dimanche 22 novembre 2009

Honecker au 21ème siècle

Honecker est un Berlinois moyen, homme ordinaire, qui vit dans le cruel 21ème siècle, cela suffit au titre du nouveau roman de Jean-Yves Cendrey : Honecker 21. Pour le reste, une vingtaine de chapitres sera nécessaire pour nous faire sourire des malheurs d'un contemporain qui nous ressemble tant : un jeune Berlinois se sent de plus en plus traqué par la société de consommation, par sa femme plus cultivée que lui et qui va bientôt lui imposer un enfant. Il a soudain envie de reprendre sa vie en main, ce qui ne fera que mener à sa perte, même pas tragique.

La société de consommation, une société totalitaire
Le roman fait largement le portrait d’une société de consommation à la fois oppressante et en dehors de laquelle on ne peut pas vivre, la société dans laquelle vit Honecker est tout simplement totalitaire. Certes, ce qui est oppressant, c’est le confort dans lequel on est installé, ce que l’on nous oblige à faire c’est consommer en fréquentant un centre de remise en forme, en achetant de magnifiques machines à expresso, en conduisant des voitures blindées d’électronique… Pas de quoi se révolter ! C’est la démocratie (au 21ème siècle élargie à la consommation), la douce tyrannie qui prive progressivement des libertés décrite par Tocqueville au 19ème siècle !

La culture, ne faisant pas exception, entre en plein dans cette société de consommation. Turid est celle qui représente la terreur de la culture, celle qui dicte à son mari ce qu’il doit avoir vu et lu, ce à quoi il doit s’intéresser. Certes, le théâtre ou la littérature ont toujours été des marqueurs sociaux mais ils sont d'autant plus stigmatisants au 21ème siècle que la démocratie a rendu la culture accessible à tous. Tout le monde peut aller voir une pièce de théâtre, lire les classiques de la littérature allemande… Alors, si Honecker s’ennuie fermement, cela signifie qu’il est définitivement inintéressant.

Assurément les générations précédentes ont fait le lit d’une telle société en négligeant le lien familial. C’est le cas de Honecker : ses parents l’ont délaissé trop occupés à profiter de cette nouvelle société qui donnait accès à tout, qui permettait tout, y compris à une mère de ne pas éprouver l’amour filial. En manque de ce fondamental qui enracine tout être dans un milieu, Honecker a le vertige, cette société lui offre tout mais il ne sait quoi choisir. Cette société totalitaire lui annihile jusqu’à ses propres désirs, lui imposant ceux qui correspondent à ce qu’il doit être : avoir une machine à expresso hors de prix, habiter dans un immense appartement, voir telle pièce, lire tel livre.

Enfin, l’action du roman se situe à Berlin, capitale européenne, autrefois déchirée entre communisme et libéralisme. Mais force est de constater que cela aurait pu tout aussi bien se passer à Paris (Honecker 21 est définitivement un roman français !). C’est mesurer à quel point cette société de consommation est dictatoriale, car en plus d’être totalitaire socialement, elle l’est à un niveau géographique, la société de consommation est mondiale, en tout cas occidental.

Une vie vide de sens
Honecker travaille dans la téléphonie mobile, sa femme dans les médias. Ils sont un condensé de ce 21ème siècle où il faut pouvoir communiquer tout le temps, et même s’il n’y a pas grand-chose à dire comme le souligne, de manière agaçante il est vrai, un vieil acteur ami du couple. Ce personnage représente à la fois la critique de la société (un rôle depuis toujours tenu par l’art) et le fait qu’elle a été ingérée et digérée par notre société. C’est comme si l’art, la chose même qui réfléchissait sur la société et sur le sens de la vie, qui éventuellement donnait du sens, avait abdiqué en acceptant de faire partie de la « société du spectacle ». Dès lors, la seule posture tenable est le cynisme si bien manié par le vieil acteur.

Confortant chacun dans une certaine qualité de vie, privant chacun de la critique, la société de consommation creuse le vide intérieur. Chez Honecker, les crises de panique sont caractéristiques de ce sentiment de profond vide, une panique dans laquelle il s’engouffre finalement car elle le remplit justement : « ça faisait peur, et que plus il avait peur plus il se sentait revivre, et mieux il réagissait » (p.101). Le roman se déroule à un moment clé où Honecker décide de prendre sa vie en main. Ainsi il doit répondre aux questions qu’il esquive habituellement : « Le propre d’Honecker est d’éviter les questions qu’il multiplie devant lui comme des piquets de slalom propres à faire sinuer ce qu’il croit sa réflexion – mais qui s’assimile trop souvent à une acrobatique glissade sur la neige fondue. » (p.89). C’est ainsi qu’il se trouve dans un état d’indécision chronique, regrettant ce qu’il vient de faire, projetant ce qu’il aimerait faire. Ses sentiments sont aussi en proie à une cyclothymie qui, finalement, viendra à bout d’Honecker : il passe de la certitude de n’avoir que goûté à « l’illusion de la félicité amoureuse » (p.92) à celle d’aimer vraiment Turid et ne douter pas qu’il aimera son enfant. Finalement, il mesure combien il a mal vécu, n’ayant fait qu’imiter des façons de vivre.

Comment donner un sens propre à sa vie ?
Honecker ne semble pas avoir de désir propre, ses désirs sont dictés par la société de consommation, il s’apitoie d’être commun, même dans ses fantasmes sexuels. Il est frustré dans tous ses désirs. Il est ainsi la proie de pulsions qu’il a du mal à comprendre et qu’il fait aussitôt regretter. Il voudrait donner un sens à sa vie, ne plus se sentir le jouet de la société de consommation ou celui de Turid. Mais à quel genre de désir véritable la société de consommation fait-elle une place ?

Dans un premier temps, Honecker pense qu’en assouvissant ses désirs sexuels, en trompant Turid alors qu’il ne l’a jamais fait, il fera quelque chose par lui-même mais il déchante vite, comprenant que ses désirs sont de l’ordre de la pulsion et qu’ils n’ont rien d’original. Ce qui enlève du sens à ses désirs relève aussi du fait qu’il se rend compte qu’ils ne sont pas originaux, au sens où Honecker n’est pas unique : il a les mêmes biens de consommation, mais pire, il a les mêmes désirs. La société le considére comme un parmi tant d’autres, Honecker est à la recherche d’une reconnaissance et il ne la trouve qu’en volant une fleur en plastique dans un cimetière : « une distinction honorifique, celle de le faire exister, homme ignoré, homme dédaigné qu’il était, méprisé par son boss et tous les patapoufs de la terre, sans doute aussi par sa compagne sans doute hypocrite, et qui assurément le serait un jour par son propre enfant. » (p.90). Comme un prélude au désir de mort qui fleurit en lui.

Voulant devenir quelqu’un aux yeux de la société et aux yeux de Turid, et puisque réclamant de l’attention, il échoue à inspirer de l’admiration, il se dit qu’il pourrait bien tuer quelqu’un : « Inspirer de l’admiration ou de la répulsion, c’est du pareil au même. On est devenu quelqu’un, l’essentiel est là » (p.91). Mais là encore, n’est-ce pas la société de médias qui dicte un tel désir ? Celui de faire la une des journaux, une manière de devenir quelqu’un, peu importe qu’on nous admire ou que l’on fasse horreur ? Mais, et cela désespère encore plus Honecker, il pense manquer de courage, ne pas avoir les mains assez fortes pour tuer. Aussi, ne supportant plus de continuer à vivre dans un tel mépris de lui-même, ce désir de mort se reporte sur sa propre personne : « C’est douloureux de résister à une aussi folle envie de s’affoler » (p.11), une injonction répétée plus tard, une manière de voir que ce désir de perte s’est progressivement imposé tout au long du roman : « C’était douloureux de résister à une aussi folle envie de s’affoler, de s’écorcer, de tomber en poussière » (p.88).

Tout comme Grimmelshausen décrivait l’absurdité des Aventures de Simplicius Simplicissimus au 17ème siècle, Jean-Yves Cendrey relate celles non moins absurde, souvent drôles, mais aussi désespérantes de Honecker au 21ème siècle.

"Honecker 21" Jean-Yves Cendrey, Ates Sud, 18.50€

JMG Le Clézio, loin de tout et au cœur d’un essentiel

JMG Le Clézio n’est pas de ces écrivains qui traînent leurs guêtres sur les plateaux de télévision ou dans les studios non moins aveuglants de la radio. JMG Le Clézio habite le monde mais pas Paris, pressentant déjà les dangers que pouvaient représenter les stucs de cette littérature qui ne parle que d'elle : « A Paris, je crois que j’aurais mis plus de temps à m’apercevoir de l’inutilité des mondanités et du gaspillage d’énergie qu’elles représentent » (Le Monde 2, 29 novembre 2008). L’avouant : « je me suis toujours senti étranger dans notre monde occidental. » (Télérama, 12 décembre 2000), il parle pourtant de nous. Où est-il ?

Jean-Marie Gustave Le Clézio naît à Nice en 1940, ses parents sont issus d’une famille bretonne émigrée à l’île Maurice au XVIIIe siècle. Il se considère lui-même de culture mauricienne et de langue française : « culturellement je me sens mauricien, c’est-à-dire entre deux mondes, le développé et le pauvre. » (Le Monde 2, 29 novembre 2008). Dès 23 ans, il acquiert la reconnaisance du mlieu littéraire grâce à son premier roman, Le Procès-verbal. Il écrit ce livre, la guerre d’Algérie n’est pas finie et plane sur les jeunes gens la menace de faire partie du contingent ; en même temps, règne en France un racisme anti-arabe : « Pour ma part, je crois qu’à compter de cette date j’ai cessé, dans ma tête ou pour de vrai, de vivre en France. » (Le Point, 26 janvier 2006). Son premier roman est couronné par le prix Renaudot en 1963.

La tentation ethnographique
Loin de l’Algérie, il effectue son service militaire au Mexique où il doit participer à l’organisation de la bibliothèque de l'Institut français d’Amérique latine (IFAL). C’est là qu’on lui parle du golfe de Darién, au Panama, un endroit étonnant, entièrement coupé de la civilisation occidentale ; il s’y rend, conduit par un Indien qui parle espagnol. Le Clézio est alors tenté par l’ethnologie, il avait rencontré plusieurs fois Lévi-Strauss. Il s’installe avec les Indiens, les Emberas, apprend leur langue, se conforme à leurs habitudes. Il vit avec eux durant quatre ans, de 1970 à 1974. A ce moment-là, l’écrivain n’éprouve plus le besoin d’écrire, « je ne voulais rien dire de tout ce que je vivais là, rien en tirer littérairement. Je voulais que ce soit une expérience d’avant le langage… Mais je suis un écrivain invétéré. Au bout de quelques temps, j’ai eu envie d’en sortir. » (Télérama, 12 décembre 2000).

En 1977, Le Clézio publie une traduction des Prophéties du Chilam Balam, ouvrage mythologique maya. Plus tard, dans les années 2000, son intérêt pour les cultures éloignées se focalise sur la Corée dont il étudie l’histoire, la mythologie et les rites chamaniques : « La culture occidentale est devenue trop monolithique (…) Toute la partie impénétrable de l’être humain est occultée au nom du rationalisme. C’est cette prise de conscience qui m’a poussé vers d’autres civilisations. » (Entretien avec JMG Le Clézio, diplomatie.gouv.fr)

Ainsi, si ses premiers romans l’avaient rapproché des recherches formalistes du Nouveau Roman, dès la fin des années 1960, ses publications, devenant plus personnelles, sont dominées par l’exploration de l’ailleurs et par les préoccupations écologiques (Terra Amata, Le Livre des fuites, La Guerre), et de plus en plus influencées par les voyages de l’auteur et son séjour chez les Indiens (Les Géants). Plus tard, dans les années 70, adoptant une écriture plus apaisée, les thèmes du voyage passe au premier plan (Désert).

Une oeuvre de contestation
La contestation est un caractère permanent de l’œuvre de Le Clézio. Après la dénonciation de la société urbaine et de sa brutalité dans les premières œuvres publiées, c’est une remise en cause plus générale du monde occidental qu’il élabore dans ses romans ultérieurs. Nourri par son expérience personnelle, Le Clézio dénonce ainsi la guerre cynique du monde mercantile (La Guerre), le scandale de l'exploitation des enfants (Hasard) et des cultures minoritaires. Cette révolte demeure sensible dans les romans plus populaires des années 1980 : haine de l’impérialisme colonial (Désert)... : « Nous vivons dans une époque troublée où nous sommes envahis par un chaos d’idées et d’images. Le rôle de la littérature aujourd’hui est peut-être de faire écho à ce chaos (…) Aujourd’hui, les écrivains ne peuvent que faire le constat de leur impuissance politique (…) La littérature contemporaine est une littérature du désespoir » (Entretien avec JMG Le Clézio, diplomatie.gouv.fr)




En octobre 2008, alors que paraît Ritournelle de la faim, son dernier roman inspiré par la figure de sa mère, il se voit décerner le prix Nobel de littérature en tant qu’« écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».


Eloge de la langue française
JMG Le Clézio est donc loin de la littérature française que l’on voit à la télévision, il a vécu loin avec sa famille, aux Etats-Unis, au Mexique… « Pourtant, ce que j’aime par-dessus tout, c’est écrire ne me servant de la langue française. » (Le Point, 26 janvier 2006).
En mars 2007, dans Le Monde, il est l’un des quarante-quatre signataires du manifeste « Pour une littérature-monde en français », qui invite à la reconnaissance d’une littérature de langue française qui ne relèguerait plus les auteurs dits « francophones » dans les marges ; et à retrouver le romanesque du roman en réhabilitant la fiction grâce notamment à l'apport d'une jeune génération d'écrivains sortis de « l’ère du soupçon. ». Dans un entretien paru en 2001, Le Clézio déplorait déjà que « l’institution littéraire française, héritière de la pensée dite universelle des Encyclopédistes, [ait] toujours eu la fâcheuse tendance de marginaliser toute pensée de l’ailleurs en la qualifiant d'"exotique" ». Lui-même se définit d'ailleurs comme un écrivain « français, donc francophone », et envisage la littérature romanesque comme étant « un bon moyen de comprendre le monde actuel. »

En 2002, se tenait à Beyrouth le 9ème sommet de la Francophonie, voilà ce que JMG Le Clézio déclarait à cette occasion : « La francophonie – la réalité qui existe sous ce vilain mot - , c’est la chance inouïe pour la langue française de se maintenir dans le monde comme une langue universelle (…) des vérités proclamées en 1789, de la proclamation de l’égalité et de la liberté, du Décret de la Convention abolissant l’esclavage, de la suppression des privilèges et l’affirmation de la laïcité. Ce formidable courant qui a su enthousiasmer des peuples et des cultures très différents a permis à la langue et à la pensée française de survivre (…) au scandale de la colonisation. » (Le Figaro, 17 octobre 2002)

vendredi 9 octobre 2009

L'héritage inconnu : "Oublier Emma" de Françoise Houdart

Y a-t-il tant de poupées dans le dernier livre de Françoise Houdart ? Les nombreuses histoires qui s’imbriquent et qui ont pour point commun une curieuse collectionneuse de poupées et un brocanteur chinant les histoires particulières des objets ne parlent-elles pas d’une seule poupée ? Celle justement qu’il vaudrait mieux oublier, le secret.

La poupée Emma traverse pas moins de trois générations, elle est le symbole d’un secret jamais dit, celui d’une première enfant morte et dont le père serait peut-être un soldat allemand. Ce secret si lourd, celui qui donne une tristesse inconnue, le même que celui de Philippe Grimbert, ne cesse de passer de mère en fille. Mais pourquoi la première d’entre elles, Mathilde ne vit pas seule son chagrin (celui d’avoir perdu une enfant, celui aussi d’un amour perdu) ? « Vais-je pouvoir me libérer, à travers toi, de cette part d’enfance alourdie du silence de ma mère, du regard de mon père ? (…) Ai-je le droit de léguer ce qui m’est resté incompris ? » (p.95)
L'on ne dit rien mais l'on donne en héritage la précieuse poupée Emma ; ainsi, la fille, sans connaître le secret en hérite : « Qui peut savoir que rien ne se perd, rien ne s’évade du corps vernissé d’une poupée, le corps lisse, hermétique d’une poupée ? Les couches de mémoire se superposent comme les âges de la terre depuis les premiers temps du monde. » (p.80).

Mais, ne nous y trompons pas, ce ne sont pas les objets qui nous hantent, les humains sont seuls à reporter leurs obsessions sur les jouets : quand la poupée Emma est volé, la tristesse reste. Le vol de la poupée Emma, son abandon temporaire par la petite fille sur un banc public est-il un acte manqué ? La volonté de ne pas supporter un secret ? Ce n’est pas d’éliminer la poupée Emma qui supprimera un héritage trop lourd ; enfoncer ses yeux aussi fixes qu’un secret de famille ne change rien.

Maria collectionne ainsi les poupées, qui sait ?, un jour peut-être elle retrouvera poupée Emma. Mais, en son for intérieur, elle sait la vanité de sa recherche, abandonnant tout au brocanteur, le gardien de l’histoire des objets. Les poupées de Maria iront alors rejoindre les obsessions d’autres : celle d’Emile à qui l’on a enlevé sa poupée alors que c’était la seule chose lui appartenant, Jeanne à qui l’on a enlevé son poupon noir…

Psychanalyse de la poupée
« Je suis l’ébauche d’une histoire qui recommence. » (p.122)
La poupée ne change pas, elle ne grandit pas, elle n’apprend pas à parler. Une poupée ne parle pas, elle n’a pas de « trous », ni ceux qui feront d’elle une femme, ni ceux qui lui permettent d’exprimer le chagrin, seule manière d’en faire le deuil : « Toute fermée. Tu n’es pas tout à fait achevée. Pas tout à fait comme une femme avec ton corps sans trou, ton corps bouché. » (p.186)
Elle est le jouet type de la petite fille, un miroir. Elle est aussi le symbole de l’enfance éternelle car jamais elle ne grandit ; c’est ce même phantasme qu’une mère assouvit en donnant naissance à une petite fille ; elle se retrouve alors, dès lors comment faire pour ne pas reporter ses pensées et ses traumatismes ? C’est aussi parce qu’une poupée ne grandit pas qu’elle peut symboliser les secrets et les traumatismes qui restent toujours. La poupée est l’éternelle enfance et l’éternel chagrin.
"Oublier Emma" Françoise Houdart, Luce Wilquin, 20€

jeudi 1 octobre 2009

Le Partage de midi de Claudel au théâtre de Marigny

Sous un soleil aveuglant, sur un bateau tanguant en route vers la Chine, trois hommes tournent autour d’une femme, Ysé : Amalric l’ex amant, Mésa, l’amoureux et Ciz le mari....enfin… lui ne tourne pas, ne pérore pas : il est sûr de son bon droit, Ysé est sienne, mariée elle ne peut lui échapper. Et puis elle l’aime, croit-il sans compter sur la verve du beau Mésa, le sentiment qu’à Ysé de sa jeunesse gâchée à enfanter et finalement, la puissance du désir de cette femme.


A qui aime Paul Claudel, ses envolées mystiques et lyriques, d’une poésie qui bien souvent semble se moquer d’elle-même, cette pièce est un enchantement, plus saisissant encore que Le Soulier de Satin (que la longueur ne permettait pas d'entrer dans la course) ou que L’Echange (pour ne parler que des pièces que je connais) : une tension mène l'œuvre de bout en bout et l’on s’imagine aisément Claudel écrire ce drame d’un seul trait, noyé dans la douleur de l'homme trahi. Car l’histoire de Mesa est bien la sienne, et Ysé est Rosalie Vetch, femme "interdite", épouse et mère de 4 enfants qu’il a rencontré sur un bateau en partance pour la Chine après s’être vu refusé son entrée dans les ordres par un bénédictin que les lecteurs du poète pourraient sans nul doute remercier.


Effectivement, Le Partage de Midi, dans sa première version (1905), celle que présente le théâtre de Marigny, fut écrit en quelques semaines dans l’urgence de se laver de cet amour malheureux et adultère qui fit scandale au consul de Fou-tcheou. Le texte fut diffusé sous le manteau à quelques initiés et Paul Claudel ne se résolut à le rendre public qu’après la Seconde guerre mondiale en ayant au préalable retouché Ysé sous un jour plus équitable et après s'être réconcilié avec la muse qui l’avait inspiré (Rosalie Vetch devenue Lintner à qui il versait une pension pour leur fille, Louise).


La mise en scène d’Yves Beaunesne (présentée avant Marigny à la Comédie française) rend à merveille, par sa simplicité, la tension qui traverse le texte de part en part faisant ainsi ressortir l’œuvre dans sa pureté originelle : un incroyable exercice de sublimation qui, en ce caractère-ci, rappelle les plus belles sculptures de Camille Claudel, L’âge mur ou La Valse. Qu’on ne se méprenne pas à la lecture de certaines critiques, la scène et les comédiens, plus que « dépouillés » sont « symbolisés » par quelques vêtements et objets qui font d'eux des figures quasi mythologiques qu’au final, seule la lumière semble réellement habiller.


Ce conte mythique, les acteurs l’habitent à merveille. Marina Hands qui suit les pas de sa mère dans ce rôle est géniale à incarner La Femme (celle voulue et désirée par Claudel, celle pour laquelle on entre en religion sans pour autant porter d’habit), Christian Gonon porte bien son cynisme d’époux et de colon, Hervé Pierre est un Amalric bouffonnant, subtile dans ses intonations, quant au bel Eric Ruf, l’on pourrait voir dans sa diction parfois incompréhensible une métaphore de la langue du personnage qu’il incarne véritablement, Paul Claudel, et l’on finit d’ailleurs par s'en convaincre lorsqu’il se transforme en homme rongé de désir, mettant dans son jeu toute la douloureuse torture que l’auteur avait du mettre dans son texte lors de l'écriture. A voir donc, très rapidement.


Au théâtre de Marigny jusqu’au 3 octobre, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h. Jusqu’à 25 ans inclus, il est possible de se présenter une demi-heure (voir un peu plus) devant les caisses avec une carte d’identité afin d’acheter une place à 10 euros d’ailleurs pas forcément mal située. Métro Champs Elysées Clémenceau. Paris 8e. Environ 2 heures (?)


Marie Barral

mercredi 30 septembre 2009

Hommage à Nelly Arcan. Retour sur son dernier roman.

Le 24 septembre dernier, la sulfureuse auteure canadienne se suicide dans son appartement montréalais. En attendant que cette disparition prématurée ne fasse les choux gras de son éditeur (les épreuves de son dernier roman serait en cours de correction), retour sur son dernier roman, « A ciel ouvert », ses thèmes empreints de violence et de souffrance.

Un trio amoureux à Montréal : deux femmes se disputent un même homme. Julie, montréalaise trentenaire, scénariste, vient troubler la vie amoureuse et quelque peu perverse de Rose et Charles, respectivement styliste et photographe. Le narrateur remonte les pensées de chacun des trois personnages et donne progressivement au lecteur toutes les pièces de l’histoire menant à la mort de Charles, annoncée dès les premières pages. Tous ces personnages sont beaux : Rose et Charles travaillent dans le milieu de la mode, Julie veut y consacrer un documentaire. Mais cette beauté est cruelle et tyrannique : quelle souffrance pour Julie de se faire bronzer ! Et Rose va jusqu'à se refaire un sexe pour qu'il convienne à l'homme ! La beauté est purement esthétique : pour les femmes, c’est un nouveau pas vers le contrôle de leur corps, au-delà de l’avortement auquel la chirurgie esthétique est comparée, mais est-ce aussi un pas vers la liberté ? Rose parle d’une nouvelle « burqa vicieuse d’illusionniste, cette poudre aux yeux vendue à fort prix. » (p.156)

La beauté plastique fait du corps féminin un objet dont les parties sont malléables et perfectibles. La beauté fabriquée par la chirurgie esthétique est devenue la nouvelle religion, celle qui permet de régler les problèmes intérieures : « Après l’effondrement des institutions morales et religieuses, après la table rase historique du devoir, du sacrifice, de l’abnégation de soi-même, bref, de l’ordre établi, il ne resterait plus que la beauté pour unir les êtres, et aussi l’argent qui avait tendance à s’accumuler autour des êtres beaux. » (p.157-158). Une religion qui a dépassé la psychanalyse : ce terme n’est jamais prononcé dans le roman mais les troubles de chaque personnage trouvent une explication dans leur enfance, le sexe est érigé comme l’explication de touts les événements (les deux fondamentaux de la psychanalyse freudienne).

Dans ce trio amoureux, l’amour est destructeur et pervers. Julie souffre de blessures amoureuses dont elle ne se débarrassera finalement pas, Rose est obnubilée par son amour pour Charles au point de détruire son corps et les perversités de Charles finissent par le tuer. Julie pense que vivre sans amour est finalement le mieux. Car Reprenant le thème de Eros et Thanatos, l’amour et la mort, autre thème rituel de la psychanalyse) : « ‘Aimer quelqu’un c’est lui donner le pouvoir de vous tuer.’ Dans un couple il y avait toujours un tueur et un tuable, et le tueur tuait toujours malgré lui, sans le vouloir et sans plaisir. Dans un couple le tuable se donnait toujours plus ou moins à tuer, souvent se chargeait lui-même de la tâche, et ce que le tuable ne pouvait supporter n’était pas d’être tué mais de ne pas inspirer à l’autre le goût de tuer. » (p.158)
Le monde romanesque de Nelly Arcan est celui d’individus recroquevillés sur eux-mêmes, n’ayant d’autre souci que leur propre personne. La beauté comme religion vient ajouter à cet individualisme, il n’est plus question que de s’occuper de soi-même. L’individualisme régnant est l'évolution logique de notre société.
"A ciel ouvert" Nelly Arcan, Le Seuil, 20€

samedi 26 septembre 2009

« Mal tiempo » de David Fauquemberg

Mal Tiempo est le nouveau roman de l’écrivain voyageur David Fauquemberg. Cette fois-ci, nous sommes à Cuba, l’île que l’on pénètre si difficilement. Pour aller au cœur de sa chaleur, de ses habitants et de son inertie, il sera question de boxe. Un sport que l’on compare volontiers à la vie : seul sur un ring, nous livrons un combat et seul l’orgueil nous en donne l’envie.

Pourtant, l’auteur nous avertit : empruntant les mots de la poétesse fascinée par la boxe, Joyce Carol Oates, il ne veut pas faire de son roman une métaphore filée de la vie : « La vie, elle, est comme la boxe (…) Mais la boxe est comme la boxe. » dit la poétesse Joyce Carol Oates. Ce ne sera pas le cas dans Mal Tiempo qui ressemble plus à une chronique sportive mais n’en est pas moins un roman psychologique. Peu importe, laquelle est la métaphore de l’autre, la boxe et la vie ont des points communs, « inquiétants ».
La métaphore semble bien inutile pour les boxeurs qui ne vivent que pour cela : leur entraînement est à ce point prenant et les privations exigées sont telles (alcool, filles) qu’elles empêchent une vie ailleurs. La boxe est la vie des boxeurs. Cela est encore plus vrai pour les boxeurs Cubains : amateurs s’entraînant comme des pros, ils veulent gagner même si cela ne leur permet pas d’accéder à une vie meilleure.
Deux boxeurs apparemment opposés : d’un côté, le champion, le talentueux et débutant Yoangel Corto, le Cubain qui aime son île et ne peut en sortir ; de l’autre, le narrateur, trente ans, abandonne le sport sans avoir vraiment réussi à percer, européen, il préfère s'enfermer sur une île, ne sachant pas vraiment comment quitter définitivement la boxe, il suit le prodige Yoangel Corto. Il sait que la boxe est le plus important dans sa vie : « J’avais tourné le dos au plus fort de ma vie. » (p.214).
On se demande aussi qu’elles sont les motivations de Yoangel Corto ; les privations sont telles et les gains de la victoire si pauvres pour les boxeurs cubains. Il n’est pas possible de ne boxer pour rien, de monter seul sur le ring. C’est pourtant dans cet esprit que Yoangel Corto boxe : il ne se bat que pour lui, il ne retire aucune fierté de ses victoires, se laisse difficilement prendre la main par l’arbitre signifiant ainsi sa victoire. Yoangel Corto est seul sur le ring comme il a pu et l’est dans la vie, abandonné par ses parents, moqué et blessé pour cela. Le but de Yoangel, là où il rejoint le narrateur réside dans cette phrase : « Corto était son propre juge, d’un geste, il récusait les autres. Il s’était libéré de l’opinion des hommes. C’était la seule issue, je le comprenais à présent. » (p.275). Il a choisi sa défaite.

L’insulaire Cuba
Pourquoi les boxeurs cubains sont-il les plus forts alors qu’ils boxent dans les plus mauvaises conditions et une perspective bien restreinte ? Cuba, l’île où l’on célèbre encore une révolution qui n’a pas eu lieu : tous les boxeurs sont noirs, les plus pauvres, ceux à qui ne s’offrent pas d’autres perspectives, comme c'est le cas de l’équipe américaine ! Les étrangers sont constamment surveillés, les fonctionnaires doivent savoir où ils résident et pourquoi ils séjournent sur l’île. Quant aux Cubains, ils sont contrôlés car l’on veut éviter la moindre interaction avec les étrangers. A plusieurs reprises, l’on mesure la contrainte que représente l’Etat, imposant une inertie au pays, un manque de perspective à ses habitants. Alors les Cubains se réconfortent comme ils peuvent constatant tout de même que ce n’était pas mieux avant : « La vie n’est pas facile… Mais c’était pire avant » (p.41).
Ce manque de perspective, le sentiment de ne pouvoir s’échapper est à coup sûr renforcer par le fait que Cuba soit une île. Yoangel ne veut pas forcément partir mais de voir le continent pour la première fois, il réalise qu’il est enfermé chez lui. C’est aussi l’image de l’historien cubain pour qui le temps ne passe pas : l’Histoire est terminée (la révolution, les idéologies) mais eux continuent à vivre sans que rien ne se passe.

"Mal Tiempo", David Fauquemberg, Fayard, 18.90€

mercredi 16 septembre 2009

Nicolas Ancion compte les milliards de Lakshmi Mittal

Nicolas Ancion nous avertit, "L'homme qui valait trente-cinq milliards" n'est qu'un roman et les personnages et les actions sont imaginaires, toute ressemblance… On se dit que c’est dommage car c'est bien Lakshmi Mittal, le magnat de la sidérurgie, spécialiste du rachat des industries au bord de la faillite, qu’enlève Richard, jeune artiste du 21ème siècle, évoluant à Lièges, là où l’homme d’affaires a fermé les hauts fourneaux afin de pouvoir distribuer de larges dividendes à ses actionnaires.

A armes égales
Octavio est ouvrier dans les hauts fournaux d’Arcelor Mittal à Lièges ; Lakshmi Mittal est son patron, milliardaire. Pour ce dernier, ses ouvriers ne sont pas des personnes, il ne connaît pas leur ville même s'il la possède, il n’imagine pas leur ville, leur famille, leurs conditions de travail etc. Il ne les connaît pas et n'a aucun scrupule à détruire leur emploi. Il n’imagine pas le nombre de vies sur lesquelles il a le contrôle : « Tu es à Dieu ce que l’aspartame est au sucre. Une merde encore plus terrible, qu’on n’aurait jamais dû engendrer. Tu te rends compte du pouvoir que tu as ? Tu es un des quelques gars qui, à eux seuls, peuvent changer le cours des choses pour des milliers de personnes. » (p.122). Aussi, en organisant l’enlèvement de Mittal, en lui enlevant tous ses garde-fous, Richard crée les conditions où l’ouvrier et son patron pourront parler à armes égales, « entre êtres humains ».

A l’autre bout de la chaîne, l’ouvrier sidérurgiste affronte tous les jours des conditions de travail extrêmement difficiles. Octavio parle d’un enfer qu’il voudrait quitter. Dans cette société de consommation, chaque équipement acquis pour rendre la vie plus douce, l’écran plat, est un barreau de plus ajouté à la prison ouvrière. L’ouvrier se sent à ce point traqué et « fait » dans cette période de crise, que lorsqu’on lui annonce la fermeture de son usine, il ne se voit pas débarrassé d’un travail qu’il exècre. Il se retrouve à se battre pour un boulot qu’il déteste. Mais c'est une absence de considération contre laquelle il se bat. Cette rébellion est de l’ordre de l'orgueil contre un homme qui a fait des promesses, qui a profité des subventions européennes et régionales et ferme une usine, en s’enrichissant.

Avec cet enlèvement, à la violence symbolique, se pose la question de la justice. Richard demande aux ouvriers qu’il a réunis autour de leur patron s’ils veulent lui couper la tête. C’est donc dans ce contexte, et parce que Richard sait qu’il ne sert à rien de couper des têtes, que la lutte des classes est éclipsée par l’art contemporain.

De l’utilité politique de l’art contemporain
Richard imagine une performance pour marquer et se faire remarquer afin d’obtenir une place de professeur mais la portée de son action dépasse son seul intérêt. Richard veut prouver l’utilité politique de l’art contemporain face à la violence du monde professionnel et il veut mener l’art sur la place publique. L’art contemporain peut-il être une réponse à la violence du monde professionnel ? Richard s’inscrit dans une certaine continuité d’artistes : Joseph Beuys, Chris Burden et Spencer Tunick. Ces artistes contemporains en réalisant des œuvres choquantes ou en tout cas qui interpellent, dénoncent la société dans laquelle ils évoluent. Ainsi le travail de Joseph Beuys est un questionnement sur l’humanisme, l’écologie, de la sociologie, et surtout de l’anthroposophie. Cela le conduit à définir notamment le concept de « sculpture sociale » en tant qu’Œuvre d'art totale, énoncée dans les années 1970 avec « Chaque personne un artiste », par l’exigence d'une concertation créative entre la société et le politique. C’est exactement la volonté de Richard que de donner une force politique à l’art contemporain. L’on pourrait suggérer que l’art permet une distanciation de la réalité et permet donc de ne pas basculer dans une violence réelle. Mais l’art contemporain a sa limite, les médias.

Les médias, plus forts que l'art
La démarche artistique de Richard commence devant un écran de télévision car il veut amener l’art aux gens. En considérant la télévision comme partie prenante de sa performance, il assure à la fois à son œuvre une audience, mais c’est aussi une forme de dénonciation de la domination des médias dans notre vision du monde : « ce n’est pas la réalité mais l’illusion d’un monde » (p.67). Cependant, il sera pris au piège de cette domination médiatique car il devient le sujet télévisuel. Et après le relatif échec de sa performance, c’est vers ces mêmes médias qu’il se tourne. Est-il possible de faire fi des médias ? Et même en tant qu’artiste celui-là même qui est censé avoir ce regard extérieur sur la société ?

Nicolas Ancion, "L'homme qui valait trente-conq milliards", Luc Pire
 
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