Hier matin, dans les rues de Paris, des coureurs humides de sueur et de pluie s’engouffraient dans des stations de métro, sportifs dépités qui abandonnaient le semi-marathon. Dans l’après-midi, certaines stations accueillaient d’autres fugitifs, moins trempés (quoique) et plus chics. Petits joueurs les premiers s’étaient contentés de l’Est parisien tandis que les seconds, audacieux, avaient le monde à parcourir. Ni plus ni moins. Et en 11 heures svp… Une course assez rapide finalement, surtout lorsque l’on sait que l’évènement était signé Paul Claudel…
« Je choisis tout ! » aurait pu dire l’écrivain devant la page encore blanche du Soulier de Satin en plagiant une muse qu’il n’aurait pas reniée, Thérèse de Lisieux. « Tous» les lieux, de l’Amérique au Japon en passant par le Maroc ; tous les styles : le mélodrame, le burlesque, le romantique, la chanson de geste ; toutes les sources d’inspirations : la religion bien sûr, l’Histoire aussi (celle de l’Espagne de la fin du XVI et du début du XVIIe, et même le reste) et sa propre vie de diplomate et d’amant contrarié…
Dans Le Soulier de Satin, point de Claudel bien sûr, mais un Don Rodrigue (Philippe Girard impressionnant marathonien), explorateur espagnol qui parcourt le monde entier, avec, sur sa rétine, l’image de la femme aimée toujours collée. Don Rodrigue désirait l’âme et le corps de Dona Prouhèze (géniale Jeanne Balibar ). La dame était mariée ; le preux chevalier n’eût rien ou presque. Dès lors, son âme erra comme celle de Tristan, flottante et légère -car trop vide-, au-dessus des flots : pour étancher sa soif, Don Rodrigue se noya dans les conquêtes…
Le Soulier de Satin un roman courtois médiéval avec sa prude dame, ses serviteurs bouffons et ses troubadours qui commentent l’action mais changés pour l’occasion en anges-gardiens, Saint Jacques ou astres célèstes ? Pourquoi pas ? Ayant entendu le mot de Paul Claudel, Olivier Py a voulu retirer la pièce de sa satinée catégorie « drame mystique » et démontrer que le Soulier était « aussi » humoristique. Effectivement, devant le petit serviteur chinois de Rodrigues ou la Négresse Jobarbara certains spectacteurs se tordent de rire. D’autres, en voyant, dans cette très sérieuse pièce de 1929, une dame remuer ses fesses nues rougissent et gonflent les rangs des joggeurs écoueurés par trop d’efforts. Le texte est pourtant, sur ce point, scrupuleusement suivi. La mise en scène reste finalement très traditionnelle, d’ une grandiloquence , à la hauteur des envolées lyriques du dramaturge : scène d’or, chapelles et taffetas rouge. Olivier Py connaît, pour l’avoir déjà chaussé en 2003, Le Soulier ; ses passages burlesques sont des respirations pour un public qui franchit la ligne d’arrivée réjouit par ce banquet des Arts (drame, clownerie, musique et peinture). A voir !
Le Soulier de satin, de Paul Claudel, mise en scène d’Olivier Py. Du 7 au 29 mars 2009. Première partie le mercredi à 18h30 ; deuxième partie le jeudi à 18h30 ; intégrale le samedi et le dimanche à 13h (durée : 11 heures avec trois entractes). A l’Odéon, Théâtre de l’Europe, 75006 Paris. Réservations au 01 44 85 40 40 Crédits photo : Alain Fonteray
Une scène ou plutôt un joyeux bordel organisé par deux femmes. La première, qui aurait préféré être une poussière, se ballade nue sous son ciré. La seconde s’effraie d’entendre un « toctoc » en elle : son corps est tout juste assez grand pour l’abriter sa propre personne, aussi, qu’adviendrait-il si elle commençait à ouvrir au premier quidam ? Une “crise du logement” peut-être. Point d’enfantement donc pour Madame, après tout, Moulinex a bien libéré les femmes…
Moulinex… C’est tout ce qu’elle trouve à dire à sa copine qui discourt sur « l’immensité » de la phrase « Toute ma vie j’ai été une femme »… Une “femme” ou bien un objet parmi d’autres, à soigner à caresser à tripoter, à faire reluire… pour être, finalement, vulgairement jeté… Une femme ou bien une hystérique qui ne sait faire que courir entre deux manucures, converser tour à tour sur les « stages en entreprise, du transplant, des RER, des chiens et des papiers par terre » et absorber à s’en étouffer les “rassurants” produits Monoprix ? Une femme ou un moulin à légumes, une machine à laver qui vomit toute cette culture «bien sèche » ? Point d’homme sur le plateau ou bien si, en périphérie, à filmer les deux névrosées pour ensuite leur envoyer à la figure le résultat de leur absurdités… Et pourtant, les hommes n’en sont pas moins concernés, certes Moulinex n’a pas d’abord été créé pour les libérer eux, mais ils courent aussi dans les pubs pour l’angoisse… euh, pardon pour baskets…
50 ans après Beckett, les personnages de Duetto5 attendent toujours Godot… Simplement leur univers est plus encombré, empli d’un inutile mais divertissant bric à brac, leurs débits sont plus rapides, plus énervés… Leurs propos, aiguisés par Leslie Kaplan et de Rodrigo Garcia, puis servis par les géniales Frédérique Loliée et Elise Vigier sont déconcertants, intrigants, toujours hilarants. A voir urgemment !
DUETTO5, à la Maison de la poésie, du 29 mars 2009, à 19h, grande salle, mercredi, jeudi, samedi 19h, vendredi 21h, dim 17h. 157 rue Saint Martin, métro Arts et Métiers. Tarifs réduits: 15/10 euros, résa : 01 44 54 53 00.
En prévision de la sortie du dernier album d’Alexis HK, « Les Affranchis », La Boite à sorties s’est rendue sur le myspace du chanteur. Sur le site, pour biographie, un post signé par lui : « Alors voilà, je profite de la sortie de mon nouvel album pour faire ma bio moi-même ce qui me permet, avec bonheur et sans flagornerie, de m’adresser directement aux journalistes adorés et aux programmateurs bienveillants ». C’est vrai après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même..! Dans la suite du texte, la chanson « Les Affranchis » est disséquée : « Je compare dans cette chanson le monde de la musique à celui des gangsters, avec ses familles, ses rites, ses fausses amitiés… Dans cet album, je me suis vraiment fait plaisir». Tout est dit ; le gars semble content de lui… D’ailleurs lorsqu’il lui demande s’il l’est, il répond : « oui »….
Content de son futur album, de sa vie, d’avoir réussi à s’être affranchi. « Esclave libéré » c’est sa catégorie. Esclave, le mot est lâché. Etudiant, Alexis HK avait choisi la philosophie. Les bancs de Nanterre sont loin, le jeune francilien avait bien pris soin de ne pas trop les user, mais la dialectique d’Hegel est restée. Le commercial (la philo mène à tout) n’aimait pas travailler… Aussi la carrière de chanteur, il l’a embrassée pour des questions de liberté. Et, en souvenir de Brel et Brassens écoutés enfant, presque bébé, dès l’âge de 4 ans. « J’ai été vieux très jeune » précise le trentenaire. Par la suite, il s’est rattrapé, hip-hop, rap, et puis reggae. S’il a lui-même été classé « chanson française », il n’en est pas moins resté admiratif devant les rappeurs : « Je savais qu’ils changeraient la donne. Ils ont par, leurs textes, décomplexés la chanson française. On ne savait plus trop chanter avant leur arrivée. Aujourd’hui, deux chanteurs sur trois sont influencés. Même ceux qui n’ont pas de chaîne autour du cou ». Le beau gosse passe d’hommage en hommage ; sur Renan Luce, son « ex-deuxième partie » et son ami, il est intarissable… Il loue sa plume, son humilité, sa façon de travailler. L’artiste qui dénonce l’hypocrisie du monde dans lequel il nage a d’ailleurs invité le breton sur son dernier album. Ensemble, ils se moquent de myspace et des myspaceurs (qu’ils sont) : « Thanks for the Adds » !
Repenti d’un côté, Les Affranchis de l’autre, les deux hommes partagent, outre quelques chansons et la scène, leur amour des films de gangsters. Une passion qui s’explique par leur côté « nounours » ; Alexis évoque carrément sa « destinée de nounours »… ??? Sa vie lui semble « douce ». « Je sens que j’ai de la chance » précise l’auteur-compositeur qui avait commencé par un petit album auto-produit et dont le titre « C’que t’es belle » avait été ce que les Victoires appelleraient « une révélation du public ». « De la chance », il en jouit. Il semblerait qu’il en donne aussi. « Camille, Anaïs, Ridan » pour ne prendre qu’eux « ont fait ma première partie » nous explique-t-il avec des yeux de grands gamins surpris… Jaloux le grand baraqué ? Nullement, simplement amusé de ces occurrences. Comme ces personnages, de vrais animaux de foire, -nains volants, chiens de vieilles, amoureux de filles de fossoyeurs and Cie-, Alexis HK n’est « pas sérieux ». Que fera-t-il, après les Affranchis ? No idea. Pour le moment il veut juste s’amuser, profiter de sa condition, et, par ses concerts, offrir des fêtes à son public. Comme si, finalement, il n’avait pas complètement abandonné l’habit du philosophe…
Sortie des Affranchis le 23 mars prochain. Quelques morceaux à écouter dès à présent sur son myspace (cliquez ici). En concert au Café de la Danse le 25 mars prochain. Pour réserver, cliquez ici.
Le Mexique est l’invité d’honneur du Salon du Livre de Paris qui se tiendra du 13 au 18 mars prochain, une bonne opportunité pour Jean-Claude Carrière de publier son second « dictionnaire amoureux » chez Plon. Après l’Inde, il consacre quelques cent sept entrées à ce pays fantasmé mais finalement si mal connu.
Jean-Claude Carrière se rend pour la première fois au Mexique en 1964 pour travailler au scénario d’un film. Avec le metteur en scène, Louis Malle, ils se rendent à Teotihuacan et au musée d’Anthropologie de Mexico. Représentants d’une Europe instruite, ils ne connaissaient pourtant rien de ces mondes-là. Avant la découverte de Christophe Colomb, pour les étudiants européens, l’Amérique n’existait pas, comme si cette histoire commençait avec l’arrivée de notre regard. Les Espagnols qui arrivèrent en Amérique n’ont su se montrer sensibles à ce que nous appelons aujourd’hui l’« art précolombien ». En construisant églises, couvents et palais, ils transportèrent naturellement leurs modèles. Au Mexique, dans cette étonnante fusion des deux mondes, les constructeurs ont engagé des Indiens convertis. Apparut ainsi un style composite que nous appelons « baroque indien » où l’esprit des vaincus se glisse. Selon l’auteur, le plus bel exemple de ce style est celui de Tepozotlan, au Nord Ouest de Mexico.
CONNAITRE LE PAYS PAR SON HISTOIRE Il existe à Mexico une place des Trois-Cultures : précolombienne, espagnole et moderne, le charme vient sans doute de ce mélange réussi. La culture née de ce mélange est difficile à définir, elle donna énormément de clichés. Il faut aussi parler de l’histoire du Mexique pour comprendre ce qu’il est, des entrées du dictionnaire y sont largement consacrées. Et bien sûr, en premier lieu, les Aztèques. Depuis les temps les plus anciens, le Mexique se divise entre le Nord où errent les bandes désorganisées, toujours menacées d’extinction et d’autre part le Centre et le Sud habités par des populations plus stables. Dès l’origine, les Aztèques se sont considérés comme les enfants de la Terre. Au temps de la splendeur des époques classiques, les Aztèques poursuivaient encore leur vie hasardeuse de nomades dans le Nord désertique. Puis commencera le déclin incompréhensible des grandes cités. Des vagues barbares profitent de ce déclin et déferlent sur les bonnes terres, notamment les Chichimèques (fils de chien), à moitié nus, cruels, sans véritable organisation sociale. Les Aztèques sont l’une des sept tribus chichimèques. Quatre prêtres portent sur leurs épaules la statue du dieu Huizilopochtli qui guide le peuple dans son errance. Les Aztèques, malingres, sont rejetés de toutes parts de terres déjà occupées mais ils ne doutent jamais de leur destin. Cette conviction messianique ajoutée à une intelligence politique et une étonnante capacité d’adaptation va faire de ce peuple les maîtres de la moitié du Mexique. La prophétie leur disait qu’ils devaient s’établir là où ils verraient un héron/aigle enserrant un serpent, cette image est aujourd’hui emblématique et figure au centre du drapeau national. C’est ainsi qu’ils s’établirent dans les marais de Texcoco, vers 1345 et qu’ils fondèrent Tenochtitlan, future Mexico. Tlacaelel, leur chef, les organisa et renforça cette croyance selon laquelle ils étaient le peuple élu, créé par le dieu solaire Huizilopochtli pour faire vivre le monde. Ils étendirent leur pouvoir : la prophétie s’était donc accomplie à la fin d’une très longue errance.
Le dieu Huizilopochtli
Le sacrifice humain, au centre de leur civilisation, est lié à un mythe très ancien. Au tout début, comme dans d’autres traditions, tout était noir, les dieux se réunirent pour savoir qui serait en mesure d’éclairer le monde, il fallait se précipiter dans un brasier. Un premier volontaire recula finalement et devint la Lune. Un autre, petite et faible, se jeta dans le feu sacré et devint le Soleil. Mais il fallait le nourrir constamment : les autres dieux se sacrifièrent pour mettre le cosmos en branle puisque c’est le sang qui donne la vie aux étoiles. Les Aztèques ont donc la mission de perpétuer ce mouvement céleste. Pour la rénovation du grand temple de Teochtitlan, 20 000 prisonniers auraient versé leur sang sur l’autel sacrificiel du temple. De pauvres vagabonds, naquirent de splendides architectes, ils inventèrent de nouvelles formes d’urbanisme et établirent une organisation sociale et judiciaire minutieuse ainsi qu’un riche commerce et ils perfectionnèrent une écriture encore jeune jusqu’à une forme littéraire et esthétique.
La Conquête du Mexique est un événement aussi considérable qu’inexplicable. Au départ, Cortés disposait de onze navires et emmenait avec lui 550 hommes. Sans le savoir, il partait à la conquête d’un immense territoire peuplé de 25 millions d’habitants. Il fonda la ville de Vera Cruz et y reçut des émissaires de l’empereur aztèque qu’il assura de ses bonnes intentions. Cortés s’est alors allié, au moins provisoirement, à des tribus qui détestaient les Aztèques dominants. Du côté aztèque, depuis plusieurs années, des signes annonçaient un événement décisif. La rumeur disait que les Espagnols étaient arrivés du soleil levant comme un miracle et qu’ils connaissaient le « secret mortel de la foudre » (les canons). Ils purent alors croire au retour de Quetzalcoatl, le dieu-roi exilé qui devait revenir chargé d’inventions et de bienfaits. Les premiers contacts furent plutôt pacifiques. Alors que les Aztèques commençaient à se plaindre du comportement de plus en plus violent des Espagnols, Cortés prit les devants et fit massacrer 200 nobles aztèques. S’ensuivirent des affrontements. Les Espagnols donnèrent l’assaut définitif en mai 1521.
Durant la Conquête, les conquistadors espagnols passèrent à côté des Mayas sans les voir alors qu’une des plus grandes civilisations de l’histoire du monde dormait sous la jungle épaisse. A cette époque-là et depuis cinq cents ans, les Mayas étaient entrés en décadence. Les ruines mayas enfouies furent enfin découvertes à la fin du 18ème siècle, une curiosité s’éveilla. Les archéologues se mirent vraiment au travail au début du 20ème siècle mais ils sont loin d’avoir terminé. La cause directe ou indirecte de la décadence des Mayas est un casse-tête pour l’histoire : surpopulation, appauvrissement des sols, famines… ? Des études ont montré qu’il y avait aussi eu plusieurs années de sècheresse redoutable : « Ainsi la fin d’une civilisation brillante, puissante, provint probablement d’un changement climatique. De quoi nous faire réfléchir, s’il en est encore temps. »(p.275). C’est l’un des peuples les plus fastueux et les plus énigmatiques de notre planète. Les Mayas sont toujours là. Une vingtaine de langues mayas sont encore parlées.
Conquête, Indépendance, Révolution sont les trois grands actes de l’histoire mexicaine. La Révolution est l’entrée difficile du Mexique dans les temps modernes. Dès le début du 20ème siècle, des mécontentements se font clairement entendre devant les réélections permanentes de Porfirio Diaz. Un appel à la lutte armée est proféré et, dans le Nord du pays, Francisco Pancho Villa en prend la tête. En 1911, le vieux président renonce au pouvoir mais les réformes mécontentent tout le monde, la réforme agraire supportée par Zapata est laissée de côté. En 1914, l’armée rebelle devient « pacificatrice » mais l’unité du pays est difficile et les deux révolutionnaires, Villa et Zapata, ne s’entendent pas. Un homme, Carranza parvient à imposer la Constitution de 1917 : anticléricale, nationaliste, elle régit encore, en grande partie, le Mexique aujourd’hui. Par la suite, Obregon, à partir de 1920, prend la relève et tente de pacifier le pays. En 1929, le Parti National Révolutionnaire semble réussir à réunir les éléments post révolutionnaires qui ne cessaient de se déchirer. Son successeur, le Parti Révolutionnaire Institutionnel, gouvernera le Mexique jusqu’en 2002.
UNE CONCEPTION ETRANGE DE LA MORT
Parmi les définitions de ce dictionnaire amoureux, Jean-Claude Carrière donne une grande place à la mort, nous expliquant avec force de détails sa conception, si étrangère à la nôtre, au Mexique. El dia de muertos est la fête est la plus célèbre du Mexique, illustrant parfaitement le passage d’une religion à une autre, d’une culture à une autre. Avant l’arrivée des Espagnols, ce jour était consacré à une cérémonie tarasque pour les morts, restés vivants dans un monde souterrain. Ils revenaient un jour par an et il fallait leur préparer une grande fête à cette occasion. Cette fête païenne s’est adaptée au calendrier chrétien et correspond aux fêtes de la Toussaint et du Jour des morts, à la différence que ce sont les vivants qui viennent rendre visite aux morts. On se rend alors au cimetière en y apportant fleurs et nourriture et une multitude de bougies pour engager une longue veillée. Les vivants racontent aux défunts, en détail, l’année qui s’est écoulée. Il y a là peu de tristesse car le mort n’est plus à plaindre, il ne peut être que moins malheureux que vivant. La mort elle-même peut devenir un jeu, personne n’y échappe, mieux vaut alors en rire.
Dia de los muertos
Les Mexicains le disent presque avec une pointe de fierté : c’est ici le pays le plus violent au monde. Chaque jour, des récits de meurtres rapides dont les motifs ou les circonstances paraissent souvent obscurs. Meurtres rapides, désinvoltes, commis presque par caprice, sous l’effet d’une irritation légère, d’un désagrément. La mort fait partie de la vie quotidienne, elle est un geste comme un autre. La vie n’a jamais été considérée comme un bien précieux. Pourquoi donner de l’importance à la mort quand la vie n’en a aucune ? Cette mort, omniprésente, n’a jamais été effacée par les modes et les modernismes. L’attitude de l’homme mexicain devant la mort est la marque même de sa valeur. Il ne faut pas avoir peur.
FIGURES MEXICAINES El charro, c’est l’image du Mexicain telle que le monde entier la connaît : vêtements noirs et pantalon serré, éperons, gilet brodé, un très large sombrero, un pistolet et une cartouchière. D’où vient cette image désuète mais dans laquelle tant de Mexicains ont choisi de se reconnaître ? Elle est tout d’abord un refus de l’indianisme, des jambes et des torses nus, une apparence très habillée pour dire qu’ils ne sont plus des esclaves. Cette image s’est encore plus imposée au moment où le pays a conquis son indépendance au 19ème siècle. Le sombrero mexicain affirme une sorte de courage devant l’ennemi car on le voit, il ne se cache pas. Au-delà de cette figure typique, ce dictionnaire est aussi l’occasion de brosser plusieurs figures mexicaines ou qui, émerveillées, gardèrent un pied dans ce pays.
Emiliano Zapata est le héros indiscutable de la Révolution, il n’a pas survécu aux neuf années de combat, et il est resté fidèle à sa devise Tierra y Libertad. Zapata était un mestizo, à moitié indien. Il fut un des premiers à se soulever, dès 1909 et lança son mouvement qui exigeait une réforme agraire. Il était un homme sans idéologie. Sa popularité fut instantanée. Il est aujourd’hui sanctifié.
Le Mexique est une terre de machos, le harcèlement sexuel fait comme partie des mœurs (autobus réservés aux femmes, salaires inférieurs, violence conjugale), le pays a pourtant donné naissance à une galerie de femmes assez étonnantes : le premier grand poète mexicain est une femme, Juana Inès de la Cruz et le plus illustre peintre, Frida Kahlo. Elle est l’artiste mexicain le plus connu au monde. Elle doit cette gloire posthume à sa douleur. Elle souffrit toute sa vie, d’abord d’une poliomyélite dès son enfance, puis fut victime d’un accident de tramway à l’âge de 18 ans. Très jeune, elle rencontre le peintre et muraliste Diego Rivera qui la poussa à peindre. La peinture était toute sa vie, l’essentiel de son œuvre est constitué d’autoportraits traduisant l’obsession d’une femme qui se regarde et cherche désespérément à se voir.
Autoportrait de Frida Kahlo
Luis Buñuel, espagnol, trouve refuge au Mexique après la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Pendant des années, il y vit de « petits films ». Il existe une relation persistante entre le groupe surréaliste et le Mexique. Breton, en 1939, organisa à Paris une exposition intitulée Mexique où se côtoyaient des œuvres diverses, allant de l’art précolombien à Frida Kahlo. Buñuel, à son tour, s’habituait à un pays qui le surprenait par un « surréalisme naturel », cette atmosqphère que nous parvenons finalement à percevoir à travers ce dictionnaire amoureux et ces innombrables thèmes, ne démontrant qu'à quel point ce pays nous reste insaisissable. Jean-Claude Carrière serait-il parvenu à nous transmettre un peu de ce mystère ?
« Dictionnaire amoureux du Mexique » Jean-Claude Carrière, Plon, 24€
Georges Lebouc est né au cœur de la francophonie, à Bruxelles, d’un père français et d’une mère belge. Et même si dans sa spécialité de philologie, le français n’est pas son unique centre d’intérêt, lui seul, sûrement pouvait consacré un dictionnaire érotique de la francophonie.
Dans l’immensité du vocabulaire de toutes les langues, la part la plus importante est consacrée au sexe et, parmi elles, le français se distingue par un raffinement extrême et beaucoup de mots et d’expressions plus ou moins précises. Cependant, l’abondance de ce vocabulaire n’a pas suffi aux peuples qui ont adopté cette langue. Et c’est pour rendre service à ses contemporains que l’auteur a réalisé ce dictionnaire afin que le voyageur puisse capter l’essence d’une vraie conversation avec les indigènes. Jusqu’à présent aucun dictionnaire francophone n’avait été consacré à l’amour alors qu’il s’agit souvent d’un vocabulaire à décoder.
Les faux amis de la francophonie Les différents chapitres suivent le déroulé d’une histoire d’amour, des débuts jusqu’au mariage puis l’adultère en passant par l’enfantement et autres moyens de séduction. A la fin de chacune de ces parties, l’auteur nous gratifie de quelques « faux amis » afin que, par exemple, l’on ne soit pas surpris qu’un Suisse nous demande au réveil si nous avons bien joui ! Dans ce même pays, les amours sont les dernières gouttes d’une bouteille de vin. Et à l’île de la Réunion, faire l’amour signifie faire la cour, flirter. Au Tchad, deux hommes en bouche-à-bouche n’ont aucune tendresse l’un pour l’autre mais sont en face-à-face, parlent d’homme à homme. Si en Suisse et au Québec, le bec signifie le bisou, on peut becquer à la Réunion et becquer un thon signifie trouver un conjoint en vue de faire un mariage avantageux. A l’île Maurice, une grande baise n’est pas une orgie mais une terrible défaite, une catastrophe.
Sexe masculin et sexe féminin Les termes venant du français pour désigner les trois pièces et leur service sont nombreux : du banal affaires (Côte d’Ivoire), en passant par le petit frère (Sénégal) ou le surprenant lolo de la Martinique quand on songe que les lolos désignent les seins en argot de la Métropole. Selon le vocabulaire de la francophonie, le zizi est soit petit soit immense : moineau au Québec ; en Côte d’Ivoire, barreau, bâton ou même bazooka au Sénégal. Les Ivoiriens ont même donné un prénom à la chose « Gabriel » allant même jusqu’au diminutif Gaby. L’argot français le nomme bien popaul ! Les termes employés dans la francophonie pour le sexe féminin sont souvent moins crus que pour le sexe masculin. En Côte d’Ivoire et au Togo, on dit ventre-madame. Les Congolais disent le pays-bas (sans doute pendant la colonisation) puis le bas-Zaïre (sans doute après). Au Québec, pour désigner une forte poitrine, on dira que la femme a de gros arguments, qu’elle a un bel avenir ou encore qu’elle est équipée. Plus vulgairement, la dame pourra disposer de belles sacoches ou prendre sa douche sans se mouiller les pieds.
Fiançailles, mariage et adultères Pour les fiançailles, en Côte d’Ivoire, on dit commencer l’amitié. Mais l’expression la plus savoureuse est sûrement fiançailles académiques (Congo) : en Belgique, tout ce qui est universitaire est dit ‘académique’ (année, quart d’heure académique) ; les Congolais venus faire leurs études en Belgique ont ramené l’adjectif et l’ont détourné pour fiançailles : il s’agit en fait d’une liaison éphémère entre un étudiant et une étudiante qui ne dure que pendant une année universitaire. Au Cameroun, passer une lune de miel se dit briser les pattes de l’antilope. Au Québec, pour l’adultère, on recourt à des expressions campagnardes comme sauter la barrière pour être ou jouer dans le champ de trèfles de quelqu’un, autrement dit franchir un interdit pour ravir le partenaire de quelqu’un. A la Réunion, on parle de mariage derrière la cuisine par opposition au mariage devant la loi.
Les joies de l’enfantement et les obstacles à la reproduction Quand une femme tombe enceinte, en Côte d’Ivoire on dit qu’elle gagne petit. Au Québec, la femme enceinte attend le messie ou a mangé de l’ours. L’expression aller acheter vient du fait qu’on ne parlait pas de ces choses-là devant les enfants, aussi on disait qu’elle allait acheter un bébé aux « Sauvages » (les Amérindiens). Par conséquent, une Québécoise qui va accoucher attend les sauvages. Vingt-huit des termes découverts par l’auteur pour désigner la masturbation, vingt-cinq sont d’origine québécoise : faire l’amour au poignet, dompter son p’tit frère, faire marcher son p’tit moulin, faire son p’tit bonheur soi-même…
La longue histoire de la francophonie
Pour revenir à des choses plus sérieuses concernant la francophonie, il faut rappeler que c’est Onésime Reclus qui inventa le mot en 1880. Il figure dans un ouvrage intitulé France, Algérie et colonies où le géographe classait pour la première fois les peuples en fonction de la langue qu’ils parlaient. Il n’hésitait pas alors à écrire que « l’avenir verra plus de francophones en Afrique et dans l’Amérique du Nord que dans toutes les francophonies d’Europe ». Mais le mot « francophonie » ne parvint pas à s’imposer et n’entra dans le Larousse du XXème siècle qu’en 1932 : il était concurrencé par des mots comme « francitude », communauté francophone, commonwealth francophone et surtout pour le mot « francité », qui connaît peu de succès en France mais est adopté par la Belgique qui a même sa « Maison de la Francité ». Il faut attendre 1962 pour que renaisse l’idée d’une francophonie, c’est le fait de Léopold Sédar Senghor qui rédige un article dans la revue Esprit intitulé Le français dans le monde. Il est surtout sensible au contenu culturel. D’autres chefs d’Etat vont souhaiter aller au-delà en dotant la francophonie d’institutions géopolitiques : Habib Bourguiba en Tunisie, Norodom Dihanouk au Cambodge ainsi que Hamani Diori au Niger et Charles Hélou au Liban. Au fur et à mesure de l’indépendance des anciennes colonies, la francophonie se développe, encouragée par De Gaulle et André Malraux.
Les pays francophones Louis Porcher, spécialiste de la francophonie, dégage trois catégories : les pays qui utilisent le français à la fois comme langue maternelle et langue officielle (Québec, Belgique, Afrique francophone) ; les pays où le français subsiste à l’état de langue résiduelle (Egypte, certains pays d’Asie, d’Europe centrale et d’Amérique du Nord) ; enfin, ceux où le français est une langue acquise par des professionnels ou des étudiants. Il y a d’autres classifications qui rangent les pays francophones en pays où le français est langue officielle exclusive (il n’y a que deux pays : la France et la principauté de Monaco) ou non (pays où le français occupe une place dominante : Belgique francophone, Québec ; dans les anciennes colonies, le français n’est parlé que par un pourcentage assez faible de la population). Si on envisage les menaces, les Belges francophones et les Québécois se sentent menacés respectivement par l’anglais et le flamand alors que dans des pays comme le Congo ou le Sénégal, c’est le français qui est ressenti comme une menace. Il y a 112.5 millions de francophones « réels » (ceux qui pratiquent quotidiennement le français) auxquels s’ajoutent 60.5 millions de francophones dits « occasionnels » ainsi que 100 à 110 millions de « francisants » (apprenant le français). Le français serait ainsi la neuvième langue parlée au monde. Si l’on considère le nombre de pays où le français est une langue officielle, il arrive en deuxième position après l’anglais et avant l’espagnol.
« Dictionnaire érotique de la francophonie » Georges Lebouc, éditions Racine, 16€
Dans son roman à paraître (à la fin du mois de février), « La puissance des corps », Yann Queffélec met cette phrase de Chateaubriand en exergue : « Des reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l’on s’est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois. » Est-ce un avertissement ? Les relations hommes / femmes, leur violence, leur inégalité, ne seront pas épargnées.
En 2013, le colonel Rémus, à la direction d’une cellule secrète de l’Etat, s’occupe du trafic de viande de l’industrie Paneurox mais il est bientôt plus préoccupé par la disparition de Popeye, son fils de cœur qu’il a arraché à l’Afghanistan. Rémus, en servant l’intérêt supérieur de l’Etat, n’a que faire des moyens employés, ainsi il arrache Onyx, une jeune femme, à ses convictions idéologiques pour la faire travailler pour lui. Mais nous voyons que l’intérêt supérieur de l’Etat est celui qui est défini par la somme des intérêts particuliers, des trafics d’influence, des personnes qui protègent et des pressions qui sont faites. Dans ce large trafic d’influences, les plus forts sont ceux qui possèdent le plus de vérités mais il faut les taire, la maxime de Rémus est : « Si j’avais la main pleine de vérités, je ne l’ouvrirais pas. » Mais en amour aussi, il existe un intérêt supérieur, un intérêt qui fait fi des moyens employés. Ainsi la maîtresse de Rémus, accessoirement femme du ministre de l’Intérieur, harcèle Rémus au téléphone, jusqu’où pourrait-elle aller pour avoir une réaction de sa part. Utiliser Popeye ? Cet enfant que lui-même a enleve à son pays, par amour. Puis, pour le récupérer, il va à son tour utiliser Onyx, monnayer les soins de sa mère, SDF et malade, pour qu’elle aille enquêter sur la disparition du garçon. Rémus ne pense plus qu’à retrouver le garçon : « Il était dans l’état de tout humain qui croit disparu ce qu’il a de plus cher au monde : il ne sait plus à qui parler ni comment. » (p.184). Il n’en a que faire des intérêts de l’Etat à présent.
La force destructrice de l’amour Dans le roman de Yann Queffélec, les femmes sont d’une jalousie maladive voire hystérique. La femme de Rémus est prête à se suicider et tuer l’enfant qu’elle porte devant la trahison de son mari. Un enfant que Rémus ne saurait regretter : « On s’est bien remis d’Auschwitz ou d’Hiroshima, du Kosovo, de la Tchétchénie, du Rwanda, des pogroms, de tous les génocides et autres épurations au couteau… » (p.69). Il est aussi beaucoup question de cette guerre, en Afghanistan, qui aurait fait de Rémus un autre homme. Au point qu’il se sent délié des promesses qu’il avait faites auparavant. C’est cette guerre qui l’a éloignée d’Elyane, la guerre ce « pays d’où on ne revient pas ». Et il sait que s’il considère avoir aimé la mère de Popeye en Afghanistan, c’est avec la guerre et la mort qu’il a trompé Elyane avant que ce ne soit avec Myriana. Telle une irrésistible attirance dans la violence des rapports : « l’amour est cruel, l’amour trompeur, l’amour dit qu’il ment pour sauver l’amour, l’amour va voir là-bas si j’y suis, l’amour s’ennuie, l’amour prétend qu’il n’a jamais aimé, jette au feu les serments passés. Un tel amour ne saurait être l’amour, et le secret d’un couple harmonieux ne franchit jamais le cercle magique où, s’aimant loin du monde, ils ne font plus qu’un, une seule chair, un seul désir, que le temps passe ou non. » (p.261)
Les racines enfantines de l’amour Les relations amoureuses de ce roman sont beaucoup constituées de haines et de complexes d’enfance. Il s’agit d’ailleurs plus de relations sexuelles qu’implique cette « puissance des corps ». Il en effet en partie question de l’enfance et des influences qu’elle a sur l’âge adulte, on pense à l’enfance comme à un fantasme : « On revit toujours cet âge primitif où l’on se croit bon dans in monde hostile, où toute guerre vient des autres. » (p.259). Une respiration avant la plongée dans le vrai monde. Pour Onyx, le viol ou l’indifférence extrême de son père (on ne le saura jamais), l’abandon de sa mère conditionnera ses relations avec les hommes, toujours violentes. Son enfance fera d’elle quelqu’un d’ordinaire dont la seule folie est son orgueil. Rémus a également un complexe d’abandon et il en devient incapable de s’intéresser à son propre enfant. Il dit en vouloir aux femmes, « ses mères en puissance », parce que sa mère ne l’a jamais aimé, il assouvit une « vengeance d’enfant solitaire ».
Il est étrange de concentrer tous les intérêts de l’Etat dans l’industrie de la Boucherie, il n’est pas question de pétrole, de trafics d’armes ou d’avions. C’est presque comique mais c’est aussi comme un miroir de notre société, cette boucherie qui, du Moyen-Âge où l'on égorgeait les bêtes sur le parvis de l’église aux abattoirs modernes, est cachée de plus en plus mais cela reste des lieux de tuerie. Jusqu’à ce futur proche où Paneurox présente des abattoirs pavés de bonnes intentions écologiques ou philanthropes. En cachette, la boucherie continue. A ce compte-là, à quel point ce roman est d’anticipation ?
"La puissance des corps" Yann Queffélec, Fayard, 19€
Les Trois Baudets accueillent à nouveau « la nouvelle nouvelle chanson française » . L’occasion de revenir sur la vie de son fondateur Jacques Canetti qui accueillit Brel, Brassens, Gainsbourg, Gréco… quand ceux-ci n’en étaient qu’à leurs débuts et encore loin de convaincre leur public.
Après la mort de son mari, la mère de Jacques Canetti emmène ses trois fils à Vienne puis à Zurich. Le petit Jacques découvre le goût de la musique en fréquentant les concerts et spectacles. Puis, étudiant à HEC à Paris, il fréquente tous les music-halls de Paris mais il regrette de ne pouvoir approcher les vedettes qui disparaissaient dès la fin du spectacle, au contraire de ce qui se pratiquait à Vienne. Tombant sur une annonce des Disques Polydor cherchant un jeune homme aimant la musique et parlant l’allemand, il est engagé et arrête ses études. Dans cette filière de la prestigieuse deutsche Gramophon, Jacques Canetti a surtout un travail administratif. Cependant, on l’interroge de plus en plus sur la chanson française. Il devient une sorte de directeur artistique.
D’autre part, Jacques Canetti est le correspondant de l’hebdomadaire anglais spécialisé en jazz Melody-Maker pour ce qui concernait le jazz français. Il crée une émission qui fut la seule grande émission de jazz hot en France. Il veut faire venir à Paris Duke Ellington et c’est ainsi qu’il devient organisateur de concerts. Le succès des deux concerts de Duke Ellington à la salle Pleyel le poussa à constituer le premier orchestre noir d’Europe autour du pianiste Freddy Johnson. Après Duke Ellington, il organisa des concerts pour Louis Armstrong. Mais après le succès à Paris, tout ne fut pas si facile et il dut louer des salles en province et ceci à ses risques et périls.
Quand Marcel Bleustein, fondateur de Publicis, rachète Radio-Cité, on fait appel à Jacques Canetti en tant que spécialiste de jazz. Ce sera aussi le début des parrainages de l’Oréal et de Monsavon. Jacques Canetti lance le célèbre « Crochet radiophonique ». Le « Crochet » a été l’émission publique la plus populaire de Radio-Cité. Chaque semaine, Jacques convoquait une centaine de candidats et ne retenait que les très bons et les très mauvais candidats qui servaient de faire-valoir. Le président de séance était toujours une très grande vedette qui chantait à la fin de la séance. Pendant l’émission, le public avait tout loisir de faire signe pour que Jacques Canetti interrompe le candidat. Puis il y avait des quarts de finale… Peu de candidats sont vraiment « sortis » de ces émissions pour devenir des professionnels. Un format qui rappelle étrangement des programmes de télévision actuels…
Jacques Canetti le connut d’abord pour les slogans publicitaires qu’il créait avec Johnny Hess pour Publicis. Un ami conseille à Jacques d’auditionner Charles Trénet seul, il considère cette audition comme « historique » et bouleverse l’ordre de son émission pour l’y faire passer. Les textes de Trénet n’avaient rien à voir avec le type de chansons que l’on avait faites avant lui. Mais avec sa simplicité, il avait peu conscience de ce qui l’apportait de révolutionnaire dans la chanson française. Il faisait partie des peu nombreux auteurs-compositeurs-interprètes. Son ascension fut fulgurante. Aujourd’hui, Jacques Canetti réalise l’âpreté du milieu dans lequel il a évolué. On vivait mal la montée en puissance d’un jeune homme dynamique mais on acceptait encore moins son refus des compromissions. Bien sûr, c’est un métier ingrat car il faut dire aux gens leur vérité.
Pendant la guerre, Jacques Canetti retrouve, à Toulouse, ses amis Pierre Dac, Jean Souplex, Jean Marsac et d’autres avec qui, faute de capitaux personnels, il décide de fonder une coopérative pour monter des spectacles : l’ACPA (Artistes Chansonniers Parisiens Associés). Les spectacles auront lieu dans un théâtre de Brive-la-Gaillarde, principale ville de repli des Parisiens, qui devient le nouveau lieu de ses activités, et avec succès. Puis Jacques Canetti accompagne Françoise Dorlay dans sa tournée à Alger puis Tunis (novembre 1942) et organise une vaste tournée de représentations à travers toute l’Afrique du Nord en faveur du réseau de résistance Combat. A Alger, l’Opéra de Quatre Sous, rebaptisé le Théâtre des Trois Ânes fait appel à Canetti. Le succès fut au rendez-vous et le Théâtre des Trois Ânes devint une sorte d’institution.
De retour à Paris, il retrouve son poste de directeur artistique chez Polydor. C’est ainsi que Canetti sera amené à rencontrer Roche et Aznavour, à entendre les chansons de Loulou Gasté pour Line Renaud… Au bout de 10 ans, le catalogue de Polydor réunissait la palette d’artistes la plus prestigieuse : « Tous, sans exception, ont débuté avec moi et j’en suis fier. » Dans le même temps, il crée le Théâtre des Trois Baudets, un petit théâtre de 250 places, boulevard de Clichy, il voulait faire revenir ses amis d’Alger. La première du spectacle de ses trois amis eut lieu le 15 décembre 1947. Mais il n’y a pas de public et la presse fait la sourde oreille jusqu’à mars 1948.
C’est en donnant sa scène à des artistes tels qu’Henri Salvador, Jacqueline François et pour la première fois deux auteurs-compositeurs, Jean-Roger Caussimon et Francis Lemarque que l’évidence s’imposa : il fallait sortir du train-train des chansonniers. Le théâtre fut définitivement lancé grâce aux sketches de Francis Blanche et de Pierre Dac. C’était le vrai début des auteurs-compositeurs et ce fut une petite révolution qu’accomplit là Jacques Canetti dans le domaine de la chanson : « Tous n’avaient pas des voix particulièrement belles et riches, mais tous disaient bien ce qu’ils avaient à dire. »
Patachou présente Georges Brassens à Canetti, début 1952. Il voulut immédiatement le présenter aux Trois Baudets, il avait découvert quelqu’un, « quelqu’un dont l’humour était à la fois tendre et féroce, qui parvenait à se montrer totalement original tout en étant l’héritier d’une tradition française de ‘poètes chansonniers’ contestataires de l’ordre établi ». Dès le premier soir, le chanteur lui avoua qu’il n’aimait pas chanter en public mais qu’il le faisait pour gagner sa vie. Dès lors qu’il fut officiellement sur le programme, Georges Brassens eut le trac et l’accueil fut mitigé. Deux ans après ses débuts, les salles où se produisait Brassens étaient pleines. Canetti lui fera enregistrer huit albums chez Philips. De plus, il était le flambeau du petit monde des Trois Baudets. Il s’intéressait au sort de chacun. Ainsi, il a, de tout son cœur, soutenu « l’Abbé Brel ».
Canetti découvre Brel via un disque qu’on lui avait fait parvenir depuis Bruxelles. Il voulut alors le voir dans les plus brefs délais. Il vint mais il n’était pas question pour lui d’habiter à Paris, il était employé chez son père, industriel, et venait de se marier mais l’enthousiasme de Canetti est tel qu’il convainc Brel qui arrive à Paris en septembre 1953.
Il passa aux Trois Baudets de 1953 à 1958. Il devint rapidement quelqu’un de très attendu. En 1967, Canetti fait ses deux derniers spectacles avec Jacques Brel. Il y eut une explication entre les deux hommes sur la définition de gratitude. Brel dit, au final, que c’est Canetti qui devrait avoir de la gratitude envers lui et non l’inverse : « vous vous êtes servi de votre savoir-faire et de votre puissance au profit de Philips. Et vous voulez que je vous dise merci ? » Canetti se défend en disant qu’il n’a aucune part sur les ventes de Philips. Il reproche à Canetti tout ce qu’il pu endurer en étant chez Philips : « vous avez eu le mérite de me sortir de mon trou, mais en somme vous m’avez dit ce qui était probablement évident, et comme vous étiez Canetti, cela m’a donné l’élan nécessaire pour faire ce que j’avais envie de faire dans mon for intérieur » ; « Et vous voulez que je vous dise merci ! Mais voyons, c’est vous qui devez me dire merci ! J’ai fait honneur à votre réputation de découvreur et ceux qui marchent très bien, il n’y en a pas des tas. »
En 1962, Canetti prend la décision de fermer les Trois Baudets, il en confiera plus tard l’exploitation à Jean Méjean. La même année, lors de la réunion annuelle de Philips, Canetti se rend compte que la politique de la maison de disques s’oriente vers la production des « nouvelles idoles ». Fin 1960, Canetti supporte mal la période yéyé et les débuts du marketing du disque. Il décide quitter Philips parce qu’il voulait de la qualité. L’esprit d’indépendance de Jacques Canetti l’a poussé au bout de ses exigence en prenant des risques. Il a eu beaucoup d’explications avec ses artistes. « Après un long entretien avec Brassens, je fus quand même convaincu que ce que j’avais fait dans la vie ressemblait à une véritable œuvre de création ». Il avait la certitude d’avoir créé « les conditions de l’épanouissement d’un style nouveau de la chanson ».
Jacques Canetti a terminé ses « 50 ans de chansons françaises », le récit satisfait de sa vie en 1977, vingt ans avant sa mort, il continuera à sortir dans les cafés-théâtres, à produire spectacles et disques… C’est sa fille, Françoise Canetti, qui aujourd’hui édite à nouveau de beau livre.
« Mes 50 ans de chansons françaises » Jacques Canetti, Flammarion, 37€ Mes 50 ans de chanson française – CD album 4 Volumes (Jacques Brel , Georges Brassens , Serge Gainsbourg , Edith Piaf) + DVD bonus, Edition Jacques Canetti, 35€