.

Jean-Claude Carrière se rend pour la première fois au Mexique en 1964 pour travailler au scénario d’un film. Avec le metteur en scène, Louis Malle, ils se rendent à Teotihuacan et au musée d’Anthropologie de Mexico. Représentants d’une Europe instruite, ils ne connaissaient pourtant rien de ces mondes-là. Avant la découverte de Christophe Colomb, pour les étudiants européens, l’Amérique n’existait pas, comme si cette histoire commençait avec l’arrivée de notre regard. Les Espagnols qui arrivèrent en Amérique n’ont su se montrer sensibles à ce que nous appelons aujourd’hui l’« art précolombien ». En construisant églises, couvents et palais, ils transportèrent naturellement leurs modèles. Au Mexique, dans cette étonnante fusion des deux mondes, les constructeurs ont engagé des Indiens convertis. Apparut ainsi un style composite que nous appelons « baroque indien » où l’esprit des vaincus se glisse. Selon l’auteur, le plus bel exemple de ce style est celui de Tepozotlan, au Nord Ouest de Mexico.

CONNAITRE LE PAYS PAR SON HISTOIRE
Il existe à Mexico une place des Trois-Cultures : précolombienne, espagnole et moderne, le charme vient sans doute de ce mélange réussi. La culture née de ce mélange est difficile à définir, elle donna énormément de clichés. Il faut aussi parler de l’histoire du Mexique pour comprendre ce qu’il est, des entrées du dictionnaire y sont largement consacrées. Et bien sûr, en premier lieu, les Aztèques.
Depuis les temps les plus anciens, le Mexique se divise entre le Nord où errent les bandes désorganisées, toujours menacées d’extinction et d’autre part le Centre et le Sud habités par des populations plus stables. Dès l’origine, les Aztèques se sont considérés comme les enfants de la Terre. Au temps de la splendeur des époques classiques, les Aztèques poursuivaient encore leur vie hasardeuse de nomades dans le Nord désertique. Puis commencera le déclin incompréhensible des grandes cités. Des vagues barbares profitent de ce déclin et déferlent sur les bonnes terres, notamment les Chichimèques (fils de chien), à moitié nus, cruels, sans véritable organisation sociale. Les Aztèques sont l’une des sept tribus chichimèques. Quatre prêtres portent sur leurs épaules la statue du dieu Huizilopochtli qui guide le peuple dans son errance. Les Aztèques, malingres, sont rejetés de toutes parts de terres déjà occupées mais ils ne doutent jamais de leur destin. Cette conviction messianique ajoutée à une intelligence politique et une étonnante capacité d’adaptation va faire de ce peuple les maîtres de la moitié du Mexique. La prophétie leur disait qu’ils devaient s’établir là où ils verraient un héron/aigle enserrant un serpent, cette image est aujourd’hui emblématique et figure au centre du drapeau national. C’est ainsi qu’ils s’établirent dans les marais de Texcoco, vers 1345 et qu’ils fondèrent Tenochtitlan, future Mexico. Tlacaelel, leur chef, les organisa et renforça cette croyance selon laquelle ils étaient le peuple élu, créé par le dieu solaire Huizilopochtli pour faire vivre le monde. Ils étendirent leur pouvoir : la prophétie s’était donc accomplie à la fin d’une très longue errance.





Le dieu Huizilopochtli

Le sacrifice humain, au centre de leur civilisation, est lié à un mythe très ancien. Au tout début, comme dans d’autres traditions, tout était noir, les dieux se réunirent pour savoir qui serait en mesure d’éclairer le monde, il fallait se précipiter dans un brasier. Un premier volontaire recula finalement et devint la Lune. Un autre, petite et faible, se jeta dans le feu sacré et devint le Soleil. Mais il fallait le nourrir constamment : les autres dieux se sacrifièrent pour mettre le cosmos en branle puisque c’est le sang qui donne la vie aux étoiles. Les Aztèques ont donc la mission de perpétuer ce mouvement céleste. Pour la rénovation du grand temple de Teochtitlan, 20 000 prisonniers auraient versé leur sang sur l’autel sacrificiel du temple. De pauvres vagabonds, naquirent de splendides architectes, ils inventèrent de nouvelles formes d’urbanisme et établirent une organisation sociale et judiciaire minutieuse ainsi qu’un riche commerce et ils perfectionnèrent une écriture encore jeune jusqu’à une forme littéraire et esthétique.

La Conquête du Mexique est un événement aussi considérable qu’inexplicable. Au départ, Cortés disposait de onze navires et emmenait avec lui 550 hommes. Sans le savoir, il partait à la conquête d’un immense territoire peuplé de 25 millions d’habitants. Il fonda la ville de Vera Cruz et y reçut des émissaires de l’empereur aztèque qu’il assura de ses bonnes intentions. Cortés s’est alors allié, au moins provisoirement, à des tribus qui détestaient les Aztèques dominants. Du côté aztèque, depuis plusieurs années, des signes annonçaient un événement décisif. La rumeur disait que les Espagnols étaient arrivés du soleil levant comme un miracle et qu’ils connaissaient le « secret mortel de la foudre » (les canons). Ils purent alors croire au retour de Quetzalcoatl, le dieu-roi exilé qui devait revenir chargé d’inventions et de bienfaits. Les premiers contacts furent plutôt pacifiques. Alors que les Aztèques commençaient à se plaindre du comportement de plus en plus violent des Espagnols, Cortés prit les devants et fit massacrer 200 nobles aztèques. S’ensuivirent des affrontements. Les Espagnols donnèrent l’assaut définitif en mai 1521.

Durant la Conquête, les conquistadors espagnols passèrent à côté des Mayas sans les voir alors qu’une des plus grandes civilisations de l’histoire du monde dormait sous la jungle épaisse. A cette époque-là et depuis cinq cents ans, les Mayas étaient entrés en décadence. Les ruines mayas enfouies furent enfin découvertes à la fin du 18ème siècle, une curiosité s’éveilla. Les archéologues se mirent vraiment au travail au début du 20ème siècle mais ils sont loin d’avoir terminé. La cause directe ou indirecte de la décadence des Mayas est un casse-tête pour l’histoire : surpopulation, appauvrissement des sols, famines… ? Des études ont montré qu’il y avait aussi eu plusieurs années de sècheresse redoutable : « Ainsi la fin d’une civilisation brillante, puissante, provint probablement d’un changement climatique. De quoi nous faire réfléchir, s’il en est encore temps. » (p.275). C’est l’un des peuples les plus fastueux et les plus énigmatiques de notre planète. Les Mayas sont toujours là. Une vingtaine de langues mayas sont encore parlées.

Conquête, Indépendance, Révolution sont les trois grands actes de l’histoire mexicaine. La Révolution est l’entrée difficile du Mexique dans les temps modernes. Dès le début du 20ème siècle, des mécontentements se font clairement entendre devant les réélections permanentes de Porfirio Diaz. Un appel à la lutte armée est proféré et, dans le Nord du pays, Francisco Pancho Villa en prend la tête. En 1911, le vieux président renonce au pouvoir mais les réformes mécontentent tout le monde, la réforme agraire supportée par Zapata est laissée de côté. En 1914, l’armée rebelle devient « pacificatrice » mais l’unité du pays est difficile et les deux révolutionnaires, Villa et Zapata, ne s’entendent pas. Un homme, Carranza parvient à imposer la Constitution de 1917 : anticléricale, nationaliste, elle régit encore, en grande partie, le Mexique aujourd’hui. Par la suite, Obregon, à partir de 1920, prend la relève et tente de pacifier le pays. En 1929, le Parti National Révolutionnaire semble réussir à réunir les éléments post révolutionnaires qui ne cessaient de se déchirer. Son successeur, le Parti Révolutionnaire Institutionnel, gouvernera le Mexique jusqu’en 2002.

UNE CONCEPTION ETRANGE DE LA MORT
Parmi les définitions de ce dictionnaire amoureux, Jean-Claude Carrière donne une grande place à la mort, nous expliquant avec force de détails sa conception, si étrangère à la nôtre, au Mexique.
El dia de muertos est la fête est la plus célèbre du Mexique, illustrant parfaitement le passage d’une religion à une autre, d’une culture à une autre. Avant l’arrivée des Espagnols, ce jour était consacré à une cérémonie tarasque pour les morts, restés vivants dans un monde souterrain. Ils revenaient un jour par an et il fallait leur préparer une grande fête à cette occasion. Cette fête païenne s’est adaptée au calendrier chrétien et correspond aux fêtes de la Toussaint et du Jour des morts, à la différence que ce sont les vivants qui viennent rendre visite aux morts. On se rend alors au cimetière en y apportant fleurs et nourriture et une multitude de bougies pour engager une longue veillée. Les vivants racontent aux défunts, en détail, l’année qui s’est écoulée. Il y a là peu de tristesse car le mort n’est plus à plaindre, il ne peut être que moins malheureux que vivant. La mort elle-même peut devenir un jeu, personne n’y échappe, mieux vaut alors en rire.



Dia de los muertos

Les Mexicains le disent presque avec une pointe de fierté : c’est ici le pays le plus violent au monde. Chaque jour, des récits de meurtres rapides dont les motifs ou les circonstances paraissent souvent obscurs. Meurtres rapides, désinvoltes, commis presque par caprice, sous l’effet d’une irritation légère, d’un désagrément. La mort fait partie de la vie quotidienne, elle est un geste comme un autre. La vie n’a jamais été considérée comme un bien précieux. Pourquoi donner de l’importance à la mort quand la vie n’en a aucune ? Cette mort, omniprésente, n’a jamais été effacée par les modes et les modernismes. L’attitude de l’homme mexicain devant la mort est la marque même de sa valeur. Il ne faut pas avoir peur.

FIGURES MEXICAINES
El charro, c’est l’image du Mexicain telle que le monde entier la connaît : vêtements noirs et pantalon serré, éperons, gilet brodé, un très large sombrero, un pistolet et une cartouchière. D’où vient cette image désuète mais dans laquelle tant de Mexicains ont choisi de se reconnaître ? Elle est tout d’abord un refus de l’indianisme, des jambes et des torses nus, une apparence très habillée pour dire qu’ils ne sont plus des esclaves. Cette image s’est encore plus imposée au moment où le pays a conquis son indépendance au 19ème siècle. Le sombrero mexicain affirme une sorte de courage devant l’ennemi car on le voit, il ne se cache pas. Au-delà de cette figure typique, ce dictionnaire est aussi l’occasion de brosser plusieurs figures mexicaines ou qui, émerveillées, gardèrent un pied dans ce pays.

Emiliano Zapata est le héros indiscutable de la Révolution, il n’a pas survécu aux neuf années de combat, et il est resté fidèle à sa devise Tierra y Libertad. Zapata était un mestizo, à moitié indien. Il fut un des premiers à se soulever, dès 1909 et lança son mouvement qui exigeait une réforme agraire. Il était un homme sans idéologie. Sa popularité fut instantanée. Il est aujourd’hui sanctifié.

Le Mexique est une terre de machos, le harcèlement sexuel fait comme partie des mœurs (autobus réservés aux femmes, salaires inférieurs, violence conjugale), le pays a pourtant donné naissance à une galerie de femmes assez étonnantes : le premier grand poète mexicain est une femme, Juana Inès de la Cruz et le plus illustre peintre, Frida Kahlo. Elle est l’artiste mexicain le plus connu au monde. Elle doit cette gloire posthume à sa douleur. Elle souffrit toute sa vie, d’abord d’une poliomyélite dès son enfance, puis fut victime d’un accident de tramway à l’âge de 18 ans. Très jeune, elle rencontre le peintre et muraliste Diego Rivera qui la poussa à peindre. La peinture était toute sa vie, l’essentiel de son œuvre est constitué d’autoportraits traduisant l’obsession d’une femme qui se regarde et cherche désespérément à se voir.



Autoportrait de Frida Kahlo

Luis Buñuel, espagnol, trouve refuge au Mexique après la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Pendant des années, il y vit de « petits films ». Il existe une relation persistante entre le groupe surréaliste et le Mexique. Breton, en 1939, organisa à Paris une exposition intitulée Mexique où se côtoyaient des œuvres diverses, allant de l’art précolombien à Frida Kahlo. Buñuel, à son tour, s’habituait à un pays qui le surprenait par un « surréalisme naturel », cette atmosqphère que nous parvenons finalement à percevoir à travers ce dictionnaire amoureux et ces innombrables thèmes, ne démontrant qu'à quel point ce pays nous reste insaisissable. Jean-Claude Carrière serait-il parvenu à nous transmettre un peu de ce mystère ?

« Dictionnaire amoureux du Mexique » Jean-Claude Carrière, Plon, 24€

mercredi 25 février 2009

L'érotisme et la francophonie

Georges Lebouc est né au cœur de la francophonie, à Bruxelles, d’un père français et d’une mère belge. Et même si dans sa spécialité de philologie, le français n’est pas son unique centre d’intérêt, lui seul, sûrement pouvait consacré un dictionnaire érotique de la francophonie.

Dans l’immensité du vocabulaire de toutes les langues, la part la plus importante est consacrée au sexe et, parmi elles, le français se distingue par un raffinement extrême et beaucoup de mots et d’expressions plus ou moins précises. Cependant, l’abondance de ce vocabulaire n’a pas suffi aux peuples qui ont adopté cette langue. Et c’est pour rendre service à ses contemporains que l’auteur a réalisé ce dictionnaire afin que le voyageur puisse capter l’essence d’une vraie conversation avec les indigènes. Jusqu’à présent aucun dictionnaire francophone n’avait été consacré à l’amour alors qu’il s’agit souvent d’un vocabulaire à décoder.

Les faux amis de la francophonie
Les différents chapitres suivent le déroulé d’une histoire d’amour, des débuts jusqu’au mariage puis l’adultère en passant par l’enfantement et autres moyens de séduction. A la fin de chacune de ces parties, l’auteur nous gratifie de quelques « faux amis » afin que, par exemple, l’on ne soit pas surpris qu’un Suisse nous demande au réveil si nous avons bien joui ! Dans ce même pays, les amours sont les dernières gouttes d’une bouteille de vin. Et à l’île de la Réunion, faire l’amour signifie faire la cour, flirter. Au Tchad, deux hommes en bouche-à-bouche n’ont aucune tendresse l’un pour l’autre mais sont en face-à-face, parlent d’homme à homme. Si en Suisse et au Québec, le bec signifie le bisou, on peut becquer à la Réunion et becquer un thon signifie trouver un conjoint en vue de faire un mariage avantageux. A l’île Maurice, une grande baise n’est pas une orgie mais une terrible défaite, une catastrophe.

Sexe masculin et sexe féminin
Les termes venant du français pour désigner les trois pièces et leur service sont nombreux : du banal affaires (Côte d’Ivoire), en passant par le petit frère (Sénégal) ou le surprenant lolo de la Martinique quand on songe que les lolos désignent les seins en argot de la Métropole. Selon le vocabulaire de la francophonie, le zizi est soit petit soit immense : moineau au Québec ; en Côte d’Ivoire, barreau, bâton ou même bazooka au Sénégal. Les Ivoiriens ont même donné un prénom à la chose « Gabriel » allant même jusqu’au diminutif Gaby. L’argot français le nomme bien popaul !
Les termes employés dans la francophonie pour le sexe féminin sont souvent moins crus que pour le sexe masculin. En Côte d’Ivoire et au Togo, on dit ventre-madame. Les Congolais disent le pays-bas (sans doute pendant la colonisation) puis le bas-Zaïre (sans doute après). Au Québec, pour désigner une forte poitrine, on dira que la femme a de gros arguments, qu’elle a un bel avenir ou encore qu’elle est équipée. Plus vulgairement, la dame pourra disposer de belles sacoches ou prendre sa douche sans se mouiller les pieds.

Fiançailles, mariage et adultères
Pour les fiançailles, en Côte d’Ivoire, on dit commencer l’amitié. Mais l’expression la plus savoureuse est sûrement fiançailles académiques (Congo) : en Belgique, tout ce qui est universitaire est dit ‘académique’ (année, quart d’heure académique) ; les Congolais venus faire leurs études en Belgique ont ramené l’adjectif et l’ont détourné pour fiançailles : il s’agit en fait d’une liaison éphémère entre un étudiant et une étudiante qui ne dure que pendant une année universitaire. Au Cameroun, passer une lune de miel se dit briser les pattes de l’antilope. Au Québec, pour l’adultère, on recourt à des expressions campagnardes comme sauter la barrière pour être ou jouer dans le champ de trèfles de quelqu’un, autrement dit franchir un interdit pour ravir le partenaire de quelqu’un. A la Réunion, on parle de mariage derrière la cuisine par opposition au mariage devant la loi.

Les joies de l’enfantement et les obstacles à la reproduction
Quand une femme tombe enceinte, en Côte d’Ivoire on dit qu’elle gagne petit. Au Québec, la femme enceinte attend le messie ou a mangé de l’ours. L’expression aller acheter vient du fait qu’on ne parlait pas de ces choses-là devant les enfants, aussi on disait qu’elle allait acheter un bébé aux « Sauvages » (les Amérindiens). Par conséquent, une Québécoise qui va accoucher attend les sauvages. Vingt-huit des termes découverts par l’auteur pour désigner la masturbation, vingt-cinq sont d’origine québécoise : faire l’amour au poignet, dompter son p’tit frère, faire marcher son p’tit moulin, faire son p’tit bonheur soi-même…

La longue histoire de la francophonie


Pour revenir à des choses plus sérieuses concernant la francophonie, il faut rappeler que c’est Onésime Reclus qui inventa le mot en 1880. Il figure dans un ouvrage intitulé France, Algérie et colonies où le géographe classait pour la première fois les peuples en fonction de la langue qu’ils parlaient. Il n’hésitait pas alors à écrire que « l’avenir verra plus de francophones en Afrique et dans l’Amérique du Nord que dans toutes les francophonies d’Europe ». Mais le mot « francophonie » ne parvint pas à s’imposer et n’entra dans le Larousse du XXème siècle qu’en 1932 : il était concurrencé par des mots comme « francitude », communauté francophone, commonwealth francophone et surtout pour le mot « francité », qui connaît peu de succès en France mais est adopté par la Belgique qui a même sa « Maison de la Francité ». Il faut attendre 1962 pour que renaisse l’idée d’une francophonie, c’est le fait de Léopold Sédar Senghor qui rédige un article dans la revue Esprit intitulé Le français dans le monde. Il est surtout sensible au contenu culturel. D’autres chefs d’Etat vont souhaiter aller au-delà en dotant la francophonie d’institutions géopolitiques : Habib Bourguiba en Tunisie, Norodom Dihanouk au Cambodge ainsi que Hamani Diori au Niger et Charles Hélou au Liban. Au fur et à mesure de l’indépendance des anciennes colonies, la francophonie se développe, encouragée par De Gaulle et André Malraux.

Les pays francophones
Louis Porcher, spécialiste de la francophonie, dégage trois catégories : les pays qui utilisent le français à la fois comme langue maternelle et langue officielle (Québec, Belgique, Afrique francophone) ; les pays où le français subsiste à l’état de langue résiduelle (Egypte, certains pays d’Asie, d’Europe centrale et d’Amérique du Nord) ; enfin, ceux où le français est une langue acquise par des professionnels ou des étudiants. Il y a d’autres classifications qui rangent les pays francophones en pays où le français est langue officielle exclusive (il n’y a que deux pays : la France et la principauté de Monaco) ou non (pays où le français occupe une place dominante : Belgique francophone, Québec ; dans les anciennes colonies, le français n’est parlé que par un pourcentage assez faible de la population). Si on envisage les menaces, les Belges francophones et les Québécois se sentent menacés respectivement par l’anglais et le flamand alors que dans des pays comme le Congo ou le Sénégal, c’est le français qui est ressenti comme une menace. Il y a 112.5 millions de francophones « réels » (ceux qui pratiquent quotidiennement le français) auxquels s’ajoutent 60.5 millions de francophones dits « occasionnels » ainsi que 100 à 110 millions de « francisants » (apprenant le français). Le français serait ainsi la neuvième langue parlée au monde. Si l’on considère le nombre de pays où le français est une langue officielle, il arrive en deuxième position après l’anglais et avant l’espagnol.

« Dictionnaire érotique de la francophonie » Georges Lebouc, éditions Racine, 16€

jeudi 12 février 2009

Simone Weil, philosophe militante

Simone Weil l’insoumise titre Laure Adler quand Arte l’appelle « l’irrégulière »… Un professeur de la Sorbonne avait surnommé la jeune fille « la vierge rouge ». Simone Weil fut, aussi « notre vieux savant », l'« ange adjuvante », « Petite Weil » pour ses élèves ou «l’impératif cathégorique en jupes » pour ses camarades de classes. Autant de qualificatifs qui marquent le caractère insaisissable de cette philosophe qui aurait eu 100 ans le 1er février 2009. Portrait.

Enfance puis adolescence savantes, déjà engagées

Simone Weil est né le 3 février 1909 à Paris, dans une famille bourgeoise, de parents juifs non pratiquants. Le père, M. Weil, est médecin, et son épouse est une femme dynamique qui prend grand soin de l’éducation de ses deux enfants. Poupées et jeux sont proscrits dans la maison, remplacés par des livres… A cause des déplacements professionnels du père et de la Première guerre mondiale, les deux enfants sont à de nombreuses reprises scolarisés à domicile… Si bien qu’André et sa petite sœur, Simone, récitent des passages entiers de tragédies grecques, discutent Philosophie. La méthode d’éducation paraît être efficace : enfant prodige en mathématiques André passe son bac à 14 ans et entre très rapidement à l’Ecole Normale. Il sera un grand mathématicien. Consciente d’être moins douée que son frère, qu’elle compare à Pascal, Simone, de deux ans plus jeune, en nourrira un certain sentiment d’infériorité. A côté de ce génie, elle n’est que « médiocre »… « Médiocre » mais toujours en tête de classe avec ses deux ans d’avance, sa santé déjà fragile. Toute jeune déjà, elle se passionne pour Marx et pour le syndicalisme, s’habille des vêtements sévères qu’on lui connaît. Ses parents l’appelle « notre fils numéro deux ».

D'Henri IV au Puy : Simone devient professeur de philosophie

Après avoir passé son bac, à 16 ans, Simone Weil entre en prépa au lycée Henri IV, où elle aura comme professeur de philosophie Alain. Elle est fascinée par cet homme d’origine ouvrière qui refuse les honneurs et la vie conjugale pour se consacrer entièrement à l’écriture. Les deux philosophes continueront à correspondre après la scolarité de Simone. Durant ses études, Simone apparaît comme une fille engagée, « imbuvable » même pour certains avec sa façon de présenter à tout bout de champ des pétitions, de mettre, sans tact aucun, les gens devant leurs responsabilités. A la sortie de l’Ecole Normale, elle est nommée comme professeur agrégée au Puy. Ses supérieurs espéraient ainsi que, perdue dans le Massif Central, elle ne sèmerait pas le trouble autour d’elle. La France est en pleine crise économique, les rangs de chômeurs grossissent ici et là. Simone Weil milite auprès des chômeurs, reverse une partie de son salaire à un fonds qui leur est consacré, assiste aux réunions de la CGT et à celles de la CGT-U (elle veut les deux syndicats unifiés), donne des cours aux ouvriers, etc.

Abandonne l'idéal marxiste, solidaire malgré tout

Engagée auprès de la classe ouvrière par de multiples actions, elle n’adhère cependant pas au Parti Communiste. Désireuse de savoir pourquoi la classe ouvrière la mieux « organisée » d’Europe se laisse convaincre par le parti nazi, elle se rend en Allemagne (1932). De son voyage, outre une horreur et une crainte envers l’hitlérisme, elle en déduira que la révolution prolétarienne ne peut plus passer par la révolution telle que l’ont pensée les marxistes. Depuis les années 20, le rang des cols blancs a trop grossi, celui des chômeurs aussi. Dès 1933, Simone Weil dénonce le régime de l’URSS. Elle rapproche la dictature de Staline du règne de la Terreur survenue après la Révolution Française. Afin de mieux connaître la classe sociale qui la taraude tant, la classe ouvrière, et dans le souci de comprendre pourquoi le soulèvement prolétarien n'a pas lieu, Simone Weil demande une année de congés à l'Education nationale afin de pouvoir travailler en usine. Elle commencera comme fraiseuse chez Renault, à Paris. Le travail à la chaîne sera d'autant plus difficile pour elle qu'elle est très malhabile et sujette à de violentes migraines. Arrivée chez elle le soir crevée, mangeant à peine, elle n'en oublie pas pour autant ses cahiers, y raconte l'abrutissement dans lequel les tâches répétitives jettent les travailleurs, la peur face aux contremaîtres, les humiliations, etc. Les ouvriers asservis ne peuvent se révolter... Et c'est précisément lorsque le joug se relâche que ces derniers peuvent rentrer en résistance. C'est du moins ainsi qu'elle analyse les grèves de 1936 auxquelles elle accoure. Toujours aussi peu idéologique, elle conseille aux grévistes la réouverture des usines sous contrôle ouvrier. En vain.

Fusil au dos, et pacifiste

Quelques mois plus tard, la guerre civile éclate en Espagne. Si elle approuve la position de non intervention du président français, Léon Blum, la philosophe estime qu'en cas de guerre, chacun doit agir selon sa conscience. Aussi elle s'engage dans ce que seront les Brigades Internationales. Aide cuisinière, elle sera, par sa myopie et sa maladresse, blessée à la jambe : elle a mis son pied dans de l'huile brûlante. Sa blessure l'obligera à être évacuée du front. Là, reprenant ses cahiers, elle déplore le sang versé inutilement par les Républicains. Sa participation à la guerre permettra par la suite à Simone Weil de défendre un pacifisme radical vis à vis de l'Allemagne d'Hitler, pacifisme dont elle ne se départira, comme beaucoup, qu'en 1939 (elle se reprochera ensuite largement cette position). Si elle avait repris son engagement syndical au retour d'Espagne, elle sera rapidement déçue par les rapprochements de la CGT (désormais unifiée) à l'URSS.

L'appel de la (des) religion(s)

Le terrain social déçoit donc Simone Weil qui se tourne de plus en plus vers la religion. Sa première « révélation » du christianisme, elle dit (dans ses cahiers) l'avoir eu l'été 35, devant une procession religieuse, au Portugal : « Là j'ai eu la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres ». Par la suite, elle s'intéressera de plus en plus à cette religion, fréquentant offices, prêtres et abbayes. Mais ses lectures ne se centrent pas uniquement sur les textes chrétiens, elle lit Le livre des morts égyptiens, se plonge dans la Bhagavad-Gîtâ (texte hindou). Tout en hésitant à entrer dans l'Eglise, elle rêve d'une « mystique universelle ». Finalement, notamment à cause de l'Eglise catholique (l'institution) et de plusieurs des dogmes que cette dernière préconise, Simone Weil ne se fera jamais baptiser.

La Résistance coûte que coûte

Cette réflexion, qu'elle mène en dialoguant avec des prêtres, se tiendra pour partie pendant la guerre, alors qu'elle a du fuir avec sa famille à Marseille. Pour plusieurs analystes, cet exode est pour S. Weil une façon de protéger ses parents (qui, inquiets de sa santé, de son manque de prudence et de son inaptitude envers les choses matérielles ne cessèrent de la suivre à distance). Sans eux, elle aurait sûrement rejoint la Résistance depuis Paris. N'ayant pas reçu sa convocation pour enseigner à Marseille (profitant de ce fait), elle travaillera comme ouvrière agricole, une façon pour elle de connaître la condition des plus précaires. Elle écrira à Xavier Vallat, commissaire aux questions juives : "Je regarde le Statut des Juifs comme étant d'une manière générale injuste et absurde, car comment croire qu'un agrégé de mathématiques puisse faire du mal aux enfants qui apprennent la géométrie, du seul fait que trois de ses grands-parents allaient à la synagogue ? Mais en mon cas particulier, je tiens à vous exprimer la reconnaissance sincère que j'éprouve envers le gouvernement pour m'avoir [...] donné la terre, et avec elle toute la nature."
Après être passée par la case New-York et avoir fait des pieds et des mains pour rejoindre la «France libre », c'est depuis Londres que Simone Weil sera résistante. Elle qui voulait être en première ligne, au front, elle se retrouvera dans un bureau à rédiger des notes pour le Général de Gaulle. Dans l'une, elle prône la création d'un Conseil national de la Révolte qui coordonnerait les actions de sabotage. L'idée ne sera pas sans effet puisque sera créé par la suite le Conseil national de la Résistance. Malgré ses notes, Simone Weil se ronge. A New York elle avait écrit à son ami Maurice Shumann : « Le malheur répandu sur la surface du globe terrestre m'obsède et m'accable au point d'annuler mes facultés ». A Londres, la philosophe, déjà malade de tuberculose, mange encore moins que d'habitude par solidarité pour les Européens souffrant de la guerre. Tombée inconsciente, elle entrera au sanatorium d'Ashford et y mourut le 24 août 1943, à 34 ans. Maurice Shumann dira « c'est une mort volontaire, pas un suicide ». L'historien Jacques Julliard dira d'elle qu'elle était entrée « en résistance contre la résistance ».

A lire/A voir :

La biographie de Francine du Plessis Gray : Simone Weil, Ed Fides, 308 p., 2003

Simone Weil, par MM Davy, Editions universitaires, 1961, 127 p.

La première biographie adopte une position plus "psychanalythique", F. du Plessis Gray insiste sur l'anorexie de Simone Weil, évoque les rapports de la philosophe avec sa mère. MM Davy est théologue, elle se centre plus sur le côté religieux, spirituel, elle ne cesse de défendre Weil.
Et le documentaire d'Arte (à regarder jusqu'au dimanche 8 fev gratuitement), Simone Weil l'irrégulière, cliquez ici

Marie Barral
Article paru dans En3mots le 1er février.

lundi 9 février 2009

Photographies d'un Orient rêvé


Le Maghreb est une île. Bien avant que les Arabes ne baptisent cette région Al Djazirat al Maghreb, « l’île du Couchant », l’idée d’une terre fabuleuse entourée d’eau et située très à l’ouest émaille les épopées héroïques. Ces histoires ne sont que le reflet d’une géographie perdue : il y a dix mille ans, le Sahara est encore vert ; les pluies et les changements climatiques alimentent les grands fleuves qui entaillent sérieusement les versants sud de l’Atlas mais ne trouvent aucun débouché sur la mer, formant ainsi de grands lacs qui s’assècheront petit à petit, faisant du Maghreb une île coincée entre le désert, l’Atlantique et la Méditerranée. En compilant plusieurs dizaines de photographies du Maroc prises entre 1870 et 1950, Eric Millet nous explique comment l’image de cet Orient qui n’en est pas un (c’est le Sud pour la France, le Nord pour l’Afrique et un Couchant pour les Arabes) s’est fondé. Il n’est pas question de géographie mais d’un ailleurs rêvé et même fantasmé par les Européens. En 1830, la France débarque en Algérie comptant éduquer un pays peuplé de Barbares. Alors la France va réinventer ce Maghreb qui épouse tous les fantasmes de l’Occident : le plaisir du corps, la maîtrise du temps, une certaine idée du raffinement…

L’EMPREINTE DE L’HISTOIRE
Dès la fin du 19ème siècle, le Maroc, seul Etat de langue arabe resté indépendant de l’Empire ottoman, est l’enjeu de rivalités des puissances coloniales. C’est l’acte d’Algésiras (1906) qui réserve à la France la liberté d’action sur le Maroc. Le traité de Fès institue le protectorat le 30 mars 1912. Les réformes administratives, judiciaires et financières qu’impose la France diminuent la souveraineté de l’Etat marocain et le rend dépendant d’elle. Les colons débarquent voulant profiter de cette terre où l’on peut entreprendre.

En abandonnant l’Egypte à la couronne britannique, la France cherche une contrepartie au Maroc. Le pays est alors conçu comme un paradigme de l’Orient inaccessible. Le pays est inexploré et il n’y a pas de routes : depuis le début du 19ème siècle, Moulay Sliman voyait dans le commerce extérieur un appauvrissement du pays et dans le contact avec les infidèles un risque de corruption, il avait interdit l’immense majorité des ports aux étrangers.
A cette époque, le saint-simonisme justifie en partie l’entreprise coloniale : l’effort humain doit maîtriser la nature pour la rendre plus exploitable ; les saint-simoniens, idéalistes, imaginent, réunir l’Orient et l’Occident dans le but de définir un nouvel équilibre moral pour l’humanité toute entière. Certains militaires, entrepreneurs, politiques, sous couvert de transmettre leur technique et leur science entendent mettre en contrepoids dans la balance les valeurs sociales et la noblesse de caractère des autochtones. La France se positionne alors en « Père-protecteur », voulant donner ses avancées à un pays qui reste à protéger des influences jugées néfastes de l’Occident.

Le protectorat marocain est lié à l’image de Lyautey, homme plus diplomate que militaire. Humaniste diront certains historiens, il impose sa manière de voir : il laisse leur vie propre aux cités, leurs coutume et leur religion aux hommes, il est anti-assimilationniste. Mais les terres sont réquisitionnées par les colons et la politique de Lyautey dresse ruraux contre citadins, donc Berbères contre Arabes. Respectant l’islam, il en donne une image arriérée qu’il est de bon ton de garder intacte.


LE MIROIR ANDALOU
« Dans nos pays d’Europe à la vie agitée, trop souvent factice, nous ne connaissons rien qui approche des intérieurs arabes. Ne serait-ce pas de l’Orient que l’on pourrait dire le pays du home ? » Henri de la Martinière, Souvenirs du Maroc, 1918

Dans les premières semaines qui suivirent la prise d’Alger, en juin 1830, les Français sont confrontés à des situations qu’ils n’auraient pu imaginer, face au rêve d’Orient, la réalité leur offre souvent de sévères déconvenues. C’est ainsi qu’ils s’efforcent d’orienter leurs découvertes vers des choses susceptibles de satisfaire leur curiosité : le chroniqueur Jean-Toussaint Merle donne la description du harem du palais tout juste abandonné.

Le hammam est le café des femmes, lieu de toutes les confidences. Il est le lieu de tous les rituels de passage et de codification de la sexualité. Les mâles y sont admis jusqu’à l’âge supposé des premiers émois sexuels. Fermé par l’Eglise, le hammam, arrivé en Europe au 16ème siècle a séduit les Occidentaux. C’est pour les femmes musulmanes, interdites de terrasses de café, l’occasion de se retrouver.

Marrakech, 1901, Gabriel Veyre


La vie en médina implique la quasi-absence de vie privée. La rue impose à l’homme la manière dont il doit se tenir. La rue doit faire de lui un bon musulman, il y a une surveillance constante. La religieuse attitude du musulman décide sa manière de s’habiller, parler, manger… Le ryad est donc une échappatoire à cette socialité contraignante, c’est le lieu de l’intimité dont le bon musulman est le maître. Le ryad est organisé en espace clos. En débouchant sur une cour unique, les chambres offrent la possibilité au maître de maison d’inverser la tendance, en faisant supporter aux femmes et au personnel de maison les contraintes de sa propre surveillance.

Contrairement aux autres pays du Maghreb, le Maroc a peu emprunté à l’Empire ottoman dont il n’a jamais fait partie. En matière d’architecture, c’est d’Espagne que le royaume chérifien enrichit sa civilisation urbaine. Mais après la prise de Grenade (1492), le Maroc est privé de ce « miroir andalou », sera incapable de faire fructifier la tradition artistique qu’il avait reçue d’Espagne.

LES TRADITIONS ET LE STYLE
Dans une société qui fut longtemps régie par le troc, l’argent est tabou, synonyme de ce qui est bassement matériel. L’aristocratie arabe se veut généreuse, ce qui est généreux est noble étymologiquement. Au souk, le don n’est pas dénuer de sens : cet acte, dépourvu d’affectivité, tend à s’élever au-dessus de son interlocuteur, une manière aussi de nier un système économique dont il dépend pourtant. En se séparant d’une partie de l’argent qu’il vient de recevoir, le marchand affirme son accord avec le dogme islamique selon lequel l’argent doit circuler librement pour le bien de la communauté.

Avant d’être un lieu d’économie, le souk est lieu de rencontre et de sociabilité. Le souk rappelle en tout point l’agora de la Grèce antique, à la fois creuset des discours et des opinions, et théâtre de l’expression politique de la population. Lieu de fusion et de brassage, le souk absorbe toutes les influences. C’est une parole qui pérennise le lien social. La culture privilégiant constamment les relations humaines au rapport purement marchand, acheter, vendre n’est jamais vécu comme des situations de blocage. La parole est toujours un moyen de s’en échapper, c’est la raison pour laquelle les prix ne sont jamais affichés. En donnant un prix, on engage sa parole, on oblige à l’établissement d’un rapport humain.

RÊVE D’ORIENT
La découverte du Maroc coïncide avec la vulgarisation de la photographie. Il s’agit avant tout de montrer un pays exotique, sous couvert de préoccupations scientifiques, les hommes et le paysage servent de modèle et de décor à une multitude d’images transgressives. Le corps des femmes indigènes est fantasmé et vient provoquer la morale occidentale. Aux images construites de femmes seins nus se juxtapose une réalité de femmes voilées qui entretient le fantasme. Cette construction de l’imaginaire érotique colonial repose donc sur cet antagonisme.

Autoportrait du photographe, Casablanca, 1908 (autochrome), Gabriel Veyre


Les colons insistent sur la paresse des indigènes qui serait propre à leur culture. Les indigènes sont imaginés comme une masse de travail potentielle qu’il suffirait d’éduquer pour la rendre efficace. A contrario, les colons sont toujours tirés à quatre épingles mais rarement dépeints en pleine effort sous-entendant qu’ils sont les maîtres. En stigmatisant de la sorte les mœurs de l’époque, les auteurs renforcent chez leurs contemporains l’idée d’un pays en friche.

Nous imaginons le Sahara comme une immensité de sable échappe à toute logique. A l’inverse, les gens qui y vivent le maîtrisent, les hommes se sont adaptés, la vie est partout dans le désert selon la nécessité de l’eau. Il n’y a pas d’ « errance » pour le nomade, le berger sait où il va. L’infini du désert est donc une image forgée par l’imaginaire occidental de la littérature romantique, la mer de sable est voulue comme le lieu de spiritualité par excellence.
« L’Orient rêvé » Photographies du Maroc 1870 – 1950, Eric Milet, Arthaud, 40 €

mercredi 10 décembre 2008

Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, Prix Renaudot

Les aventures de l’explorateur et africaniste lyonnais, Olivier de Sanderval, bourgeois du XIXème qui fondit Conakry et devint roi du plateau de Kahel (actuelle Guinée), étaient enfouies dans les tiroirs de l’Histoire coloniale. C’était sans compter sur Tierno Monénembo, auteur d’origine guinéenne vivant aujourd’hui à Caen, qui en fit le sujet de son 9e roman (Ed. Seuil). Et le prix Renaudot, que l’écrivain reçut, continue à raviver la mémoire de l’explorateur d’Afrique de l’Ouest.

Olivier de Sanderval est un ingénieur issu d’une famille bourgeoise lyonnaise. Aventurier-rêveur, avide d’exotisme et de récits de voyages, il est persuadé que seule l’Afrique permettra à l’Histoire, « de recommencer ». Parce que l’Europe est menacée par la « glaciation », parce que « les gènes de l’homme blanc sont usés », c’est à l’homme noir vivant sur les terres chaudes du continent africain « de prendre le relais ». Toutefois, cette poursuite de l’Histoire exige que les Européens transmettent aux “Nègres la lumière qu’[ils] ont reçu d’Athènes et de Rome ». Afin de prendre part à ce passage de flambeau, Olivier de Sanderval prévoit de construire un chemin de fer reliant le Fouta Djalon (actuelle Guinée) jusqu’à l’Océan Indien (soit plus de 9000 km). Ce projet « humaniste», « scientifique » n’est pas dénué, chez cet original aux « airs de chevalier Bayard », d’une pointe de mégalomanie : le Lyonnais compte devenir Roi du Fouta Djalon, battre monnaie et monter son armée…

Débarqué en Afrique avec pour seul bagage ses notes sur L’Absolu, étrange recueil philosophique qui occupe ses nuits d’insomnies, l’homme se retrouve face à des colons anglais bien implantés en Afrique de l’Ouest et à une aristocratie Peul divisée mais méfiante envers tout Blanc qui s’aventure à quelques kilomètres à l’intérieur des terres. Optimiste, l’explorateur affronte les dysenteries et les séjours en prison, apprend la langue Peul et pour se faire accepter, applique coûte que coûte son dicton : « les connaître plutôt que les combattre »… Un principe qui n’est pas en usage au sein du tout jeune ministère des colonies de la Métropole qui commence à lorgner au-delà de Conakry… La course est alors enclenchée entre les représentants d’une « colonie d’administrateur » et les partisans « d’une colonie de pionniers et de capitaines d’industries ».


Le lecteur, qui connait les résultats de la course, a souvent bien moins conscience de l’existence de cette dernière, ni même de la rapidité avec laquelle elle a été menée. Le roman s’ouvre avec le premier voyage de l’explorateur lyonnais, en 1880, à une époque où seules les côtes du Fouta Djalon étaient pratiquées par les commerçants européens. En 1891, la Guinée est proclamée colonie française. Olivier de Sanderval, dont les récits de voyages avaient été, un temps, largement prisés par la bonne société métropolitaine, mourut dans l’oubli. Entre temps, il avait été reconnu citoyen Peul et même « roi » de Kahel. Près de quatre-vingt dix ans plus tard, un écrivain guinéen francophone, réfugié successivement au Sénégal, en Côte d’Ivoire puis en France (en 1973) s’intéressa à lui, adoptant ainsi la démarche inverse d’Ahmadou Kourouma qui, dans Le Soleil des indépendances (1968), dénonçait les méfaits de la colonisation vus de la période des indépendances.

Avant d’être primé en France par le Renaudot, Tierno Monémembo avait déjà reçu les honneurs sur son continent d’origine avec Les Ecailles du Ciel (grand Prix de l’Afrique Noire). « Pour que les Français lisent des auteurs africains, il faut qu’ils soient primés au préalable » avait estimé l’écrivain Patrick Besson, juré du Renaudot 2008. Effectivement, Le Roi de Kahel, roman d’aventure, livre d’histoire, allégé par l’humour et l’originalité de son personnage, est une bonne invitation.


Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, Ed. Du Seuil, 261 p, 19 euros.



« C’est en quelques sortes les bourgeons de la colonisation. L’esprit de l’Europe s’infiltre dans le corps de l’Afrique. Mes rêves de jeunesse commencent à se réaliser, j’arrive au bon moment » (p 27) « L’Afrique, il [le ministre des Colonies, de Laporte] savait à peine par où ça se trouvait et les colonies, il les imaginait à peine plus compliquées que la Camargue, avec des singes à la place des chevaux » (p 193).

dimanche 7 décembre 2008

«Terre natale, ailleurs commence ici », Depardon et Virilio à la Fondation Cartier

« Que reste-t-il du monde, de la terre natale, de l’histoire de la seule planète habitable aujourd’hui ? » Telle est la question que se posent Raymond Depardon, cinéaste et photographe et Paul Virilio, urbaniste et philosophe. L’évènement, qui prend place à la Fondation Cartier est annoncé comme une « exposition ». Il s’agit bien plutôt de trois films, trois projections sur le mouvement, les migrations et l’enracinement.

Ailleurs commence ici

Deux étages d’exposition pour une question. Le sous-sol est consacré à Paul Virilio. Filmé, l’homme marche vers nous tout en nous faisant état des dernières prédictions des Nations-Unies : d’ici 2040, un million de personne vont se déplacer, ce qui représente un « mouvement sans précédent ». Mais les migrations sont de diverses formes (ah oui?), le philosophe opposant le nouveau sédentaire, « celui qui est partout chez lui, avec le portable, l’ordinateur, aussi bien dans l’ascenseur, dans l’avion, que dans le train à grande vitesse » au nomade qui est « nulle part chez lui », sans-cesse en transit, dans des tentes ou des charters.

Ci dessus : Brésil, Photo : Raymond Depardon

Guerres, ouragans, questions économiques ou politiques… les multiples causes de l’obligation de bouger sont déversées aux yeux des visiteurs sur une plafond d’ordinateurs qui s’allument et s’éteignent tour à tour, comme dans une salle de rédaction où les images du JT défileraient non-stop, comme dans une salle de marché dans lesquelles les mouvements de la bourse sont remplacés par les mouvements du monde. Point de dates, de chiffres, ni même de paroles, simplement un défilé d’images rapides. La salle de projection du sous-sol rationnalise ce discours en montrant par un défilement de cartes pédagogiques l’importance des remises d’épargnes des émigrants pour les pays en développement, l’augmentation des flux de réfugiés politiques (et des conflits) depuis les années 1990, l’importance croissante à venir des réfugiés écologiques…. Insistant sur la période 1990-2007, le philosophe (aidé pour ce travail cartographique d’universitaires) tente de faire des projections : quelles seront les pays les plus touchés par la sécheresse dans les décennies à venir, les villes du littoral qui risquent de sombrer… ? Le travail présentée n’offre aucune révélation au visiteur averti, mais lui permet simplement de prendre conscience de l’ampleur du phénomène migratoire présent et à venir.


Crédit Photo : Diller Scofidio Renfro

Terre Natale

Le rez-de-chaussé est consacré aux œuvres de Raymond Depardon. Comme son nom l’indique « Donner la parole » est un film d’interview. Qu’ils soient issus de tribus Mapuches (au Chili), Quechua (Bolivie), Yanomami (Brésil), Afar (Ethiopie)… qu’ils parlent en breton, en patois, en arabe, en chipaya ou en guarani, tous les interviewés disent leur attachement à leur terre, leur crainte de se la voir spolier ou abîmée, la disparition de la terre impliquant, pour tous, l’extinction du peuple qui l’occupe. La plupart des Indiens d’Amérique du Sud interrogés avouent d’ailleurs être les derniers de leurs tribus. Si implantés soient-ils, ils sont déjà des exilés, et font état de leur impression d’étouffer (« Les villes sont en train de nous encercler, nous ne savons plus où fuir » explique une femme Guarani). La caméra leur offre l’occasion de lancer un appel aux « Blancs » destructeurs de la « terre-forêt » et, dans le même temps, pourvoyeurs de médicaments. On reconnaît dans ce film militant, le regard de Raymond Depardon, son insistance à filmer les visages, à vouloir pénétrer les cœurs, sa volonté de prendre le temps d’écouter. Un court métrage comme une introduction à La vie moderne.

La « vie moderne » justement, celle des citadins sans cesse en mouvement, Raymond Depardon la présente dans un deuxième film « Tour du Monde en 14 jours ». Une projection qui se présente comme « le pendant » de la première. Quatorze jours durant, le caméraman a parcouru de grandes agglomérations, filmés des urbains pressés, en transit, attachés simplement à leurs écouteurs et leurs i-pod. A l’inverse de « donner la parole », les images sont rapides, dénuées de mots, elles sautillent de belles japonaises en touristes américains replets, de clichés en clichés. Pourquoi ce « tour du monde en 14 jours » ? Pour souligner l’absurdité de nos mouvements en les portant à leur paroxysme ? Illustrer une fois de plus l’uniformisation qu’induit la mondialisation et l’opposer ainsi à la variété des tribus précédemment interrogées ? Participer à la pollution dénoncé par Paul Virilio à l’étage en dessous ? Conceptuellement les deux films se répondent effectivement, mais, finalement, le visiteur n’apprend pas grand-chose… Reste La Vie Moderne et le discours de Claude Lévi Strauss largement relayé ces jours-ci qui nous disent bien plus finement ce que l’exposition de la fondation Cartier effleure.

Honolulu, Crédit Photo : Raymond Depardon

« Terre natale, ailleurs commence ici », Raymond Depardon et Paul Virilio, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, jusqu’au 15 mars 2009, tous les jours sauf le lundi de 11h à 20H, le mardi jusqu’à 22h, Tarif : 6,50 euros ; TR 4,50 euros, gratuit pour les moins de 10 ans et pour les moins de 18 ans le mercredi de 14h à 18h
261 bd Raspail, Paris 14e, Métro Raspail ou Denfert Rochereau, 01 42 18 56 50.

Article paru dans La Boite à sorties le 1er décembre 2008


 
Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs