samedi 4 décembre 2010

Jean Genet (des barreaux aux planches)

Le cycle que le théâtre de l’Odéon a consacré à Jean Genet à l’occasion du centenaire de sa naissance s’est clos sur une lecture de plusieurs textes (Le Funambule, Journal du voleur et Le Condamné à mort) par Christian Olivier accompagné de ses musiciens et interrompu par Les lettres au Petit Franz que Genet écrivait quand il était en prison à son ami François Sentein en 1943.

Parmi ces lettres, celle datée du 17 juillet 1943 lâche cette sentence : « tu ne me sembles pas devoir vivre d’autres dangers que les dangers de l’intelligence et ce sont, de loin, les plus terribles », autant de dangers qui n’échappent pas plus à l’esprit perçant de Genet que lui-même y échappe.

Le Funambule entame le spectacle, il y est question tout à la fois de la peur, de l’orgueil et de l’ambition qui habitent et doivent habiter un artiste. Jean Genet l’avait écrit pour un amour, le jeune acrobate Abdallah Bentaga : mélangeant le fil tendu du cirque et de l’écriture, la beauté du spectacle et la dureté d’être là : « Impolitesse du public : durant tes plus périlleux mouvements, il fermera les yeux. Il ferme les yeux quand pour l'éblouir tu frôles la mort... ». C’est cette dureté-là qui est constitutive de l’artiste, qui est à a fois son danger et son essence ; c’est sur ce fil qu’il existe : « Je ne serais pas surpris, quand tu marches par terre que tu tombes et te fasses une entorse. Le fil te portera mieux, plus sûrement qu'une route... »

Est-ce le temps qui fait à l’affaire ? Un siècle s’est écoulé depuis la naissance de Jean Genet : père inconnu, abandonné par sa mère, subjugué par le vol qu’il ne cessera de mythifier, puis la prison, la légion étrangère, des premiers écrits censurés pour pornographie, fasciné par la beauté du mal… L’aura-t-on résolu cette tension en ouvrant théâtres et publicité à celui qu’on avait mis auparavant en prison ? La reconnaissance est aujourd’hui évidente, comment en serait-ce autrement ? Mais on y perd, par là même, une violence originelle, une intransigeance qui fait dire à Genet : « Mon petit Franz ne commets jamais de geste sans beauté. On en souffre trop de vivre dans la laideur des gestes étriqués. » N’est-ce pas là le danger de résoudre cette tension, n’est-ce pas superbement l’ignorer et s’ignorer ?


"Le Condamné à mort et autres poèmes" Jean Genet, Gallimard, 5€, pour une lecture de ce texte par Mouloudji, cliquez ici.
"Journal du voleur , Suivi de Querelle de Brest et de Pompes funèbres" Jean Genet, Gallimard, 30€
"Le Funambule" Jean Genet, L'Arbalète, 12€
"Lettres eu petit Franz" Jean Genet, Le promeneur, 13€

mardi 16 novembre 2010

L'Orientalisme en Europe : les Amériques du XIXe

Il est des découvertes physiques, comme celle de l'Amérique en 1492, et intellectuelles, comme celle de l'Orient au XIXe. L'exposition sur l'Orientalisme en Europe présentée dans les musées royaux de arts de Belgique (Bruxelles) jusqu'au 9 janvier illustre l'engouement qui accompagna cette découverte.

Du titre de l'exposition De Delacroix à Kandinsky, il faut surtout retenir le premier nom, "Delacroix", Kandinsky ne faisant que fermer la visite par son tableau de 1909 intitulé Improvisation III. Cette œuvre, qui relève de ses premières périodes, celles où le peintre se déleste des traits figuratifs pour adopter l'abstrait, est la réminiscence d'un séjour en Tunisie, effectué quatre ans plus tôt (1904-1905) avec sa bien-aimée Gabriele Münter. Peut-être est-ce Kandinsky, le beau cavalier allant chercher sa dame dans sa tour arabe, toujours est-il que par les touches de couleurs, le peintre semble avoir apposé sur la toile l'image mentale qu'il avait de ce séjour en amoureux hivernal... d'où, qui sait ?, l'alliance du rouge et du bleu.

Le visiteur est ici bien loin des premières toiles de l'exposition, de ces images précises que les artistes avaient pu produire en accompagnant les missions diplomatiques.
En 1798, l'expédition d'Égypte, menée par Bonaparte, transportait, outre des militaires, une armada de
scientifiques dont un des objectifs était l'étude d'un éventuel percement du canal de Suez. Quant aux troupes françaises, elles devaient s'emparer de l'Égypte, et avec elle de l'Orient, en y chassant les Anglais et les Mamelouks (sous le pouvoir ottoman). Militairement, l'expédition n'a pas fait long feu, l'armée est rapatriée en 1801 par vaisseaux anglais. Scientifiquement, on lui doit la trouvaille de la pierre de Rosette et une Description de l'Egypte publiée sous les ordres de Bonaparte (présentée au sein de l'exposition). Toute une préparation scientifique qui permettra les grandes trouvailles archéologiques, celles de Champollion ou d'Auguste Mariette, découvreur, en 1851, de l'entrée du sanctuaire de Memphis.

Ce nouveau monde qu'est « l'Orient » est alors exploité en tous sens par les artistes et l'exposition transpire bien cet engouement : les peintres dévoilent les vestiges archéologiques, l'épopée militaire (Cf. les tableaux de Jean-Louis Gérôme), détaillent les types arabes, tentent de s'immiscer dans les pré-carrés des femmes (Femmes d'Alger dans leur intérieur, Delacroix, 1847), etc. Leurs précisions cliniques s'aventurent jusque dans leurs fantasmes : cette arabie si proche est une terre sublimée de plaisirs et de volupté -celle des harems des femmes, des rêves sortis des fumées des narguilés et des Cléopâtres mortes romantiquement puisque suicidées à coups de serpents-, dont l'histoire est revisitée -les tableaux religieux se fondent dans des décors archéologiques, les vestiges de la culture mauresque sont excavés-, qui contraste en tous points avec leur Europe industrielle, positiviste et urbanisée. Il faudra attendre qu'un premier peintre se rende en indépendant en Algérie (Renoir en 1881) pour que ce romantisme paré de détaillisme s'estompe. Dès lors, les tableaux s'épurent : formes, couleurs, impressions remplacent Histoires et précisions.


En avril 2009, via l'exposition "Voir l'Italie et mourir", le visiteur d'Orsay emboîtait le pas aux artistes romantiques du XIXe lancés,
pinceaux et appareils photos en main, dans le "Grand tour" [de l'Italie] pour traquer découvertes archéologiques, richesse historique et lumière méditerranéenne. Dès les années 1820-1830, ils usaient le concept de "Rome-destination finale" en rallongeant leurs itinéraires jusqu'à Constantinople. A Bruxelles, le visiteur les suit à la trace.

NB : Très peu de textes accompagnant les tableaux, il faut penser à se munir à l'entrée du livret de l'exposition (gratuit) et à faire un tour sur le site internet, très complet.

Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, 3 rue de la Régence, 1000 Bruxelles. du mardi au dimanche de 10h à 17h, fermés les lundis, le 25 décembre et le 1er janvier. Tarifs : 9 euros / 6,5 euros pour les séniors / 2,5 euros pour les moins de 26 ans.


vendredi 12 novembre 2010

André Kertész au Jeu de paume : de la naïveté à la nostalgie


La rétrospective consacrée au photographe hongrois qu’accueille le Jeu de Paume jusqu’au mois de février se déroule chronologiquement. La progression qu’a connue le travail de celui que Henri Cartier-Bresson reconnaît comme l’un de ses maîtres n’en prend que plus d’ampleur et
de sens.

Les premiers tirages des photographies d’André Kertész (1894-1985) sont minuscules, il faut s’approcher des cadres sobres qui entourent de blanc des scènes champêtres (Jeune femme portant des seaux d’eau, Hongrie, 1918), des soldats austro-hongrois enrôlés dans la première guerre mondiale ou des enfants tziganes miséreux. La petitesse de ces clichés, les plus anciens d’ André Kertész, alors même qu’il n’est pas encore un « pro » (et il s’en défendra toujours), les fait plus précieux.

D’autres tirages, plus grands, révèlent déjà qu’elle est sa conception de la photographie : « Ma photographie est vraiment un journal intime visuel [...]. C’est un outil, pour donner une expression à ma vie, pour décrire ma vie, tout comme des poètes ou des écrivains décrivent les expériences qu’ils ont vécues ». Des images qui semblent sortir d’un lointain rêve, son frère Jenö y figure sur les plus significatives, ainsi en est-il de la photographie qui annonce l’exposition « Nageur sous l’eau », une image à la beauté cinématographique qui date de 1917 ! Une autre de son frère capte un le reflet de son visage sur l’eau (Mon frère Eugène à Duna Haraszti, Hongrie, 1919), vient encore illustrer l’intention du photographe : « J’interprète ce que je ressens à un moment donné. Pas ce que je vois, mais ce que je ressens ».

Rêve et bizarrerie sans prétention
Après la guerre, voulant persévérer dans la photographie et sans opportunités en Hongrie, il rejoint Paris en 1925. Il y deviendra vite une figure de l’avant-garde de la photographie : ombres portées, détails grossis et jeux de miroir (déformants), voici quelques-unes des techniques par lesquelles Kertész exprime le rêve et la bizarrerie sans, jamais, la prétention du surréalisme. Il revendique d’ailleurs son indépendance à l’égard de tout mouvement artistique. Il fréquente des artistes, photographie l’atelier de Piet Mondrian, fait de la danseuse Magda Förstner une superbe sculpture et compose le livre Paris vu par André Kertész. La vie qu’il y photographie passe devant son objectif, il ne les « fix/ge » pas comme en donnent le sentiment certaines photographies de Doisneau quelques années plus tard.

Etude avec une fourchette, 1928

La décennie parisienne sera aussi pour lui l’occasion d’être le quasi-initiateur du photo reportage, il travaille notamment pour l’agence VU (créée en 1928) : la photographie n’est plus la simple illustration de sujets mais le mode de les traiter. Ainsi en va-t-il pour Kertész avec, entre autres exemples, le reportage sur le moines de la Trappe de Soligny.

Danseuse burlesque, 1926

1936 - 1985 : New York
En 1936, André Kertész part pour New York avec sa femme Elisabeth. Là, la guerre qui empêche le photographe étranger qu’il est de travailler comme bon lui semble, l’incompréhension que suscitent certains de ses travaux le contraignent au « travail d’esclave » des commandes de magazines. Son espace d’expression est celui de la ville : un nuage égaré dans un ciel clair manque de cogner un gratte-ciel nous dit la désolation de l’artiste. La ville de New York n’en est pas moins présente, il est vrai, souvent au prisme de sa mélancolie européenne.

Nuage égaré, New York, 1937

La dernière série, touchante, que propose l’exposition du Jeu de Paumes est celle de polaroïds. From my window, dédié « à Elisabeth », regroupe 53 polaroids et est publié en 1981. Sa femme, disparue depuis quelques années, revient à la faveur d’un petit buste de verre : André Kertész en fait le sujet d’une série d’où émanent la tristesse due à l’absence de l’être aimé et l'apaisement d’un soleil couchant et d’une fin de vie. Disparu en 1985, celui qui se voulait un éternel amateur, semble avoir sa vie durant gardé la tendresse suffisante qui fait que la vie ne cesse d'impressionner.




Rétrospective André Kertész, Jeu de Paume (Concorde) jusqu'au 6 février 2011

samedi 6 novembre 2010

Siri Hustvedt est "La femme qui tremble"

Déjà, de nombreux papiers ont salué le dernier ouvrage de Siri Hustvedt, La femme qui tremble, sous-titré Une histoire de mes nerfs. Point besoin donc de refaire la démonstration d’un livre original où références scientifiques se mêlent intelligemment à l’émotion. L’auteur elle-même exprime à un moment l’importance capitale de l’émotion dans la qualité du raisonnement.

La femme qui tremble n’est pas un roman. On pense tout de même aux Yeux bandés (1993) qui posait la question crue de l’identité (qui suis-je ?) au travers de l’histoire d’une jeune femme qui se travestit : changeant de sexe pour quelques heures, n’en est-ce pas moins elle ? Dans son dernier ouvrage, la question se pose pareillement du point de vue de la douleur et de la maladie : sont-elles miennes ? Siri Hustvedt a tremblé une première fois alors qu’elle entamait un discours préparé en l’honneur de son père disparu deux ans plus tôt. Cet épisode va se répéter. Depuis petite, elle a connu différents troubles, migraines et autres maux psychosomatiques, sans que jamais elle ne trouve leur raison. Son tremblement va être l’opportunité d’une nouvelle quête intérieure.

L’Occident, depuis Platon, a fondé la dichotomie entre corps et esprit. Il en provient des questionnements insensés qui pourrait se résumer dans cette unique question : qui suis-je ? Suis-je plus mon corps ou mon esprit ? L’un ou l’autre est-il plus significatif, plus essentiel à mon identité ? L’enquête que constitue l’histoire de la femme qui tremble s’engouffre dans ces questions fortes et abordent tant d’explications, d’ordre biologique, scientifique, psychanalytique, philosophique ou mystique.

Ce questionnement existentiel pose évidemment la problématique du langage. Et pour cause, n’est-il pas le lien même entre corps et esprit, entre matière et pensée. C’est le medium de la psychanalyse, verbaliser un intérieur, pouvoir le posséder et non l’inverse. Pourtant, tout commence sans le langage, le lien entre la mère et son enfant pose les termes d’une confiance : « Nos vies commencent par un dialogue muet et, sans lui, nous ne grandirions pas » (p.109). Plus tard, le transitivisme se définit comme un impossible qu’il n’y ait pas un autre qui ne soit pas soi-même. Reste alors le phantasme d’un lien sans communication, d’un sentiment religieux, océanique dirait Freud, de faire un avec le monde. Mais il faut faire le deuil de cette mystique : « on ne peut retrouver la prime enfance » (p.181) et reconnaître en même temps l’existence d’un non dicible. Ludwig Wittgenstein le dit : « Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique », et par conséquent : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». A rebours de ce miroir aux alouettes (le même que celui de Lacan), il s’agit de s’identifier à soi-même. Siri Hustvedt, au terme de sa quête, admet que la femme qui tremble fait partie d’elle. Grandir est peut-être comprendre cela, adopter une autre perspective : « Je souffre moins parce que perception de la douleur et la signification que j’y attache ont changé » (p.202). Il n’est pas question d’accéder à un moi tout puissant qui avance sans doute dans l’existence.

En conclusion, il faudrait citer D.W. Winnicott que reprend Siri Hustvedt : « Se réfugier dans la normalité, ce n’est pas la santé (…). A un moment ou à un autre, il nous arrive à tous de tomber en morceaux et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose » (p.96). C’est exactement la raison pour laquelle, aucun spécialiste de biologie ou psychologie, aucune mystique ne peut lui révéler qui est la femme qui tremble, personne ne détient la réalité de son identité, mieux qu’elle et même si bien sûr elle ne sait pas encore : « Il me semble que parfois retourner en arrière signifie aller de l’avant. La quête de la femme qui tremble me fait tourner en rond, car, tout compte fait, c’est aussi une quête de perspectives pouvant éclairer qui et ce qu’elle est. » (p.88).

La Femme qui tremble, Une histoire de mes nerfs. (The Shaking Woman or A History of My Nerves), de Siri Hustvedt. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 22 €

vendredi 29 octobre 2010

« Solutions locales pour un désordre global » : du (bon) grain à moudre

Le film de Coline Serreau sur les agricultures intensives et biologiques sort en DVD le 2 novembre.

Qu’ils soient économistes, agronomes, ingénieurs, militants ou paysans, les histoires racontées par les multiples interviewés de Coline Serreau commencent de la même façon : à la suite des deux guerres mondiales, les vendeurs d’armes chimiques et de machines se sont reconverties à l’agriculture. La révolution agraire qui s’en suivit, prétendue nécessaire pour épargner les famines aux hommes, a asséchée les sols comme les paysans des quatre coins du monde. Ces derniers étaient désormais liés aux industriels de l'agro-alimentation qui leurs vendaient des produits et des semences dont,jusqu’ici la terre, généreuse et «maternelle», avait toujours su se passer. Certains d’entre eux ont avalé ce qui les avaient déjà tué économiquement : pesticides, insecticides et fongicides. Cependant, pour les Etats-Unis, cette Révolution « Verte » qui rendait la planète plus jaune était un argument sans pareil pour contrer «les rouges» : votre système collectiviste est hors de propos, pour nourrir les hommes il suffit du progrès technique. En réalité, l’argument sanitaire masquait une soif économique inassouvissable.
Depuis, (les années 70 ?) de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer cette triple spoliation du vivant :
- spoliation par les industriels tels Monsanto qui le brevètent ou qui, via les pouvoirs publics, imposent aux agriculteurs de ne faire pousser qu’un nombre très restreint de variétés et font du plaisir gastronomique un jardin d’Eden perdu ;
- spoliation de la terre par les grandes exploitations, lesquelles semblaient jusqu’ici être les seules à pouvoir résister face à cette marchandisation ;
- spoliation de la planète aux hommes par les effets de la Révolution Verte qui détruisent les espèces et transforment la bonne terre, graine de « couscous », en « béton ».

Le film laisse à entendre certaines de ces voix :
- celle de Vandana Shiva, physicienne et l’une des chefs de file des écologistes de terrain. Elle plaide et agit pour un retour aux méthodes et aux recettes de grand-mères face à une agriculture «masculine » et destructrice ;
- Pierre Rabhi, ouvrier agricole devenu l’un des pionniers de l’agriculture biologique. Il appelle ruraux ou citadins à redevenir autonome, soit en cultivant leur jardin, soit en se ravitaillant auprès de petits producteurs, afin de construire «des ponts» au-dessus d’un système qui nous ôte ce qui est à la fois notre devoir et notre droit : nous nourrir nous-même.
- Lydia et Claude Bourguignon, respectivement maître ès sciences agroalimentaire et ingénieur agronome. Ils ont quitté l’Institut national de recherche agronomique (Inra) suite à un désaccord sur les orientations de cette institution pour créer leur propre laboratoire (le Laboratoire d’Analyse Microbiologique des Sols). Ils prônent les rotations de culture et rappellent l’importance de faire cohabiter forets, élevage et agriculture.
- -Dominique Guillet : fondateur de l’association Kokopelli qui préserve les graines anciennes afn de lutter contre la confiscation de semences par les industriels. L’agriculteur Philippe Desbrosses fait de même. Il est pionnier de l’agriculture biologique en France.
- Joao Pedro Stedile, économiste brésilien et l’un des membres fondateurs du Mouvement sans terre ;
- Serge Latouche, économiste théoricien de la décroissance. Il rappelle qu’au rythme où les Occidentaux consomment, bien plus d’une planète serait nécessaire.
- Paysans brésiliens, indiens, français, etc.
Ces voix dénoncent et présentent des solutions. Elles prouvent que l’agriculture biologique est, finalement, bien plus rentable que l’intensive, puisque son bénéfice est d’ordre économique, écologique, esthétique et humain…
…afin que le spectateur, urbain, rural, agriculteur ou non, se mette à manger autrement. Un film non seulement à voir, mais à diffuser. Absolument.

Solutions locales pour un désordre global, de Coline Serreau, avril 2010, 1h53
Sortie en DVD le 2 novembre.


Pour en savoir plus : le site du film.

mardi 26 octobre 2010

« N'omets pas de leur parler d'amour » : les ponts de Mathias Enard

Sur la voûte de la chapelle Sixtine, le doigt du créateur ne touche pas celui de l'homme auquel il vient de donner la vie. Adam a le visage d'un poète turc, prétend l'écrivain Mathias Enard ; Mesihi de Pristina serait ce poète. Il est mort pauvre en 1512, époque à laquelle Michel-Ange concluait la chapelle. De Michel-Ange on a beaucoup parlé, de la chapelle et de dieu aussi, les manuscrits de Mesihi sont dans les bibliothèques de Vatican et de Vienne. Mais d'une éventuelle rencontre entre l'artiste toscan et le calligraphe et poète ottoman bien peu... Pour l'inventer, l'orientaliste Mathias Enard se base sur un fait bien réel : invité à Constantinople, le jeune Michel-Ange a esquissé un projet de pont pour la Corne d'or qui n'a jamais vu le jour. Cette occasion -ou cette oeuvre- manquée, l'auteur la saisit comme une opportunité pour raconter les débuts d'un jeune génie, son amour de la plastique des corps, ses batailles pour obtenir des contrats (notamment de la part du pape Jules II), son énergie insondable que recouvre une frustration toute aussi immense, une incapacité d'aller à la rencontre des autres, des femmes, qui s'explique par trop d'absorbement dans les objets à contempler et à créer, et qui sera résolue, dialectique salvatrice, par la création. Ainsi, le doigt de dieu serait celui de l'esthète orgueilleux, de l'ami insatisfait qui n'arrive à toucher la chair que par l'intermédiaire de ciseaux, crayons ou plumes.

De retour de Zone (Actes Sud -prix du livre Inter 2009), œuvre magistrale sans point qui se lit comme elle semble avoir été écrite -en un souffle-, Mathias Enard nous offre en cadeau ce précieux conte où se rencontrent, dans la ville des carrefour,s génies italiens et turcs. Comme dans Zone, il bâtit des ponts entre les rives méditerranéennes sur lesquels il fait passer vers, intrigues, amoureux secrets, sultans, singe et éléphant...

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, de Mathias Enard, Actes Sud, 153 p., 17 euros.

Zone est sorti en collection Babel (poches d'Actes Sud) en août 2010, 528 p.

dimanche 24 octobre 2010

L'or des Incas, des Chimus, des Mochicas, de Sican, etc...

L'Eldorado que cherchèrent les explorateurs européens existait bel et bien, il se nichait dans les jardins du temple de Coricancha (temple du Soleil) à Cuzco : les massifs y étaient garnis de morceaux d'or fin, des bassins et des vases étaient façonnés de ce même métal et incrustés d'émeraude. La Pinacothèque (Paris 8e) expose quelques pépites du trésor des Incas et des civilisations qui les précédèrent. Une collection riche mais mal organisée...

Le Candide de Voltaire découvre au chapitre XVIII de son conte "l'Eldorado" : reste du pays des Incas que leurs descendants ont préservé des Espagnols. Le Macchu Picchu n'était pas encore connu des Européens au début du XVIIIe siècle mais Voltaire décrit son Eldorado comme « inaccessible », « entouré de hautes montagnes » et de dangereux rapides. Le chanceux Candide réussit pourtant à y entrer et à en sortir chargé de « cailloux et de boue» [comprendre : d'or]. Malheureusement, il perdit bien vite ses pépites dans les précipices...
Les colons espagnols ne surent guère mieux profiter du butin américain : les économistes s'accordent à dire que les richesses rapportées du Nouveau Monde engluèrent l'économie de la péninsule ibérique. Dormant sur ses lingots, la première puissance européenne décrépit dès le XVIIe siècle.

L'exposition de la Pinacothèque rassemble plus de deux cent cinquante pièces provenant des civilisations incas, mais aussi chimus, mochicas, sican, huari, soit des peuples qui pendant deux mille ans peuplèrent le Pérou actuel, l'Equateur, la Bolivie, le Nord du Chili et de l'Argentine. Les Incas n'étaient guère plus doués en tissage, en orfèvrerie ou en poterie que les autres. Simplement, ils furent les derniers à conquérir et à unifier le territoire avant l'arrivée des Espagnols. En bons derniers, ils récupèrent les inventions et les talents de leurs aînées pour construire une civilisation dorée, luisante et aussi fugitive qu'une météorite (1400-1533). Les chroniques des conquistadores la rendirent célèbre.

L'or comme alpha et oméga de la légende inca
Afin de mettre en lumière ce « syncrétisme », la Pinacothèque utilise l'or comme accroche. Dans un univers inca divisé en trois -le ciel, le monde des hommes et celui des défunts-, le précieux métal servait d'intermédiaire : sueur du soleil, donc du dieu le plus puissant, il lui était rendu par des cérémonies et dans les temples ; il protégeait les pectoraux des vivants comme ceux des morts (cf. la tombe du Seigneur de Sipan, tombe moche découverte en 1987 qui recelait une quantité considérable de métaux précieux). Sous forme de bijoux, l'or symbolisait la vassalité des notables vis à vis de l'Inca : ce dernier les récompensait par des parures qui ne pouvaient être portées qu'avec son autorisation.
En capturant les orfèvres chimus (« civilisation » dont l'apogée précéda celle des Incas) pour leur faire travailler le précieux métal à Cuzco, les Incas volaient, avec leurs doigts, leur or.
Francisco Pizarro conquit le Pérou pour son or en ayant au préalable pris soin d'amplifier la rumeur selon laquelle un eldorado existait dans la région. Ainsi, il put se faire financer son expédition par les rois Espagnols.
Pizarro demanda à Atahualpa, l'empereur Inca qu'il captura, tout son or en échange de sa vie. Le souverain fit venir sa fortune des quatre coins du pays. Il fut exécuté afin que la totalité de la rançon ne fut versée. Des marins qui ramenaient une partie du trésor par le lac Titicaca auraient, furieux de cette trahison, fait couler leur cargaison. De là, serait née la légende d'un trésor inca perdu.


Force et failles de l'exposition
Une partie de ce trésor brille devant les yeux des visiteurs parisiens. Mais comme le traître Pizarro, les avaricieux espagnols, peut-être comme les Incas face à Chanchan (la grandiose capitale chimu dont les ruines se visitent aujourd'hui depuis Trujillo [au Pérou]), en tous cas comme Candide, le commissaire et son équipe ont perdu beaucoup de pépites en route : dorée, l'exposition est mal présentée, presque brouillonne. La première partie redore le blason des civilisations pré-incas, toutefois les cartes synthétiques qui auraient pu accompagner des textes bien denses se trouvent un étage plus bas, à côté d'un paragraphe sur les bijoux... Certaines vitrines mériteraient des explications qui ne manquent pas à l'historien puisque le visiteur les trouve dans les guides de l'exposition.

Ainsi ce pense-bête présenté en première salle fait l'effet d'un grand collier de cordes nouées. Il s'agit en fait d'un quipu ("noeud" en quechua), boulier permettant de véhiculer d'un bout à l'autre d'un Empire sans écriture des informations militaires, statistiques ou administratives. Ce pense-bête n'a rien d'Inca, lit-on dans le hors série publié par le Figaro : des quipus datant de 2000 av JC ont été retrouvés dans la citadelle de Caral (N. de Lima). Là encore, le génie des Incas fut de récupérer et centraliser les outils de plusieurs civilisations. Et ce fut cette optimisation qui se révéla être leur véritable or. Quant à l'exposition, plus brillante qu'enrichissante, elle n'est qu'une porte d'entrée dans le temple.


Jusqu'au 6 février 2011 à la Pinacothèque (métro Madeleine).
Tous les jours de 10h30 à 18h. Mercredi jusqu'à 21h.
Tarifs : 8 euros pour les moins de 25 ans et les étudiants / 10 euros

A lire : le hors-série du Figaro, L'or des Incas, 7,90 euros

Les Incas, de César Itier, Guides Belles Lettres des civilisations, 214 p, 17 euros




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