lundi 15 décembre 2008

Dominique Blanc incarne La Douleur de M. Duras

Après l'Amant au Théâtre de la Colline à la rentrée, le Théâtre des Amandiers (Nanterre) présente, avec Dominique Blanc La Douleur, récit autobiographique de Marguerite Duras sur l’attente, au printemps 1945, de son mari déporté. Standing ovation pour un spectacle en tournée dans toute la France (passage à Bâle et au Luxembourg).

Voici bien ¼ d’heure que le public s’installe, se prélasse et papote, et elle, elle est là, seule sur cette immense scène, la tête couchée sur la table, tournant le dos à la salle… Elle attend… Et quand elle parle, elle n’a l’air de rien, vraiment : sa voix monocorde, son gilet d’un vilain violet, son visage rendu blafard par l’éclairage, et ce sac sans fond qu’elle déballe, déballe et déballe sur la table comme on déverse son âme dans un journal. Son journal justement, celui dans lequel elle avait conté la guerre, elle vient de le retrouver, mais affirme n’avoir « aucun souvenir de l’avoir écrit ». Quand l’aurait-elle rédigé ? « En quelle année, à quelle heure du jour et dans quelle maison ? »

En ce printemps 45, De Gaulle proclame la France en deuil national après le décès du Président Roosevelt, les Américains libèrent les camps à l’Ouest et les familles, les femmes, attendent à la Gare d’Orsay le retour de leurs proches prisonniers ou déportés. Elle, résistante, consigne la liste des arrivants dans le Journal Libre, espérant et redoutant tout en même temps de croiser un nom parmi tous, celui de son compagnon : Robert L. Entre ses allers-retours à la gare d’Orsay, la publication de Libre, le téléphone et les soirées silencieuses avec D., elle tente de lutter contre une image qui l’obsède, celle du corps de Robert L. « dans un fossé noir ». Elle imagine sa réaction le jour où elle le reverrait : « Tout ce que je pourrai faire, c’est sourire puis mourir ». Mais le reconnaitra-t-elle seulement ?



Robert L. est Robert Antelme, le premier mari de Marguerite Duras, et D. qu’elle retrouve le soir au retour d’Orsay, D. qui, tente de calmer sa douleur en rationnalisant les faits (« toutes les conneries, vous les aurez dites » s’énerve-t-il devant ses délires philosophiques) est Dionys Mascolo, l’homme que Marguerite Donnadieu a rencontré en 1942 et qui sera son second mari. Quant au texte, La Douleur, il a été rédigé en 1944-45, effectivement comme un journal, puis a été intégré au recueil du même nom.



Sur scène, Dominique Blanc paraît garder le semblant de distance que l’écriture instaure entre le récit et l’expérience vécue : elle n’est pas une comédienne, elle est la voix, la plume du journal… Et comme celle de Duras, ou parce que c’est celle de Duras, cette plume –qui n’est au départ que symbole et distance-, devient tremblante, toute gorgée qu’elle est de ses fantasmes, de ses colères et de sa fatigue…La scène, à peine meublée de quelques chaises, d’une table et d’une seule femme, devient alors tour à tour quai de gare sur lequel s’entassent les familles de déportés, loge de concierge où l’on pleure les maris et disserte d’une Europe où “fument les crématoires“, chambre à insomnie… L’écrivain estimait que l’écrit prédominait sur toute autre forme de représentation ; la comédienne nous le démontre sur scène. Paradoxalement et brillament…



La Douleur, de Marguerite Duras, mis en scène par Patrice Chéreau et Thierry Thieü Niang, interprété par Dominique Blanc. 1h30. Spectacle en tournée. Pour avoir les dates, consultez La boite à sorties.

dimanche 14 décembre 2008

Entretien avec Alain Lipietz : le Deal Vert ?

A l’occasion du Congrès des Verts à Lille, au cours duquel Cécile Duflot a été réélue secrétaire nationale à une large majorité (sa motion de synthèse a recueilli 71% des voix), en3mots a posé quelques questions à Alain Lipietz, économiste et député européen. Comment à l'heure du Grenelle de l'environnement et des négociations européennes sur les réductions de gaz à effet de serre, se situent les Verts ? Réponses d'un écologiste universitaire.

Samedi matin, au palais des Congrès de Lille, dans la salle de sa motion (celle du voynetiste Jean-Louis Roumegas), Alain Lipietz mettait en garde : « à l’heure où tout le monde parle d’écologie, il ne s’agit pas de tomber dans le simplisme de la décroissance. A un moment de crise, où des hommes n’arrivent pas à se loger, à se chauffer, décroissance ne peut être un mot d’ordre pur et simple. » Pour autant « il faut sortir d’une écologie galvaudée »….


En3mots : Qu’il y a-t-il entre « l’écologie galvaudée » et la « décroissance » ?

Alain Lipietz : Il existe un accord général entre les écologistes, que ces derniers soient scientifiques ou politiques, pour dire que l’objectif est « la décroissance de l’emprunt écologiste ». Certains vont faire de cette décroissance une religion : « il faut se serrer la ceinture, consommer moins, arrêter de prendre l’avion pour aller en vacances, etc… » Pour ces personnes, les moyens par lesquels on va réduire l’emprunt écologique deviennent une fin en soi. Puor ma part, je pense que l’objectif est de protéger la nature et notre avenir, et que la réduction de notre consommation est une technique pour le faire, et non l’inverse. Supposons que la fusion froide fonctionne et que cela nous permette de produire de l’énergie sans efforts et sans rien abîmer, en serions-nous satisfaits ? Certains écologistes ne seraient pas prêts à utiliser cette technique. Je ne comprends pas le mot « décroissance ». Décroissance de quoi ? « Développement soutenable » est une bien meilleure formule, qui, de plus, est acceptée par les textes l’ONU. Les mots quantitatifs que sont « croissance » ou « décroissance » sont ainsi remplacés par un terme qualitatif, celui de « développement soutenable ».

A ce débat de fond entre écologistes, se rajoute, à l’heure actuelle, la crise économique. Cette crise est une crise de la demande. Au contraire, la crise de 1980 était une crise de l’offre, ce qui était beaucoup plus difficile à résoudre. Une crise de la demande peut-être, on l’a vu en 1929, résolue par une politique keynésienne. A droite comme à gauche, il existe un consensus sur ce point : droite comme gauche pensent qu’il faut redonner de l’argent au consommateur et baisser les taux d’intérêt. Point. De leur côté, les décroissants pensent qu'il n'est pas forcément nécessaire de mener une politique de relance keynésienne.

Les Verts estiment qu’il n’agit pas de mettre en place une simple politique « néo-kéynesienne » sorte de néo-rooseveltisme [Roosevelt a été élu aux Etats-Unis en 1933 et a mis en œuvre la politique kéynésienne de relance de la demande] qui consisterait à donner une voiture à tout le monde. Il faut au contraire mener une politique de relance « verte », le Green Deal ( Deal Vert en FR), c’est à dire relancer une demande publique fondée sur les énergies renouvelables.


En3mots : de quelles manières peut-être mis en oeuvre ce Deal Vert ?

A.L : Par exemple, au Parlement Européen, je suis un des principaux « surveilleurs » de la Banque Centrale Européenne. Puisque la politique de liquidité de la BCE consiste actuellement à élargir les titres qu’elle rachète, pourquoi la Banque ne pourrait-elle pas décider de racheter des titres meilleurs quant à leur usage ? Par exemple des titres de collectivités locales visant à installer des transports en commun en site propre, etc.

L’industrie automobile dit actuellement qu’on ne peut pas lui imposer de normes environnementales sévères car elle est en crise. Il faudrait conditionnaliser les prêts faits aux industriels à une production plus "verte". Au début de la seconde guerre mondiale, Ford qui était en crise, s’est mis en quelques semaines à travailler 7j/7 et 24h/24 pour fabriquer des avions. L’industrie automobile sous-estime ses capacités de réaction (et cherche, évidemment, à conserver ses chaînes de montage).

L’Europe est réellement l’échelon idéal pour négocier des politiques publiques intéressantes, notamment au niveau environnemental.


En3mots : En tant qu’eurodéputé, pourriez-vous nous dire quelle est la position des Verts européens sur le Paquet énergie climat (les négociations en vue de limiter le réchauffement climatique) ? Sur les objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre ?

Alain Lipietz : Nous, les Verts, voulons que les émissions de gaz à effet de serre baissent de 30% d’ici 2020. La Commission est d’accord pour que l’objectif soit de diminuer les émissions de 30% d’ici 2020, à moins qu’aucun accord ne soit conclu. En ce cas, la Commission est prête à descendre jusqu’à 20%. En pratique, les Etats sont partis pour une baisse de 20% avec des possibilités de rachats de droits d’émissions [comme pour Kyoto]. Ce à quoi s'opposent les Verts.

[Nicolas Sarkozy et Angela Markel ont confirmé hier qu'il ferait adopter le paquet Climat lors du Conseil européen des 11 et 12 décembre. Tel qui sera voté, le texste prévoit une baisse de 20% des réductions de gaz à effet de serre d'ici 2020.]

Sur l’objectif de 20% des énergies renouvelables dans la consommation énergétique totale de l’UE d’ici 2020 (actuellement 8,5%/source : Euractiv) ?

A. L : La tendance, dans ces négociations est à inclure dans les 20% d'énergies renouvelables les agrocarburants (à hauteur de 10%) et le nucléaire. Les Verts se battent contre l’inclusion du nucléaire. Toutefois, il faut savoir que la situation des pays de l’Est rendent les négociations compliquées. Dans certains de ces petits pays, fermer une centrale, héritée de l’ère soviétique, revient à couper 30% de l’électricité du pays. Il est donc difficile d'imposer à ces petits pays de fermer purement et simplement leurs centrales.

Pour ce qui est des agrocarburants, les Verts y sont favorables, nous sommes d’ailleurs le seul parti à avoir pour symbole un agrocarburant, le tournesol. Toutefois, nous avons toujours été contre l’idée qu’il faille évincer les cultures alimentaires et la biodiversité pour produire des agrocarburants et faire rouler des voitures.

Nous nous sommes donc battus au Parlement européen pour ramener de 10 à 4% la part des agrocarburants dans les énergies renouvelables. Nous voterons quand même contre cette partie du texte, mais l’objectif de 4% est pour nous un compromis, un signal fort qui permet d’interrompre la production de premières générations d’agrocarburants. Concrètement, les banques prêtent de moins en moins aux projets d’agrocarburants de premières générations qui transforment directement la betterave ou le blé en éthanol.

Les agrocarburants de deuxième génération sont produits à partir de cellulose [une molécule présente dans tous les végétaux. Ces agrocarburants peuvent donc être fabriqués à partir de végétaux non alimentaires, ou bien à partir de parties non alimentaires de plantes.] Pour produire 1,3 d'agrocarburant première génération, on consomme 1 litre de pétrole. Il faut 1 litre de pétrole pour produire 8 litres d’’éthanol seconde génération. Les Verts sont en faveur du développement des agrocarburants de troisième génération, c'est-à-dire de carburants produits à partir d’algues à huile microscopiques (qui captent du CO2 pour synthétiser de l’huile). Dans ce cas, 1 litre de pétrole est nécessaire pour produire 40 litres de biocarburant.

N.B : La motion de synthèse portée samedi par Mme Duflot et votée à plus de 70% des voix, s'intitule "l'alternative écologiste", elle "réaffirme l'orientation générale des Verts en faveur de la décroissance sélective, équitable et solidaire". La tendance de Mme Voynet (et M. Lipietz) qui était arrivé deuxième lors du vote des militants du 16 novembre, était moins favorable à la notion de "décroissance" que le courant de Cécile Duflot (arrivé 1er), mais elle s'est ralliée à la majorité pour garder un parti uni et obtenir des sièges au sein du secrétariat national.

Paru dans en3mots le 8 décembre 2008.
Merci à Dom pour ce sympathique week-end lillois !

mercredi 10 décembre 2008

Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, Prix Renaudot

Les aventures de l’explorateur et africaniste lyonnais, Olivier de Sanderval, bourgeois du XIXème qui fondit Conakry et devint roi du plateau de Kahel (actuelle Guinée), étaient enfouies dans les tiroirs de l’Histoire coloniale. C’était sans compter sur Tierno Monénembo, auteur d’origine guinéenne vivant aujourd’hui à Caen, qui en fit le sujet de son 9e roman (Ed. Seuil). Et le prix Renaudot, que l’écrivain reçut, continue à raviver la mémoire de l’explorateur d’Afrique de l’Ouest.

Olivier de Sanderval est un ingénieur issu d’une famille bourgeoise lyonnaise. Aventurier-rêveur, avide d’exotisme et de récits de voyages, il est persuadé que seule l’Afrique permettra à l’Histoire, « de recommencer ». Parce que l’Europe est menacée par la « glaciation », parce que « les gènes de l’homme blanc sont usés », c’est à l’homme noir vivant sur les terres chaudes du continent africain « de prendre le relais ». Toutefois, cette poursuite de l’Histoire exige que les Européens transmettent aux “Nègres la lumière qu’[ils] ont reçu d’Athènes et de Rome ». Afin de prendre part à ce passage de flambeau, Olivier de Sanderval prévoit de construire un chemin de fer reliant le Fouta Djalon (actuelle Guinée) jusqu’à l’Océan Indien (soit plus de 9000 km). Ce projet « humaniste», « scientifique » n’est pas dénué, chez cet original aux « airs de chevalier Bayard », d’une pointe de mégalomanie : le Lyonnais compte devenir Roi du Fouta Djalon, battre monnaie et monter son armée…

Débarqué en Afrique avec pour seul bagage ses notes sur L’Absolu, étrange recueil philosophique qui occupe ses nuits d’insomnies, l’homme se retrouve face à des colons anglais bien implantés en Afrique de l’Ouest et à une aristocratie Peul divisée mais méfiante envers tout Blanc qui s’aventure à quelques kilomètres à l’intérieur des terres. Optimiste, l’explorateur affronte les dysenteries et les séjours en prison, apprend la langue Peul et pour se faire accepter, applique coûte que coûte son dicton : « les connaître plutôt que les combattre »… Un principe qui n’est pas en usage au sein du tout jeune ministère des colonies de la Métropole qui commence à lorgner au-delà de Conakry… La course est alors enclenchée entre les représentants d’une « colonie d’administrateur » et les partisans « d’une colonie de pionniers et de capitaines d’industries ».


Le lecteur, qui connait les résultats de la course, a souvent bien moins conscience de l’existence de cette dernière, ni même de la rapidité avec laquelle elle a été menée. Le roman s’ouvre avec le premier voyage de l’explorateur lyonnais, en 1880, à une époque où seules les côtes du Fouta Djalon étaient pratiquées par les commerçants européens. En 1891, la Guinée est proclamée colonie française. Olivier de Sanderval, dont les récits de voyages avaient été, un temps, largement prisés par la bonne société métropolitaine, mourut dans l’oubli. Entre temps, il avait été reconnu citoyen Peul et même « roi » de Kahel. Près de quatre-vingt dix ans plus tard, un écrivain guinéen francophone, réfugié successivement au Sénégal, en Côte d’Ivoire puis en France (en 1973) s’intéressa à lui, adoptant ainsi la démarche inverse d’Ahmadou Kourouma qui, dans Le Soleil des indépendances (1968), dénonçait les méfaits de la colonisation vus de la période des indépendances.

Avant d’être primé en France par le Renaudot, Tierno Monémembo avait déjà reçu les honneurs sur son continent d’origine avec Les Ecailles du Ciel (grand Prix de l’Afrique Noire). « Pour que les Français lisent des auteurs africains, il faut qu’ils soient primés au préalable » avait estimé l’écrivain Patrick Besson, juré du Renaudot 2008. Effectivement, Le Roi de Kahel, roman d’aventure, livre d’histoire, allégé par l’humour et l’originalité de son personnage, est une bonne invitation.


Le Roi de Kahel, de Tierno Monénembo, Ed. Du Seuil, 261 p, 19 euros.



« C’est en quelques sortes les bourgeons de la colonisation. L’esprit de l’Europe s’infiltre dans le corps de l’Afrique. Mes rêves de jeunesse commencent à se réaliser, j’arrive au bon moment » (p 27) « L’Afrique, il [le ministre des Colonies, de Laporte] savait à peine par où ça se trouvait et les colonies, il les imaginait à peine plus compliquées que la Camargue, avec des singes à la place des chevaux » (p 193).

Atiq Rahimi : Syngué sabour, Prix Goncourt


Décidément, en récompensant des hommes, les jurés du prix Goncourt s’intéressent aux femmes… L’année dernière, Gilles Leroy reçut le prestigieux prix littéraire pour Alabama Song, qui contait l’histoire de Zelda, la femme de Scott Fitzegerald. Cette année, le Goncourt a été remis à l’écrivain afghan Atiq Rahimi pour Syngué sabour (ed. POL). Dans ce premier et court roman écrit en Français, une épouse veille son homme dans le coma alors qu’au dehors, les combats continuent de sévir…

Dans une chambre « sans ornement », un homme est allongé « l’air hagard » : « bouche entrouverte, regard perdu dans les poutres sombres du plafond ». A ses côtés, sa femme se lamente : voilà seize jours qu’elle “vit au rythme de son souffle“, change sa poche de perfusion et égrène son chapelet… en vain : « Sans toi, je ne suis plus rien » (p 27)…


Les heures passent avec les tirs de kalachnikov et la chambre, hors temps, devient la caisse de résonance des souvenirs de la femme. En 10 ans de mariage, elle avait bien peu parlé à l’époux avec qui elle avait été marié de force : de guerres en trêves, lui n’avait vécu que deux ou trois ans avec elle… et quand bien même… il ne l’avait « jamais écoutée […] jamais entendue ». Maintenant qu’il est éternellement là, présent et silencieux, la femme va, presque malgré elle, en faire sa « pierre de patience », sa singué sabour, cette précieuse pierre qui servait de siège à Adam au paradis, et que Dieu a descendu sur Terre en même temps que son propriétaire « afin que les enfants d’Adam puissent parler de leur détresse, de leur souffrance ». Cette pierre est la Ka’aba de la Mecque, le corps de l’homme inerte sur lequel percutent les récits de fiançailles, les attentes et les fantasmes de la jeune vierge, l’étonnement de la première nuit, les plaisirs et les secrets maternels. Et, parce que dans le mythe religieux la pierre éponge les maux jusqu’à éclatement, la femme scrute sur la carcasse masculine le moindre tréssautement ; elle saisit chaque minute d’immobilité comme un répit lui permettant d’avancer ses confidences plus avant…

« Il n’était, il n’était pas » : ainsi commencent les contes arabes. Dans Syngué sabour, la formule, qui n’est point écrite, transparaît. Le récit n’est pas situé chronologiquement, les personnages ne sont pas nommés, seule une indication de lieu est donnée « Quelque part en Afghanistan » avant d’être immédiatement nuancée « ou ailleurs ». A l’annonce du prix Goncourt, Atiq Rahimi a précisé : « Je parle des femmes afghanes comme de toutes les femmes du monde. Les femmes afghanes, comme les femmes du monde entier, ont des désirs, des rêves et des espoirs, leurs forces et aussi leur faiblesse ». Plus que l’absence d’indications spatio-temporelles, ce sont, entremêlées au monologue de la femme qui s’enfonce toujours plus profond dans l’introspection, les phrases sèches, courtes et froides du narrateur qui universalisent le récit et lui confère une tension dont on ne sait si la syngué sabour pourra l’absorber entièrement….
Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi, chez P.O.L., 155 pages, 15 €.

“[...] Ta mère, avec son énorme poitrine, qui venait chez nous pour nous demander la main de ma soeur cadette. Ce n’était pas son tour de se marier. C’était mon tour. Et ta mère a simplement répondu : Bon ce n’est pas grave, ce sera elle alors…” (p 83)
Article publié dans en3mots le 8 décembre 2008

dimanche 7 décembre 2008

«Terre natale, ailleurs commence ici », Depardon et Virilio à la Fondation Cartier

« Que reste-t-il du monde, de la terre natale, de l’histoire de la seule planète habitable aujourd’hui ? » Telle est la question que se posent Raymond Depardon, cinéaste et photographe et Paul Virilio, urbaniste et philosophe. L’évènement, qui prend place à la Fondation Cartier est annoncé comme une « exposition ». Il s’agit bien plutôt de trois films, trois projections sur le mouvement, les migrations et l’enracinement.

Ailleurs commence ici

Deux étages d’exposition pour une question. Le sous-sol est consacré à Paul Virilio. Filmé, l’homme marche vers nous tout en nous faisant état des dernières prédictions des Nations-Unies : d’ici 2040, un million de personne vont se déplacer, ce qui représente un « mouvement sans précédent ». Mais les migrations sont de diverses formes (ah oui?), le philosophe opposant le nouveau sédentaire, « celui qui est partout chez lui, avec le portable, l’ordinateur, aussi bien dans l’ascenseur, dans l’avion, que dans le train à grande vitesse » au nomade qui est « nulle part chez lui », sans-cesse en transit, dans des tentes ou des charters.

Ci dessus : Brésil, Photo : Raymond Depardon

Guerres, ouragans, questions économiques ou politiques… les multiples causes de l’obligation de bouger sont déversées aux yeux des visiteurs sur une plafond d’ordinateurs qui s’allument et s’éteignent tour à tour, comme dans une salle de rédaction où les images du JT défileraient non-stop, comme dans une salle de marché dans lesquelles les mouvements de la bourse sont remplacés par les mouvements du monde. Point de dates, de chiffres, ni même de paroles, simplement un défilé d’images rapides. La salle de projection du sous-sol rationnalise ce discours en montrant par un défilement de cartes pédagogiques l’importance des remises d’épargnes des émigrants pour les pays en développement, l’augmentation des flux de réfugiés politiques (et des conflits) depuis les années 1990, l’importance croissante à venir des réfugiés écologiques…. Insistant sur la période 1990-2007, le philosophe (aidé pour ce travail cartographique d’universitaires) tente de faire des projections : quelles seront les pays les plus touchés par la sécheresse dans les décennies à venir, les villes du littoral qui risquent de sombrer… ? Le travail présentée n’offre aucune révélation au visiteur averti, mais lui permet simplement de prendre conscience de l’ampleur du phénomène migratoire présent et à venir.


Crédit Photo : Diller Scofidio Renfro

Terre Natale

Le rez-de-chaussé est consacré aux œuvres de Raymond Depardon. Comme son nom l’indique « Donner la parole » est un film d’interview. Qu’ils soient issus de tribus Mapuches (au Chili), Quechua (Bolivie), Yanomami (Brésil), Afar (Ethiopie)… qu’ils parlent en breton, en patois, en arabe, en chipaya ou en guarani, tous les interviewés disent leur attachement à leur terre, leur crainte de se la voir spolier ou abîmée, la disparition de la terre impliquant, pour tous, l’extinction du peuple qui l’occupe. La plupart des Indiens d’Amérique du Sud interrogés avouent d’ailleurs être les derniers de leurs tribus. Si implantés soient-ils, ils sont déjà des exilés, et font état de leur impression d’étouffer (« Les villes sont en train de nous encercler, nous ne savons plus où fuir » explique une femme Guarani). La caméra leur offre l’occasion de lancer un appel aux « Blancs » destructeurs de la « terre-forêt » et, dans le même temps, pourvoyeurs de médicaments. On reconnaît dans ce film militant, le regard de Raymond Depardon, son insistance à filmer les visages, à vouloir pénétrer les cœurs, sa volonté de prendre le temps d’écouter. Un court métrage comme une introduction à La vie moderne.

La « vie moderne » justement, celle des citadins sans cesse en mouvement, Raymond Depardon la présente dans un deuxième film « Tour du Monde en 14 jours ». Une projection qui se présente comme « le pendant » de la première. Quatorze jours durant, le caméraman a parcouru de grandes agglomérations, filmés des urbains pressés, en transit, attachés simplement à leurs écouteurs et leurs i-pod. A l’inverse de « donner la parole », les images sont rapides, dénuées de mots, elles sautillent de belles japonaises en touristes américains replets, de clichés en clichés. Pourquoi ce « tour du monde en 14 jours » ? Pour souligner l’absurdité de nos mouvements en les portant à leur paroxysme ? Illustrer une fois de plus l’uniformisation qu’induit la mondialisation et l’opposer ainsi à la variété des tribus précédemment interrogées ? Participer à la pollution dénoncé par Paul Virilio à l’étage en dessous ? Conceptuellement les deux films se répondent effectivement, mais, finalement, le visiteur n’apprend pas grand-chose… Reste La Vie Moderne et le discours de Claude Lévi Strauss largement relayé ces jours-ci qui nous disent bien plus finement ce que l’exposition de la fondation Cartier effleure.

Honolulu, Crédit Photo : Raymond Depardon

« Terre natale, ailleurs commence ici », Raymond Depardon et Paul Virilio, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, jusqu’au 15 mars 2009, tous les jours sauf le lundi de 11h à 20H, le mardi jusqu’à 22h, Tarif : 6,50 euros ; TR 4,50 euros, gratuit pour les moins de 10 ans et pour les moins de 18 ans le mercredi de 14h à 18h
261 bd Raspail, Paris 14e, Métro Raspail ou Denfert Rochereau, 01 42 18 56 50.

Article paru dans La Boite à sorties le 1er décembre 2008


Au Grand Palais, Picasso admirateur et railleur

Cezanne, Poussin, Goya, Rembrandt et Delacroix accueillent le visiteur. Au milieu d’eux, un Picasso mouvant, tantôt homme en perruque réfugié dans des siècles passés, tantôt silhouette déstructurée devant son chevalet… Jusqu’au 2 février 2009, le peintre et ses maîtres sont au Grand Palais…

En entrant dans la première salle de l’exposition on est encerclé par une myriade de visages, autant de peintres qui, du haut de leurs autoportraits, nous regardent…. Parmi eux, une figure revient sans cesse, tel un fantôme hantant les siècles ; l’élégant aristocrate du XVIIe se pare d’un vert Cezanne avant de se travestir en sculpture moderne… C’est Picasso, l’artiste aux mille maîtres, hommes de la Renaissance –ou de l’Antiquité- qu’il a copiés ou parodiés, qui l’ont inspiré.


Yo, Picasso, autoportrait 1901

Dans la deuxième pièce, se dresse tant qu’elle le peut La Venus de Milo, semblable à celle du Louvre, mais signée Picasso. C’est une copie, jusqu’à la veille du XX ème siècle, l’artiste encore disciple est occupé à perfectionner sa technique adoptant des sujets et un style conventionnels. De toutes ces heures d’absorption, de cette passion pour le classicisme quand d’autres -« l’avant-garde »- se passionnent pour le néo-impressionnisme, naîtront les tableaux qui « manquent au musée» de l’artiste. Aux côtés de La Toilette de Psyché d’Antoine Dubois (XVIIe siècle) et des Grandes Baigneuses de Renoir (1884-1887), Picasso accroche ses Trois Femmes à la Fontaine (1921)…
La collection « hispanité » est elle aussi largement complétée par des toiles vivement colorées. Son Matador porte l’épée comme le toreador d’Edouard Manet ; son Nain a la posture de hommes de cours de Velasquez, mais par son irréalisme, il est rendu plus expressif encore…



Matador saluant, E. Manet, 1866-67




Le Matador, Picasso, 1970

La parodie des grands n’est nullement dissimulée, bien au contraire, d’une seule composition, l’artiste produit d’infinies variations. Ainsi, Les Ménines de Velasquez, se font tour à tour denses agencements géométriques ou silhouettes simplifiées. Enlevées à Poussin, les Sabines sont, de l’autre côté de la salle, semblables aux femmes éventrées, désarticulées, foulées aux pieds du Guernica.

Les femmes… Plus que tous les Poussins, les David et les Rembrandt, ce sont elles que l’artiste a décliné… Ou plus précisément, par eux qu’il les a décliné, elles… Après une parenthèse « natures mortes et bodegas », l’exposition redevient un harem. La pensive Arlésienne de Van Gogh s’y est dotée d’un sourire carnassier tandis que la femme triste attablée Au café dit l’Absinthe de Degas s’est changée en Buveuse d’absinthe au regard noir… Les femmes de Picasso ont du caractère et des fantasmes à fleur de peau : un siècle après Les Demoiselles du bord de Seine que Courbet avaient peintes rêveuses, déjà langoureuses, Picasso accompagne les deux jeunes filles de deux autres corps, peut-être ceux qu’avant Freud, en prudes bourgeoises, les demoiselles n’avaient osé se représenter… Paraissant au premier abord n’être que d’absurdes assemblages de ventres, de seins et de pieds énormes, ces figures seraient peut-être plus humaines qu’il n’y paraît… plus humaine en tout cas que la proportionnée Odalisque en grisaille d’Ingrès, créature devenue quasi-divine par la lumière qu’elle renvoie. « Les beautés du Panthéon, les Vénus, les Nymphes, les Narcisses sont autant de mensonges. L’art n’est pas l’application d’un canon de beauté, mais ce que l’instinct et le cerveau peuvent concevoir indépendamment du canon » déclare Picasso. Toute aussi grise, sa Nue couchée avec un chat nous observe de son œil rassurant…. L’Olympia d’Edouard Manet a elle aussi son pendant(if), le Nu couché au collier.

Odalisque en grisaille, Ingres, 1824-1834



Nu couché jouant avec un chat, Picasso, 1964

Dans cette dernière salle, les grandes dames veillent sur « les filles » cachées sous des tables vitrées. Dans des aquateintes et des encres de Chine, Degas est représenté avec les prostituées qu’il avait peintes un siècle auparavant : Degas paie et s’en va. Les filles ne sont pas tendres ; Filles au repos avec Degas songeur titre Picasso qui s’est aussi moqué de Raphaël et de sa Fornarina… Classiciste, cubiste, surréaliste… l’artiste fut aussi un humoriste…

Picasso et les maîtres, jusqu’au 2 février 2009, Galeries nationales du Grand Palais, ts les jours 10h-22h, sauf le jeudi jusqu’à 20h Métro Champs-Elysées-Clémenceau, 12 euros, TR : 8 euros.

Article paru le 13 octobre 2008 dans La Boite à sorties.
Sources : l'exposition du Grand Palais et les recherches de Claire Picasso selon Dagen (cf ci-dessous).

DVD : Claude Lévi Strauss par lui-même

Journée spéciale et inauguration d’une plaque commémorative au musée du Quai Branly, émissions télévisées et radiophoniques, ou une récente publication à la Pléiade, pour son 100E anniversaire, Claude Lévi-Strauss cumule les hommages. Dans ce fatras de « richesses intellectuelles » « consommées avec boulimie » comme l’aurait dit l’anthropologue lui-même, La Boite à sorties s’est penché sur le coffret de DVD des éditions Arte de Pierre-André Boutang et Annie Chevallay.

Le coffret DVD Claude Lévi Strauss des éditions Arte contient quatre documentaires : « Claude Lévi Strauss par lui-même », « A propos de Tristes Tropiques » « Un cabinet de curiosités et Lévi Strauss et la musique. Arte n’aura pas oublié les leçons de celui qui, de la contemplation d’une fleur aussi finement ordonnée que la boule de pissenlit, devint le « père du structuralisme » : les 4 DVD se complètent et se répondent harmonieusement, formant ainsi un récit intelligible.

Claude Lévi Strauss par lui-même : du pays sauvage à la pensée sauvage

Comme Tristes Tropiques s’ouvrait avec le fameux « Je hais les voyages et les explorateurs », avant de relater les expériences de voyage de l’anthropologue, le film Claude Lévi Strauss par lui-même commence par ces propos « Je ne peux pas dire que je me sente particulièrement à l’aise dans le siècle dans lequel le hasard m’a fait naître », avant d’enchaîner sur la vie de son auteur, ses influences et son oeuvre, une pensée qui aura marqué son siècle….

Claude Lévi Strauss a grandi dans un « atelier d’artiste » auprès d’un père portraitiste « peu embrayé sur son époque » mais bricoleur et d’un grand-père maternel grand rabbin de Versailles. Les fins de mois étaient bouclées par des petits travaux d’artisanats auxquels participait Claude. En 1930, grâce à une commande de l’Exposition coloniale pour le Pavillon de Madagascar, la famille put acheter une vieille magnanerie en ruine dans les Cévennes. Ce fut dans cette région du Sud de la France que l’adolescent eût « la révélation du pays sauvage ». Randonneur, il se passionna de géologie, la science de « l’infrastructure » par excellence. Sa découverte de Freud, et donc de la superstructure que représentait l’Inconscient, fut pour lui une « révolution intellectuelle» : Il s’avérait avec la psychanalyse que même ce qui se présentait sous une apparence irrationnelle pouvait cacher une rationalité secrète.
Constat dont l’universitaire se souvint lors de ses études des sociétés primitives d’Amérique Latine : Bororo, Caduveo, Nambikwara…, et de son analyse des mythes de ces mêmes tribus. Les mythes sont le ferment de la « pensée sauvage », une pensée qui prend l’univers pour un donné et qui, pour le comprendre, utilise ré agence les éléments qu’elle a sous la main. Bricoleuse, la pensée sauvage s’oppose à la pensée scientifique, pensée de « l’ingénieur » qui cherche à pénétrer toujours plus avant les différentes couches de l’univers : quand la science explique les éléments du réel un par un, les mythes tâchent de rendre compte de la totalité de l’expérience sociale.

D’Un Cabinet de curiosités à Lévi Strauss et la musique: les mythes revisités

Pour le comprendre, l’on peut regarder dans le « cabinet de curiosité » du 2e DVD, les chapitres reprenant les « Mythologiques ». La méthode de l’anthropologue ressort clairement du récit de Catherine Clément : comme une partition de musique superpose différentes lignes en même temps jouées, Claude Lévi Strauss superpose les mythes afin qu’ils s’éclairent les uns les autres, et qu’ainsi, en ressortent les points communs et les clivages.

Claude Lévi Strauss explique le mythe d’Œdipe à la lumière des contes qui le précède. Il en fait le récit symptomatique des difficultés pour une société de croire que l’homme est le fruit de l’acte sexuel alors qu’elle pencherait a priori pour la théorie de « l’homme sorti de terre comme un poireau ». Toujours grâce à son « analyse structurale des mythes », l’anthropologue relie le Père Noël supplicié en 1951 par un clergé dijonnais énervé au Roi des saturnales que brûlaient les Romains avant l’ère chrétienne…

« Le temps ici se confond avec l’espace » déclare le Parsifal de Wagner. Pour Claude Lévi Strauss cette phrase était la meilleure définition du “mythe”, les sociétés nourries des mythes, dites “sociétés sauvages” étant justement celles qui abolissent le temps, celles chez qui, par des rites incessants, le présent est “un passé revivifié sans arrêt“.

En bon arrière petit fils d’un grand musicien collaborateur d’Offenbach, Isaac Strauss, Claude Lévi Strauss était un amoureux de musique… Cette dernière nourrit sa pensée, l’aide à construire ses ouvrages, l’obsède lorsqu’il exilé au fond de la forêt amazonienne. Interrogé par Catherine Clément, le compositeur Jean Zygler explique la fascination du penseur « des mythes » pour une musique qui se développe indéfiniment, sans jamais se terminer si ce n’est avec la mort (la musique wagnérienne par excellence).


« Père du structuralisme », écologiste avant l’heure, voyageur, mélomane, collectionneur, dessinateur, penseur qui ses goûts artistiques aux goûts scientifiques, Claude Lévi Strauss est aussi, pour ses découvertes sur la parentalité et sur les mythes, une référence incontournable pour tout ethnologue. Les DVD présentés ici permettent d’appréhender à merveille cette personnalité à multiples facettes qui, elle-même, ne se pensait que comme « infirme » « carencée », simple « lieu passif » « où se passe certaines choses », où se déroule une pensée, où s’analysent les mythes, etc…


Claude Lévi Strauss par lui-même, Arte Vidéo
Claude Lévi Strauss par lui-même interrogé par Jean-Claude Bringuier, Pierre Dumayet, Jean José Marchant, Bernard Pivot et Michel Treguer, avec la participation de Vincent Debaene et Frédéric Keck (l’auteur de Claude Lévi Strauss une introduction, paru aux éditions Pocket Agora)
Un cabinet de curiosité, Lévi Strauss et la musique et A propos de Tristes Tropiques, trois films réalisés par Guy Seligmann.
Durée des 2 DVD : 3 heures, 19, 99 euros.

Article tel qu'il est paru dans La Boite à sorties le 28/11/2008


Ci-dessous, la rivière de Thines, village du pays cévénol. Ces collines sauvages, vertes et pierreuses, furent à l'origine de la "révélation" de Claude Levi Strauss :


 
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