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mardi 15 novembre 2011

« Le cahier d’Aziz » de Chowra Makaremi

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012

Chowra Makaremi est une jeune anthropologue d'orugine iranienne qui a grandi en France. Il y a quelques années de cela, elle découvre les mémoires que son grand-père avait rédigées pour elle et son frère. Le cachier retrace la période suivant la révolution iranienne de 1979, la naissance de la République islamique et toutes les méthodes de terreur dont elle usa pour imposer son pouvoir face à la liberté à laquelle aspirait alors la société iranienne.

Le parti des mojahedins du peuple avait été particulièrement actif dans la révolution et le renversement de la dictature du Shah. Les membres de ce mouvement, parmi lesquels les deux filles d’Aziz Zarei, furent ensuite les ennemis déclarés de la dictature de Khomeyni, on les soupçonne désormais de haute trahison envers le pouvoir et la religion. Méthodiquement éliminées dès 1981, les victimes se comptent par dizaines de milliers, longuement détenues et torturées avant les exécutions de masse ou vivant encore dans les geôles iraniennes.

Au-delà de ces chiffres qui ne font pas palper la réalité, « Le cahier d’Aziz » est une vision intérieure : le père des deux jeunes femmes vit alors dans le souci - que ce mot est faible - permanent de la souffrance et de la mort de ses enfants. Et nous ne pouvons que constater, un peu effarés, l’immense piété de tous : les jeunes femmes endurent la douleur physique et morale sans qu’un instant leur intégrité puisse être atteinte ; la famille, leur père en particulier, vit au gré de décisions d’une justice qui ne mérite plus son nom. Peut-être, l’invivable douleur de la souffrance de ses propres enfants rend-elle nécessaire, pour échapper à la folie, la distance. Alors, la religion a cet indéfectible pouvoir de donner du sens à ce qui, pour l’humain, n’en a définitivement pas. Car c’est à peine si l’on croit aux tortures racontées tant la cruauté et la violence infligées aux deux jeunes femmes, pieuses au plus haut point, sont inimaginables.

En plus des mémoires du grand-père, les cahiers d’Aziz reprennent les lettres des deux jeunes femmes à leur famille. C’est là tout le matériau que la jeune anthropologue, Chowra Makaremi, nous donne, pour mettre des visages et des parcours individuels sur un événement historique. Cela semble déjà loin et pourtant, quelques dizaines d’années plus tard, les responsables de cette terreur sont encore au pouvoir en Iran.

« Le cahier d’Aziz », Chowra Makaremi, Gallimard, collection Témoins.

mardi 12 juillet 2011

Pater ou les mises en scène du pouvoir

Pater est l’histoire d’un cinéaste qui, ayant trouvé son fils, Vincent Lindon, lui propose de jouer un jeu où, forcément, il est question de pouvoir. Et, s’il faut choisir un rôle, pourquoi ne pas élire la fonction suprême ? « Tout est possible », Cavalier le dit dans la note d’intention du film qui prend la forme de 10 commandements. Il choisit alors le jeu le plus violent symboliquement : il sera Président de la République et son acteur Premier ministre.

Le spectateur, excité par une telle perspective (va-t-on voir des acteurs, des enfants, des hommes politiques ou tout cela à la fois ?), passe bien vite sur ce titre : Pater. Pourtant, il est question de ce pouvoir-là aussi, celui du père, le premier que tout un chacun éprouve. Cette relation au père est le fondement du film, sa motivation, elle est la première cité dans les 10 commandements du film : « Je le regarde exercer son pouvoir/ Sur sa femme, sur mon frère et moi », et, plus loin : « Mon père meurt/ Sans une vraie réconciliation entre nous deux (…) J’ai respecté son courage d’aveugle, de paralysé (…) Ai-je comprimé tout ce qu’il a déposé en moi / A cause du jugement que je portais sur lui ».

Fort d’avoir tué le père ou, à défaut, d’avoir pris sa place, l’homme a ensuite nécessité à trouver la sienne dans la société. La fonction suprême est le meilleur rôle qui soit, un fantasme du cinéma car il à la fois la réalité et la mise en scène, il est le combat entre l’un et l’autre. Et Vincent Lindon de conclure quand son réalisateur lui dit que de toute façon ce n’est qu’un film : « Si c’est un film, c’est la réalité ». Oui, cinéaste et acteur se prennent à leur propre jeu jusqu’à ne plus savoir de quoi il est question, quel rôle est le plus signifiant. A partir de cette géniale idée, Cavalier décline un discours pertinent sur la politique, les hommes qui l’habitent et d’audacieuses analyses sur des situations délicates.

C’est aussi parce que le jeu ne peut se dispenser de la mise en scène, que le costume, la cravate, le double menton sont des sujets ; c’est aussi parce que le jeu, du cinéma et de la politique, est celui de la parole qu’il faut se battre pour un mot de trop ; mais c’est surtout parce que ce ne sont que des hommes qui édictent ses règles, que le jeu est cruel. Mais s’il est de tels films pour que la catharsis soit à l’œuvre, alea jacta est.

lundi 28 février 2011

"L'heure du roi" ou la question de la liberté

Heureusement, il est des livres qui ne concluent pas dans leur titre et qui ne font que poser des questions. Le samizdat, système clandestin de circulation d’écrits dissidents dans le bloc soviétique, a sauvé L’heure du roi de la censure et de l’oubli. Son auteur, Boris Khazanov, avait déjà été condamné au Goulag pour ses actions anti-soviétiques.

Dans la post face, la traductrice Elena Balzamo compare ce petit ouvrage à une miniature médiévale : « le même caractère clos, la même netteté du dessin, la même élégance de style. Mais également le même caractère anachronique et bigarré ». Il s’agit de la fin de règne de Cédric X, roi d’un minuscule Etat, envahi par l’armé du IIIème Reich : le roi, mesuré et bienveillant, courbe l’échine pour éviter le pire à son peuple. Tous les jours, s’amenuisent la liberté et l’esprit de son royaume. Jusqu’au jour où le roi décide d’agir.

« Admettons que vaincre une tempête est au-delà de nos forces. Pourtant le choix du pavillon qu’arbore le navire qui sombre nous revient. Dans le choix des couleurs du drapeau réside notre entière liberté. » Superbement, les termes de la question de l’exercice de la liberté sont posés. La question corollaire est celle de l’action individuelle dans un contexte politique : a-t-elle un pouvoir ? Ce pouvoir n’est-il que symbolique ? L’action du roi ne changera rien à l’Histoire : son geste est-il donc absurde et inutile ? N’a-t-il sauvé que son honneur ? Idéalisme et réalisme peuvent-ils se retrouver à cet endroit-là ? Car, c’est là un niveau supplémentaire de lecture, il s’agit de la liberté d’un roi, celle de la personne qui représente la nation.

L’auteur a la bonne idée de ne pas répondre à ces questions, il n’enjoint jamais le lecteur à une quelconque posture, la question reste entière. Est-là la force de la littérature et du péril ? Dans ce cas, nous croyons que la dictature ne rend que plus urgente une question qui reste préalable à toute action.

"L'heure du roi" Boris Khazanov, traduction de Elena Balzamo, Viviane Hamy, Collection bis, 7€

vendredi 23 janvier 2009

Le DALO en pratique : entretien avec le Président de la Commission de l'Essonne

Les « commissions DALO (Droit au logement opposable) » sont chargées de décider quels dossiers de demandes de logement social sont prioritaires. Le Préfet, lié à cet avis, a six mois pour attribuer un logement au requérant, sous peine de recours. La presse a fait savoir combien la commission DALO à Paris était submergée de travail. En3mots a rencontré Bernard de Korsak, président de la Commission DALO en Essonne (91, grande couronne), afin de savoir comment se présentait la situation dans ce département.

Arrivé à Vigneux sur Seine, sur la ligne D du RER, au Nord de l’Essonne. Nous retrouvons M. de Korsak dans un des quartiers pavillonnaires de la ville. Avec en tête, les chiffres problématiques du rapport 2008 de la Fondation Abbé Pierre : au moins 100 000 personnes sont sans domicile fixe, autant sont dans des campings ou en mobile home, 50 000 dans des cabanes ou des constructions de fortune… En tête aussi, les estimations des associations au début de l'année 2008 : ces dernières prévoyaient, sur tout le territoire, le dépôt de 500 000 à 600 000 dossiers. M. de Korsak nous reçoit dans son bureau. Avec ce polytechnicien rigoureux, nous commençons par parler « chiffres ».

En3mots : Combien de dossiers ont été déposés devant la Commission DALO de l'Essonne ? Combien parmi eux sont jugés "prioritaires" * et relèvent du DALO ?
M. de Korsak : Dans le 91, sur les 1400 dossiers de demandes de logements déposés en 2008, 1207 ont été examinés (250 étaient inexploitables car mal remplis ou incomplets). La moitié de ces demandes examinées ont été estimées « prioritaires »*, urgentes. Environ 250 ont été jugées "non prioritaires et non urgentes". [Les autres dossiers ont été ajournés pour compléments d’informations, jugés irrecevables car les assertions n'étaient pas prouvées (celles sur la suroccupation notamment) ou réorientés]. Au 8 janvier 2009, 11 requérants ont déposé des recours au Tribunal administratif.

E3M : Faudra –t-il construire des logements pour répondre aux demandes ?
M. de Korsak : Cette année, en Essonne, il y a eu 1311 vacances dans les logements du contingent préfectoral. En sachant qu’il y a eu 1400 dossiers déposés, le problème est, dans notre département, soluble. Notre commission, qui s’est réunie deux fois par mois, a pu traiter les demandes à temps.
Les articles de presse parus au mois de décembre (lors de l’entrée en vigueur de la loi de manière complète) étaient très négatifs car ils se concentraient essentiellement sur la situation à Paris et dans les trois départements de la petite couronne (92, 93, 94). Les commissions de ces départements sont en effet bien plus submergées que celles du reste du territoire.

E3M : Pourquoi seulement 50 000 dossiers ont été déposés dans toute la France alors que les associations s’attendaient à 600 000 demandes ?
M. de Korsak :
Plusieurs interprétations peuvent être fournies pour expliquer ce décalage. En premier lieu, les premières personnes qui devraient bénéficier de la loi DALO ne sont pas les mieux informées.
En second lieu, les personnes étrangères résidentes en France peuvent déposer un dossier DALO seulement si elles sont en situation régulière depuis au moins deux ans. Les personnes en situation irrégulière ou celles n’ayant pas renouvelé leur titre de séjour deux fois ne peuvent donc pas être candidates.
Enfin, les chiffres du mal-logement ne sont, par nature, jamais fiables. L’Etat ne publie jamais de statistiques sur le « mal-logement ». La Fondation Abbé Pierre fait état, dans son rapport annuel, de ses estimations. Les seuls chiffres à disposition proviennent donc de cette fondation.

E3M : Quelles sont vos réserves vis-à-vis de cette réforme ?
M. de Korsak : Les personnes prioritaires au DALO sont définies comme étant les « exclues du logement social ». Elles ont donc, par définition, déjà été exclues de logements sociaux : parce qu’elles n’avaient pas assez de revenus, parce qu’elles avaient contracté des dettes locatives, ou pour troubles du comportement. Ces personnes sont donc en grande majorité fragiles, désocialisées. En plus d’un logement, elles ont besoin d’un accompagnement social. Le cas échéant, elles pourraient se voir de nouveau expulsées.
Cette question de l’accompagnement social est d’autant plus cruciale que les logements du contingent préfectoral qui se libèrent, et donc dans lesquels les personnes pourront être relogées, sont, pour une grande part, situés dans les quartiers sensibles des agglomérations. En Essonne, ils sont dans des quartiers comme les Tarterêts (Corbeil-Essonne), la Grande Borne (Grigny) ou aux Pyramides (Evry). Ce ne sont pas les meilleurs terreaux de réinsertion sociale. Les problèmes posés par cette loi ne sont donc, en Essonne, pas tant quantitatifs que qualitatifs.

E3M : En concluez-vous que cette loi est en elle-même contre-productive ?
M. de Korsak : La loi est toute récente. Il faut voir comment le texte sera mis en œuvre. Il peut encore être perfectionné dans la pratique. Pour ma part, en tant que président de la commission DALO du 91, je dialogue avec les conseillers généraux, les maires et le Préfet afin de les sensibiliser à la question. En Essonne, au 31 décembre 2008, 60 personnes requérants déclarés prioritaires par la commission ont été relogés. 6 autres ont refusé le logement qui leur avait été proposé. A ce jour, le nombre de requérants effectivement relogés est encore notoirement insuffisant. Mais il faudra attendre le premier semestre 2009, pour entrer en régime de croisière et tirer les enseignements définitifs sur l'efficacité de la loi DALO.


Pour en savoir plus :
* Sont jugées "prioritaires" par les commissions DALO les personnes qui répondent aux conditions d'accès à un logement social et qui sont dans l'une des situations suivantes (source : Service Public) :
- les personnes dépourvues de logements (sont visées les personnes sans domicile fixe ainsi que les personnes privées de domicile personnel) ;
- celles qui sont menacées d'expulsion sans relogement ;
- celles qui sont en structure d'hébergement de façon continue depuis plus de 6 mois ou qui sont logées en logement de transition depuis plus de 18 mois ;
-celles logées dans des locaux impropres à l'habitation, insalubres ou présentant un caractère dangereux ;
- celles logées dans des locaux manifestement sur-occupés ou ne présentant pas le caractère de la décence et qui ont soit au moins un enfant mineur, soit un enfant présentant un handicap, soit au moins une personne à charge présentant un handicap ;
- les personnes qui n'ont pas reçu, dans les délais fixés par le préfet de département de proposition adaptée à la demande de logement social.

Les Commissions DALO prennent des décisions qui doivent être suivies par les Préfets (sous peine de recours). Elles sont constituées de :
- 3 représentants de l'Etat désignés par le Préfet,
- 2 représentants des bailleurs (sociaux et privés),
- 1 représentant des organismes chargés des structures d'hébergement,
- 3 représentants associatifs (1 représentant d'associations de locataires, 2 représentants d'associations s'occupant du logement ou des personnes défavorisées),
- 3 représentants des collectivités locales (Communes, Conseil général, Etablissement de Coopération Public Intercommunale (communautés de communes, etc))
- et d'1 personne qualifiée qui préside la Commission.

Marie Barral
Paru dans en3mots le 13 janvier 2009

dimanche 14 décembre 2008

Entretien avec Alain Lipietz : le Deal Vert ?

A l’occasion du Congrès des Verts à Lille, au cours duquel Cécile Duflot a été réélue secrétaire nationale à une large majorité (sa motion de synthèse a recueilli 71% des voix), en3mots a posé quelques questions à Alain Lipietz, économiste et député européen. Comment à l'heure du Grenelle de l'environnement et des négociations européennes sur les réductions de gaz à effet de serre, se situent les Verts ? Réponses d'un écologiste universitaire.

Samedi matin, au palais des Congrès de Lille, dans la salle de sa motion (celle du voynetiste Jean-Louis Roumegas), Alain Lipietz mettait en garde : « à l’heure où tout le monde parle d’écologie, il ne s’agit pas de tomber dans le simplisme de la décroissance. A un moment de crise, où des hommes n’arrivent pas à se loger, à se chauffer, décroissance ne peut être un mot d’ordre pur et simple. » Pour autant « il faut sortir d’une écologie galvaudée »….


En3mots : Qu’il y a-t-il entre « l’écologie galvaudée » et la « décroissance » ?

Alain Lipietz : Il existe un accord général entre les écologistes, que ces derniers soient scientifiques ou politiques, pour dire que l’objectif est « la décroissance de l’emprunt écologiste ». Certains vont faire de cette décroissance une religion : « il faut se serrer la ceinture, consommer moins, arrêter de prendre l’avion pour aller en vacances, etc… » Pour ces personnes, les moyens par lesquels on va réduire l’emprunt écologique deviennent une fin en soi. Puor ma part, je pense que l’objectif est de protéger la nature et notre avenir, et que la réduction de notre consommation est une technique pour le faire, et non l’inverse. Supposons que la fusion froide fonctionne et que cela nous permette de produire de l’énergie sans efforts et sans rien abîmer, en serions-nous satisfaits ? Certains écologistes ne seraient pas prêts à utiliser cette technique. Je ne comprends pas le mot « décroissance ». Décroissance de quoi ? « Développement soutenable » est une bien meilleure formule, qui, de plus, est acceptée par les textes l’ONU. Les mots quantitatifs que sont « croissance » ou « décroissance » sont ainsi remplacés par un terme qualitatif, celui de « développement soutenable ».

A ce débat de fond entre écologistes, se rajoute, à l’heure actuelle, la crise économique. Cette crise est une crise de la demande. Au contraire, la crise de 1980 était une crise de l’offre, ce qui était beaucoup plus difficile à résoudre. Une crise de la demande peut-être, on l’a vu en 1929, résolue par une politique keynésienne. A droite comme à gauche, il existe un consensus sur ce point : droite comme gauche pensent qu’il faut redonner de l’argent au consommateur et baisser les taux d’intérêt. Point. De leur côté, les décroissants pensent qu'il n'est pas forcément nécessaire de mener une politique de relance keynésienne.

Les Verts estiment qu’il n’agit pas de mettre en place une simple politique « néo-kéynesienne » sorte de néo-rooseveltisme [Roosevelt a été élu aux Etats-Unis en 1933 et a mis en œuvre la politique kéynésienne de relance de la demande] qui consisterait à donner une voiture à tout le monde. Il faut au contraire mener une politique de relance « verte », le Green Deal ( Deal Vert en FR), c’est à dire relancer une demande publique fondée sur les énergies renouvelables.


En3mots : de quelles manières peut-être mis en oeuvre ce Deal Vert ?

A.L : Par exemple, au Parlement Européen, je suis un des principaux « surveilleurs » de la Banque Centrale Européenne. Puisque la politique de liquidité de la BCE consiste actuellement à élargir les titres qu’elle rachète, pourquoi la Banque ne pourrait-elle pas décider de racheter des titres meilleurs quant à leur usage ? Par exemple des titres de collectivités locales visant à installer des transports en commun en site propre, etc.

L’industrie automobile dit actuellement qu’on ne peut pas lui imposer de normes environnementales sévères car elle est en crise. Il faudrait conditionnaliser les prêts faits aux industriels à une production plus "verte". Au début de la seconde guerre mondiale, Ford qui était en crise, s’est mis en quelques semaines à travailler 7j/7 et 24h/24 pour fabriquer des avions. L’industrie automobile sous-estime ses capacités de réaction (et cherche, évidemment, à conserver ses chaînes de montage).

L’Europe est réellement l’échelon idéal pour négocier des politiques publiques intéressantes, notamment au niveau environnemental.


En3mots : En tant qu’eurodéputé, pourriez-vous nous dire quelle est la position des Verts européens sur le Paquet énergie climat (les négociations en vue de limiter le réchauffement climatique) ? Sur les objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre ?

Alain Lipietz : Nous, les Verts, voulons que les émissions de gaz à effet de serre baissent de 30% d’ici 2020. La Commission est d’accord pour que l’objectif soit de diminuer les émissions de 30% d’ici 2020, à moins qu’aucun accord ne soit conclu. En ce cas, la Commission est prête à descendre jusqu’à 20%. En pratique, les Etats sont partis pour une baisse de 20% avec des possibilités de rachats de droits d’émissions [comme pour Kyoto]. Ce à quoi s'opposent les Verts.

[Nicolas Sarkozy et Angela Markel ont confirmé hier qu'il ferait adopter le paquet Climat lors du Conseil européen des 11 et 12 décembre. Tel qui sera voté, le texste prévoit une baisse de 20% des réductions de gaz à effet de serre d'ici 2020.]

Sur l’objectif de 20% des énergies renouvelables dans la consommation énergétique totale de l’UE d’ici 2020 (actuellement 8,5%/source : Euractiv) ?

A. L : La tendance, dans ces négociations est à inclure dans les 20% d'énergies renouvelables les agrocarburants (à hauteur de 10%) et le nucléaire. Les Verts se battent contre l’inclusion du nucléaire. Toutefois, il faut savoir que la situation des pays de l’Est rendent les négociations compliquées. Dans certains de ces petits pays, fermer une centrale, héritée de l’ère soviétique, revient à couper 30% de l’électricité du pays. Il est donc difficile d'imposer à ces petits pays de fermer purement et simplement leurs centrales.

Pour ce qui est des agrocarburants, les Verts y sont favorables, nous sommes d’ailleurs le seul parti à avoir pour symbole un agrocarburant, le tournesol. Toutefois, nous avons toujours été contre l’idée qu’il faille évincer les cultures alimentaires et la biodiversité pour produire des agrocarburants et faire rouler des voitures.

Nous nous sommes donc battus au Parlement européen pour ramener de 10 à 4% la part des agrocarburants dans les énergies renouvelables. Nous voterons quand même contre cette partie du texte, mais l’objectif de 4% est pour nous un compromis, un signal fort qui permet d’interrompre la production de premières générations d’agrocarburants. Concrètement, les banques prêtent de moins en moins aux projets d’agrocarburants de premières générations qui transforment directement la betterave ou le blé en éthanol.

Les agrocarburants de deuxième génération sont produits à partir de cellulose [une molécule présente dans tous les végétaux. Ces agrocarburants peuvent donc être fabriqués à partir de végétaux non alimentaires, ou bien à partir de parties non alimentaires de plantes.] Pour produire 1,3 d'agrocarburant première génération, on consomme 1 litre de pétrole. Il faut 1 litre de pétrole pour produire 8 litres d’’éthanol seconde génération. Les Verts sont en faveur du développement des agrocarburants de troisième génération, c'est-à-dire de carburants produits à partir d’algues à huile microscopiques (qui captent du CO2 pour synthétiser de l’huile). Dans ce cas, 1 litre de pétrole est nécessaire pour produire 40 litres de biocarburant.

N.B : La motion de synthèse portée samedi par Mme Duflot et votée à plus de 70% des voix, s'intitule "l'alternative écologiste", elle "réaffirme l'orientation générale des Verts en faveur de la décroissance sélective, équitable et solidaire". La tendance de Mme Voynet (et M. Lipietz) qui était arrivé deuxième lors du vote des militants du 16 novembre, était moins favorable à la notion de "décroissance" que le courant de Cécile Duflot (arrivé 1er), mais elle s'est ralliée à la majorité pour garder un parti uni et obtenir des sièges au sein du secrétariat national.

Paru dans en3mots le 8 décembre 2008.
Merci à Dom pour ce sympathique week-end lillois !

mardi 11 novembre 2008

L’enfer de Matignon, de Raphaëlle Bacqué

Pierre Messmer, Raymond Barre, Pierre Mauroy, Laurent Fabius, Michel Rocard, Edith Cresson, Edouard Balladur, Alain Juppé, Lionel Jospin, Jean-Pierre Raffarin, Dominique de Villepin… « Ce sont eux qui en parlent le mieux » remarque Raphaëlle Bacqué… Eux qui parlent le mieux du rôle de Premier ministre, coincé, dans « l’enfer de Matignon », entre le Président de la République et leurs ministres, entre la majorité et l’opposition, l’opinion et la presse, responsable de tout devant tous…

Quand le journaliste s’efface derrière le politique...

Sur la couverture de l’ouvrage –rouge, la couleur de l’enfer-, en grosses lettres au dessus du titre, le nom de la journaliste (on n’ose dire de l’auteur), puis des photos des 12 Premiers ministres interrogés, si petites que les visages sont péniblement distingués. Pourtant, dans l’ouvrage, c’est l’inverse qui se produit : la plume de la journaliste est à peine présente, seulement dans l’Introduction et dans les incipit des chapitres ; elle s’efface derrière les témoignages des ex-premiers ministres qui s’ordonnent par thématiques : « La nomination », « Le maniement des Hommes », « Secrets et mensonge », etc. Anecdotes, retours sur soi, analyses, nostalgies ou énervements, comme sur un divan de psychanalyste, les 12 retournent dans leur passé, racontent comment ils ont travaillé, les réformes qu’ils ont menées, ce qui les a fatigué, stressé, énervé...

Du jour au lendemain, Premier ministre...

Bien souvent la fonction de « Premier ministre » leur est tombé dessus : Edouard Balladur, dont les sondages d’opinions étaient bons, l’a appris sans trop de surprise à la télévision ; sept ans auparavant, Laurent Fabius avait lors d'un déjeuner fait savoir au «Président » qu’il réfléchirait à la question... dans l’après-midi, alors qu’il était dans son bureau de secrétaire général de l’Elysée, il l’apprend à la radio. Il n’avait que 37 ans. Quant à Edith Cresson, elle craint cette nomination : Bérégovoy rêve de ce poste depuis 20 ans et la liste des envieux est longue. « Ils seront furieux. » ne cesse-t-elle de répéter à Mitterrand, phrase qui, rétrospectivement, présage effectivement bien de l’avenir… Quelques semaines plus tard, Claude Sarraute écrivait dans Le Monde « J’imagine mal mon Mimi te repoussant du pied, agacé par tes câlineries de femelle en chaleur. »

Témoignages et mauvaise foi (Lionel Jospin est vraiment trop chiant)

Mitterrand protégeait-il Cresson outre-mesure ? Difficile de le savoir… Comme il est difficile de savoir si, dans le gouvernement de Lionel Jospin, l’on discutait aussi « collégialement » que celui-ci ne veut bien le dire ; comme il est difficile de savoir si, ainsi que le prétend de Villepin, « la chevauchée héroïque de Nicolas Sarkozy » n’était qu’une hallucination des médias (parce que le poète avait fait une croix sur son avenir à l'Elysée)… En comparant le discours des uns avec celui des autres, il semblerait que Lionel Jospin et François Fillon soient ceux qui aient le moins coupé avec leur vieille langue de bois. Quand, dans la partie « Stress », Raffarin raconte ses journées en véritables marathons et ses nuits entrecoupés de coups de fils intempestifs (notamment à cause des affaires de résolution d’otages), quand Raymond Barre explique qu'il devait, en plus de tout, accompagner et ramener VGE de l'aéroport (Chirac a mis fin à ce protocole, Lionel Jospin l'en remercie), quand Rocard raconte que des décisions importantes sont prises entre deux portes.., Lionel Jospin explique que la « tâche est passionnante » « et qu’il a plutôt vu l’attrait, la beauté, et même la lourdeur » du métier qui lui a apporté un « sentiment de plénitude »… Monsieur prenait soin de jouer au tennis et son couple n’a pas souffert de la vie à Matignon…

Petit cours de management...

Parfois, histoire de démêler orgueil de mauvaise foi, les affirmations des uns peuvent être recoupées avec les témoignages des autres. Ainsi, lorsqu’Edouard Balladur explique qu’il savait s’organiser, qu’il savait décentraliser … et qu’il prenait même le temps de regarder le journal de 20 heures, le lecteur est renvoyé à l’expérience de (simple) ministre de Fillon : «Edouard Balladur avait sans doute le management des hommes le plus sophistiqué et le plus efficace [comparé à Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, pour qui Fillon a aussi été ministre]. Il était toujours affable, très disponible pour les membres de son gouvernement […] Il était rare que l’on ne puisse pas, dans la journée, passer une demi-heure, trois quart d’heure, une heure avec lui pour parler de dossiers complexes. Et d’ailleurs, sur cet entretien d’une heure, on passait souvent une demi-heure avec lui à parler d’autres choses ». A la différence (toujours pour notre actuel Premier ministre) Alain Juppé prend des décisions « très tranchées» sans les expliquer (l’intéressé, en bon-homme de dossiers, dit perdre son temps en le faisant) et Jean-Pierre Raffarin donne le « sentiment de ne pas être en mesure de trancher » (lui dit que « Matignon est une machine à arbitrer […] à la hache », le fauteuil de sénateur semble plus moelleux pour ses rondeurs…).


De l'(in)utilité du Premier ministre (et du Président)

Les discours les plus apaisés sont ceux d’Edouard Balladur et de Lionel Jospin. Au management génial et au Président fatigué du ministre Balladur, à la langue de bois acérée de L. Jospin et à la croissance que connaissait la France sous son mandat, bref à ces ingrédients pour une « bonne gouvernance » l'on pourrait ajouter la cohabitation : l’un comme l’autre ne sont empêchés par leur Président respectif, gros bâton dans les roues de Michel Rocard, d’Edith Cresson ou de François Fillon… Presque tous les ex-Premiers ministres s’accordent sur la nécessité de sortir de notre modèle constitutionnel hybride (régime semi-présidentiel) pour adopter un régime entièrement parlementaire (dixit les hommes et femmes de gauche) ou pleinement présidentiel (ceux de droite). Dans ces nouvelles configurations, la question de la nécessité du Premier ministre est annexe : soit celui-ci est réellement le pôle de l’exécutif, et aussi chef de la majorité, [ce qui lui enlève deux épines du pied, le Président et la majorité] (Fabius), soit il ne joue que le rôle du « premier des ministres », de celui qui ne fait que coordonner l’action gouvernementale (Balladur), soit, tout simplement, il disparaît totalement (Cresson, Fillon). Deux des interrogés détournent la question : pour Alain Juppé le problème le plus préoccupant est celui de « l’inflation législative », pour Balladur c’est celui de l’entente entre Premier ministre et Président.

En filigrane, ce dernier est en permanence présent dans l’ouvrage. Hormis dans le cas de Nicolas Sarkozy, c'est une figure assez évanescente, presque aérienne, qui, si elle est enquis de tous les dossiers en conseil des ministres, ne fait qu’à peine tremper les doigts dans le cambouis… Plus exactement, le Président roule au kérosène des sommets internationaux et des grandes représentations diplomatiques, prend soin de placer ses amis aux plus Hautes fonctions de l'Etat, soigne son image monarchique (BGE) et signe des ordonnances (parfois dans le dos de son ministre Rocard). Alain Juppé raconte : « Un jour où c’était particulièrement difficile à Matignon, j’étais dans l’escalier de l’Elysée, après un entretien avec Jacques Chirac. Je venais de quitter le bureau et il m’a lancé : « C’est dur hein ? » J’ai soupiré : « Oui c’est dur ». Et le président a souri : « Vous verrez on est bien mieux ici. » (p 272).
Sales Journalistes !
Haï, aimé, moqué, detesté, respecté, les sentiments du Premier ministre envers son Président restent variable. Mais s'il en est une qui est unanimement detestée, c'est bien la presse. A part quelques rares mieux informées, rien ne saurait la sauver, la presse est ignorante, suiviste, mysogine, hautaine, croit connaître "l'opinion" sans jamais la palper : "Le pire, c'est que la presse vous donne des leçons sur l'opinion, alors que pratiquement aucun journaliste ne fait, comme le font les élus, les permanences et les cafés" note Cresson (p 240), particulièrement remontée contre la profession. "Nos rois aussi avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n'entrait pas dans la cathédrale. Aujourd'hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon" (p 241). Par son ouvrage, par son effacement, par la place laissée au témoignage, tout se passe comme si Raphaëlle Bacqué rachetait la profession : 20 ans, 30 ans après, elle redonne le micro au Politique pour qu'il explique la nécessité de la réforme des retraites, la manière dont on procède de la libération des otages, pourquoi le statut des dockers doit-être réformé et le franc dévalorisé.... Une leçon de politique politicienne et de politique publique.

L’Enfer de Matignon, R. Bacqué, Albin Michel, sept 2008.
 
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