vendredi 9 octobre 2009

L'héritage inconnu : "Oublier Emma" de Françoise Houdart

Y a-t-il tant de poupées dans le dernier livre de Françoise Houdart ? Les nombreuses histoires qui s’imbriquent et qui ont pour point commun une curieuse collectionneuse de poupées et un brocanteur chinant les histoires particulières des objets ne parlent-elles pas d’une seule poupée ? Celle justement qu’il vaudrait mieux oublier, le secret.

La poupée Emma traverse pas moins de trois générations, elle est le symbole d’un secret jamais dit, celui d’une première enfant morte et dont le père serait peut-être un soldat allemand. Ce secret si lourd, celui qui donne une tristesse inconnue, le même que celui de Philippe Grimbert, ne cesse de passer de mère en fille. Mais pourquoi la première d’entre elles, Mathilde ne vit pas seule son chagrin (celui d’avoir perdu une enfant, celui aussi d’un amour perdu) ? « Vais-je pouvoir me libérer, à travers toi, de cette part d’enfance alourdie du silence de ma mère, du regard de mon père ? (…) Ai-je le droit de léguer ce qui m’est resté incompris ? » (p.95)
L'on ne dit rien mais l'on donne en héritage la précieuse poupée Emma ; ainsi, la fille, sans connaître le secret en hérite : « Qui peut savoir que rien ne se perd, rien ne s’évade du corps vernissé d’une poupée, le corps lisse, hermétique d’une poupée ? Les couches de mémoire se superposent comme les âges de la terre depuis les premiers temps du monde. » (p.80).

Mais, ne nous y trompons pas, ce ne sont pas les objets qui nous hantent, les humains sont seuls à reporter leurs obsessions sur les jouets : quand la poupée Emma est volé, la tristesse reste. Le vol de la poupée Emma, son abandon temporaire par la petite fille sur un banc public est-il un acte manqué ? La volonté de ne pas supporter un secret ? Ce n’est pas d’éliminer la poupée Emma qui supprimera un héritage trop lourd ; enfoncer ses yeux aussi fixes qu’un secret de famille ne change rien.

Maria collectionne ainsi les poupées, qui sait ?, un jour peut-être elle retrouvera poupée Emma. Mais, en son for intérieur, elle sait la vanité de sa recherche, abandonnant tout au brocanteur, le gardien de l’histoire des objets. Les poupées de Maria iront alors rejoindre les obsessions d’autres : celle d’Emile à qui l’on a enlevé sa poupée alors que c’était la seule chose lui appartenant, Jeanne à qui l’on a enlevé son poupon noir…

Psychanalyse de la poupée
« Je suis l’ébauche d’une histoire qui recommence. » (p.122)
La poupée ne change pas, elle ne grandit pas, elle n’apprend pas à parler. Une poupée ne parle pas, elle n’a pas de « trous », ni ceux qui feront d’elle une femme, ni ceux qui lui permettent d’exprimer le chagrin, seule manière d’en faire le deuil : « Toute fermée. Tu n’es pas tout à fait achevée. Pas tout à fait comme une femme avec ton corps sans trou, ton corps bouché. » (p.186)
Elle est le jouet type de la petite fille, un miroir. Elle est aussi le symbole de l’enfance éternelle car jamais elle ne grandit ; c’est ce même phantasme qu’une mère assouvit en donnant naissance à une petite fille ; elle se retrouve alors, dès lors comment faire pour ne pas reporter ses pensées et ses traumatismes ? C’est aussi parce qu’une poupée ne grandit pas qu’elle peut symboliser les secrets et les traumatismes qui restent toujours. La poupée est l’éternelle enfance et l’éternel chagrin.
"Oublier Emma" Françoise Houdart, Luce Wilquin, 20€

jeudi 1 octobre 2009

Le Partage de midi de Claudel au théâtre de Marigny

Sous un soleil aveuglant, sur un bateau tanguant en route vers la Chine, trois hommes tournent autour d’une femme, Ysé : Amalric l’ex amant, Mésa, l’amoureux et Ciz le mari....enfin… lui ne tourne pas, ne pérore pas : il est sûr de son bon droit, Ysé est sienne, mariée elle ne peut lui échapper. Et puis elle l’aime, croit-il sans compter sur la verve du beau Mésa, le sentiment qu’à Ysé de sa jeunesse gâchée à enfanter et finalement, la puissance du désir de cette femme.


A qui aime Paul Claudel, ses envolées mystiques et lyriques, d’une poésie qui bien souvent semble se moquer d’elle-même, cette pièce est un enchantement, plus saisissant encore que Le Soulier de Satin (que la longueur ne permettait pas d'entrer dans la course) ou que L’Echange (pour ne parler que des pièces que je connais) : une tension mène l'œuvre de bout en bout et l’on s’imagine aisément Claudel écrire ce drame d’un seul trait, noyé dans la douleur de l'homme trahi. Car l’histoire de Mesa est bien la sienne, et Ysé est Rosalie Vetch, femme "interdite", épouse et mère de 4 enfants qu’il a rencontré sur un bateau en partance pour la Chine après s’être vu refusé son entrée dans les ordres par un bénédictin que les lecteurs du poète pourraient sans nul doute remercier.


Effectivement, Le Partage de Midi, dans sa première version (1905), celle que présente le théâtre de Marigny, fut écrit en quelques semaines dans l’urgence de se laver de cet amour malheureux et adultère qui fit scandale au consul de Fou-tcheou. Le texte fut diffusé sous le manteau à quelques initiés et Paul Claudel ne se résolut à le rendre public qu’après la Seconde guerre mondiale en ayant au préalable retouché Ysé sous un jour plus équitable et après s'être réconcilié avec la muse qui l’avait inspiré (Rosalie Vetch devenue Lintner à qui il versait une pension pour leur fille, Louise).


La mise en scène d’Yves Beaunesne (présentée avant Marigny à la Comédie française) rend à merveille, par sa simplicité, la tension qui traverse le texte de part en part faisant ainsi ressortir l’œuvre dans sa pureté originelle : un incroyable exercice de sublimation qui, en ce caractère-ci, rappelle les plus belles sculptures de Camille Claudel, L’âge mur ou La Valse. Qu’on ne se méprenne pas à la lecture de certaines critiques, la scène et les comédiens, plus que « dépouillés » sont « symbolisés » par quelques vêtements et objets qui font d'eux des figures quasi mythologiques qu’au final, seule la lumière semble réellement habiller.


Ce conte mythique, les acteurs l’habitent à merveille. Marina Hands qui suit les pas de sa mère dans ce rôle est géniale à incarner La Femme (celle voulue et désirée par Claudel, celle pour laquelle on entre en religion sans pour autant porter d’habit), Christian Gonon porte bien son cynisme d’époux et de colon, Hervé Pierre est un Amalric bouffonnant, subtile dans ses intonations, quant au bel Eric Ruf, l’on pourrait voir dans sa diction parfois incompréhensible une métaphore de la langue du personnage qu’il incarne véritablement, Paul Claudel, et l’on finit d’ailleurs par s'en convaincre lorsqu’il se transforme en homme rongé de désir, mettant dans son jeu toute la douloureuse torture que l’auteur avait du mettre dans son texte lors de l'écriture. A voir donc, très rapidement.


Au théâtre de Marigny jusqu’au 3 octobre, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h. Jusqu’à 25 ans inclus, il est possible de se présenter une demi-heure (voir un peu plus) devant les caisses avec une carte d’identité afin d’acheter une place à 10 euros d’ailleurs pas forcément mal située. Métro Champs Elysées Clémenceau. Paris 8e. Environ 2 heures (?)


Marie Barral

mercredi 30 septembre 2009

Hommage à Nelly Arcan. Retour sur son dernier roman.

Le 24 septembre dernier, la sulfureuse auteure canadienne se suicide dans son appartement montréalais. En attendant que cette disparition prématurée ne fasse les choux gras de son éditeur (les épreuves de son dernier roman serait en cours de correction), retour sur son dernier roman, « A ciel ouvert », ses thèmes empreints de violence et de souffrance.

Un trio amoureux à Montréal : deux femmes se disputent un même homme. Julie, montréalaise trentenaire, scénariste, vient troubler la vie amoureuse et quelque peu perverse de Rose et Charles, respectivement styliste et photographe. Le narrateur remonte les pensées de chacun des trois personnages et donne progressivement au lecteur toutes les pièces de l’histoire menant à la mort de Charles, annoncée dès les premières pages. Tous ces personnages sont beaux : Rose et Charles travaillent dans le milieu de la mode, Julie veut y consacrer un documentaire. Mais cette beauté est cruelle et tyrannique : quelle souffrance pour Julie de se faire bronzer ! Et Rose va jusqu'à se refaire un sexe pour qu'il convienne à l'homme ! La beauté est purement esthétique : pour les femmes, c’est un nouveau pas vers le contrôle de leur corps, au-delà de l’avortement auquel la chirurgie esthétique est comparée, mais est-ce aussi un pas vers la liberté ? Rose parle d’une nouvelle « burqa vicieuse d’illusionniste, cette poudre aux yeux vendue à fort prix. » (p.156)

La beauté plastique fait du corps féminin un objet dont les parties sont malléables et perfectibles. La beauté fabriquée par la chirurgie esthétique est devenue la nouvelle religion, celle qui permet de régler les problèmes intérieures : « Après l’effondrement des institutions morales et religieuses, après la table rase historique du devoir, du sacrifice, de l’abnégation de soi-même, bref, de l’ordre établi, il ne resterait plus que la beauté pour unir les êtres, et aussi l’argent qui avait tendance à s’accumuler autour des êtres beaux. » (p.157-158). Une religion qui a dépassé la psychanalyse : ce terme n’est jamais prononcé dans le roman mais les troubles de chaque personnage trouvent une explication dans leur enfance, le sexe est érigé comme l’explication de touts les événements (les deux fondamentaux de la psychanalyse freudienne).

Dans ce trio amoureux, l’amour est destructeur et pervers. Julie souffre de blessures amoureuses dont elle ne se débarrassera finalement pas, Rose est obnubilée par son amour pour Charles au point de détruire son corps et les perversités de Charles finissent par le tuer. Julie pense que vivre sans amour est finalement le mieux. Car Reprenant le thème de Eros et Thanatos, l’amour et la mort, autre thème rituel de la psychanalyse) : « ‘Aimer quelqu’un c’est lui donner le pouvoir de vous tuer.’ Dans un couple il y avait toujours un tueur et un tuable, et le tueur tuait toujours malgré lui, sans le vouloir et sans plaisir. Dans un couple le tuable se donnait toujours plus ou moins à tuer, souvent se chargeait lui-même de la tâche, et ce que le tuable ne pouvait supporter n’était pas d’être tué mais de ne pas inspirer à l’autre le goût de tuer. » (p.158)
Le monde romanesque de Nelly Arcan est celui d’individus recroquevillés sur eux-mêmes, n’ayant d’autre souci que leur propre personne. La beauté comme religion vient ajouter à cet individualisme, il n’est plus question que de s’occuper de soi-même. L’individualisme régnant est l'évolution logique de notre société.
"A ciel ouvert" Nelly Arcan, Le Seuil, 20€

samedi 26 septembre 2009

« Mal tiempo » de David Fauquemberg

Mal Tiempo est le nouveau roman de l’écrivain voyageur David Fauquemberg. Cette fois-ci, nous sommes à Cuba, l’île que l’on pénètre si difficilement. Pour aller au cœur de sa chaleur, de ses habitants et de son inertie, il sera question de boxe. Un sport que l’on compare volontiers à la vie : seul sur un ring, nous livrons un combat et seul l’orgueil nous en donne l’envie.

Pourtant, l’auteur nous avertit : empruntant les mots de la poétesse fascinée par la boxe, Joyce Carol Oates, il ne veut pas faire de son roman une métaphore filée de la vie : « La vie, elle, est comme la boxe (…) Mais la boxe est comme la boxe. » dit la poétesse Joyce Carol Oates. Ce ne sera pas le cas dans Mal Tiempo qui ressemble plus à une chronique sportive mais n’en est pas moins un roman psychologique. Peu importe, laquelle est la métaphore de l’autre, la boxe et la vie ont des points communs, « inquiétants ».
La métaphore semble bien inutile pour les boxeurs qui ne vivent que pour cela : leur entraînement est à ce point prenant et les privations exigées sont telles (alcool, filles) qu’elles empêchent une vie ailleurs. La boxe est la vie des boxeurs. Cela est encore plus vrai pour les boxeurs Cubains : amateurs s’entraînant comme des pros, ils veulent gagner même si cela ne leur permet pas d’accéder à une vie meilleure.
Deux boxeurs apparemment opposés : d’un côté, le champion, le talentueux et débutant Yoangel Corto, le Cubain qui aime son île et ne peut en sortir ; de l’autre, le narrateur, trente ans, abandonne le sport sans avoir vraiment réussi à percer, européen, il préfère s'enfermer sur une île, ne sachant pas vraiment comment quitter définitivement la boxe, il suit le prodige Yoangel Corto. Il sait que la boxe est le plus important dans sa vie : « J’avais tourné le dos au plus fort de ma vie. » (p.214).
On se demande aussi qu’elles sont les motivations de Yoangel Corto ; les privations sont telles et les gains de la victoire si pauvres pour les boxeurs cubains. Il n’est pas possible de ne boxer pour rien, de monter seul sur le ring. C’est pourtant dans cet esprit que Yoangel Corto boxe : il ne se bat que pour lui, il ne retire aucune fierté de ses victoires, se laisse difficilement prendre la main par l’arbitre signifiant ainsi sa victoire. Yoangel Corto est seul sur le ring comme il a pu et l’est dans la vie, abandonné par ses parents, moqué et blessé pour cela. Le but de Yoangel, là où il rejoint le narrateur réside dans cette phrase : « Corto était son propre juge, d’un geste, il récusait les autres. Il s’était libéré de l’opinion des hommes. C’était la seule issue, je le comprenais à présent. » (p.275). Il a choisi sa défaite.

L’insulaire Cuba
Pourquoi les boxeurs cubains sont-il les plus forts alors qu’ils boxent dans les plus mauvaises conditions et une perspective bien restreinte ? Cuba, l’île où l’on célèbre encore une révolution qui n’a pas eu lieu : tous les boxeurs sont noirs, les plus pauvres, ceux à qui ne s’offrent pas d’autres perspectives, comme c'est le cas de l’équipe américaine ! Les étrangers sont constamment surveillés, les fonctionnaires doivent savoir où ils résident et pourquoi ils séjournent sur l’île. Quant aux Cubains, ils sont contrôlés car l’on veut éviter la moindre interaction avec les étrangers. A plusieurs reprises, l’on mesure la contrainte que représente l’Etat, imposant une inertie au pays, un manque de perspective à ses habitants. Alors les Cubains se réconfortent comme ils peuvent constatant tout de même que ce n’était pas mieux avant : « La vie n’est pas facile… Mais c’était pire avant » (p.41).
Ce manque de perspective, le sentiment de ne pouvoir s’échapper est à coup sûr renforcer par le fait que Cuba soit une île. Yoangel ne veut pas forcément partir mais de voir le continent pour la première fois, il réalise qu’il est enfermé chez lui. C’est aussi l’image de l’historien cubain pour qui le temps ne passe pas : l’Histoire est terminée (la révolution, les idéologies) mais eux continuent à vivre sans que rien ne se passe.

"Mal Tiempo", David Fauquemberg, Fayard, 18.90€

mercredi 16 septembre 2009

Nicolas Ancion compte les milliards de Lakshmi Mittal

Nicolas Ancion nous avertit, "L'homme qui valait trente-cinq milliards" n'est qu'un roman et les personnages et les actions sont imaginaires, toute ressemblance… On se dit que c’est dommage car c'est bien Lakshmi Mittal, le magnat de la sidérurgie, spécialiste du rachat des industries au bord de la faillite, qu’enlève Richard, jeune artiste du 21ème siècle, évoluant à Lièges, là où l’homme d’affaires a fermé les hauts fourneaux afin de pouvoir distribuer de larges dividendes à ses actionnaires.

A armes égales
Octavio est ouvrier dans les hauts fournaux d’Arcelor Mittal à Lièges ; Lakshmi Mittal est son patron, milliardaire. Pour ce dernier, ses ouvriers ne sont pas des personnes, il ne connaît pas leur ville même s'il la possède, il n’imagine pas leur ville, leur famille, leurs conditions de travail etc. Il ne les connaît pas et n'a aucun scrupule à détruire leur emploi. Il n’imagine pas le nombre de vies sur lesquelles il a le contrôle : « Tu es à Dieu ce que l’aspartame est au sucre. Une merde encore plus terrible, qu’on n’aurait jamais dû engendrer. Tu te rends compte du pouvoir que tu as ? Tu es un des quelques gars qui, à eux seuls, peuvent changer le cours des choses pour des milliers de personnes. » (p.122). Aussi, en organisant l’enlèvement de Mittal, en lui enlevant tous ses garde-fous, Richard crée les conditions où l’ouvrier et son patron pourront parler à armes égales, « entre êtres humains ».

A l’autre bout de la chaîne, l’ouvrier sidérurgiste affronte tous les jours des conditions de travail extrêmement difficiles. Octavio parle d’un enfer qu’il voudrait quitter. Dans cette société de consommation, chaque équipement acquis pour rendre la vie plus douce, l’écran plat, est un barreau de plus ajouté à la prison ouvrière. L’ouvrier se sent à ce point traqué et « fait » dans cette période de crise, que lorsqu’on lui annonce la fermeture de son usine, il ne se voit pas débarrassé d’un travail qu’il exècre. Il se retrouve à se battre pour un boulot qu’il déteste. Mais c'est une absence de considération contre laquelle il se bat. Cette rébellion est de l’ordre de l'orgueil contre un homme qui a fait des promesses, qui a profité des subventions européennes et régionales et ferme une usine, en s’enrichissant.

Avec cet enlèvement, à la violence symbolique, se pose la question de la justice. Richard demande aux ouvriers qu’il a réunis autour de leur patron s’ils veulent lui couper la tête. C’est donc dans ce contexte, et parce que Richard sait qu’il ne sert à rien de couper des têtes, que la lutte des classes est éclipsée par l’art contemporain.

De l’utilité politique de l’art contemporain
Richard imagine une performance pour marquer et se faire remarquer afin d’obtenir une place de professeur mais la portée de son action dépasse son seul intérêt. Richard veut prouver l’utilité politique de l’art contemporain face à la violence du monde professionnel et il veut mener l’art sur la place publique. L’art contemporain peut-il être une réponse à la violence du monde professionnel ? Richard s’inscrit dans une certaine continuité d’artistes : Joseph Beuys, Chris Burden et Spencer Tunick. Ces artistes contemporains en réalisant des œuvres choquantes ou en tout cas qui interpellent, dénoncent la société dans laquelle ils évoluent. Ainsi le travail de Joseph Beuys est un questionnement sur l’humanisme, l’écologie, de la sociologie, et surtout de l’anthroposophie. Cela le conduit à définir notamment le concept de « sculpture sociale » en tant qu’Œuvre d'art totale, énoncée dans les années 1970 avec « Chaque personne un artiste », par l’exigence d'une concertation créative entre la société et le politique. C’est exactement la volonté de Richard que de donner une force politique à l’art contemporain. L’on pourrait suggérer que l’art permet une distanciation de la réalité et permet donc de ne pas basculer dans une violence réelle. Mais l’art contemporain a sa limite, les médias.

Les médias, plus forts que l'art
La démarche artistique de Richard commence devant un écran de télévision car il veut amener l’art aux gens. En considérant la télévision comme partie prenante de sa performance, il assure à la fois à son œuvre une audience, mais c’est aussi une forme de dénonciation de la domination des médias dans notre vision du monde : « ce n’est pas la réalité mais l’illusion d’un monde » (p.67). Cependant, il sera pris au piège de cette domination médiatique car il devient le sujet télévisuel. Et après le relatif échec de sa performance, c’est vers ces mêmes médias qu’il se tourne. Est-il possible de faire fi des médias ? Et même en tant qu’artiste celui-là même qui est censé avoir ce regard extérieur sur la société ?

Nicolas Ancion, "L'homme qui valait trente-conq milliards", Luc Pire

Titien, Tintoret, Véronèse…, noble rivalité à Venise

Des artistes du 20ème siècle accueillis par Marguerite et Aimé Maeght, passant leurs vacances ensemble à Saint Paul de Vence, il faut faire table rase. De cette amitié artistique, il n’en sera pas question dans la grande exposition qui ouvre la saison du Louvre : "Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise". La rivalité est certes noble, de celle qui permet une saine émulation entre les artistes vénitiens, mais elle n’empêche pas les coups bas. Tant que cela profite à la création artistique comme le constate le peintre et écrivain Carlo Ridolfi, dès le 17ème siècle : « Parce qu’il avait en face de lui Véronèse, Tintoret dut apporter un soin particulier à ces peintures, car la présence d’un rival sert parfois de stimulant, dans la mesure où l’artiste met un point d’honneur à ne pas être surpassé. »

Dans Les Noces de Cana, Véronèse peint la « noble rivalité » vénitienne : selon la tradition, il se serait représenté dans une scène de musique en compagnie de Tintoret, Bassano et Titien, chaque peintre s'exprime avec son instrument tout en s’unissant aux autres dans un concert harmonieux. Cette rivalité dans la peinture du 16ème siècle, conçue comme une saine émulation, est un des facteurs importants de la création artistique. En commençant une nouvelle composition, chaque peintre savait que son œuvre serait jugée en comparaison des tableaux de ses contemporains.

Le régime politique très particulier de la République de Venise et sa structure sociale favorisent grandement la diversité artistique : la présence de nombreuses familles riches, l’importance de l’Eglise en pleine Contre-réforme, le réseau des puissantes confréries (scuole) multiplient les opportunités de travail. Le mécénat entretient une véritable rivalité entre les artistes ; on organise même des concours pour l’attribution des commandes les plus prestigieuses (le décor de la bibliothèque Marciana, de la Scuola di San Rocco et celui de la tribune du Doge dans la Salle du Maggior Consiglio du palais des Doges). Le climat de tension perpétuelle de Venise au 16ème siècle réussissait bien au développement des meilleurs peintres car il les exaltait. Trois peintres de la seconde moitié du 16ème siècle se distinguent par leur talent : Titien, Tintoret et Véronèse.


Les Noces de Cana, Véronèse, 1562-1563, Musée du Louvre

Une rivalité au service de l'art
Employé à la fois par le pape (en 1542, il réalise les portraits de la famille du pape Paul III, les Farnèse) et l’empereur (il reçoit une commande de Charles Quint), Titien avait atteint les sommets du mécénat princier. Au cours de ces années, il était devenu non seulement le plus grand peintre de Venise aux yeux des commanditaires publics et privés, mais aussi celui dont les princes les plus puissants de l’Europe recherchaient les œuvres. Deux rivaux allaient pourtant arriver : le premier et le plus jeune était Tintoret, doté d’une ambition dévorante. D’emblée, il a cherché à s’identifier à la nouvelle manière en vogue dans l’Italie du centre, inspirée par Michel-Ange. Dans Saint Augustin guérissant les infirmes, Tintoret est allé plus loin qu’aucun autre artiste vénitien dans l’adoption du langage pictural du michelangélisme.
Véronèse, quant à lui, a un talent précoce, il avait trouvé sa propre expression avant même d’arriver à Venise. Avec le Retable Giustiniani, Véronèse démontre sa capacité à travailler sur un mode contemporain ancré dans la tradition vénitienne, et flattant l’orgueil de Titien, tout en se démarquant de Tintoret. Ainsi, au milieu des années 1550, une fois Véronèse fermement établi sur la scène vénitienne, les trois rivaux avaient endossé les rôles qui joueraient pendant le reste de leur existence. Tintoret débuta comme challenger de Titien, s’attirant ainsi l’inimitié de ce dernier pour toute sa vie ; mais ils continuèrent malgré tout, à apprendre l’un de l’autre et à emprunter l’un à l’autre. Véronèse, d’abord marqué par les influences de l’Italie centrale autant que Tintoret, s’identifia néanmoins très tôt à Titien.
Tintoret et Véronèse vont ouvrir à partir des années 1550 deux voies très différentes mais également valable à l’art vénitien. Les trois peintres s’étaient imposés sur la scène artistique de Venise comme des artistes chevronnés, la rivalité entre Titien, Tintoret et Véronèse put prendre toute son ampleur au milieu des années 1550, transformant la peinture italienne. Le fait que tous les trois choisirent de rester à Venise pendant la totalité de leur carrière, et ne pas succomber à la tentation sécurisante de vivre dans une cour princière étrangère, suggère qu’ils avaient compris que leur rivalité était la clé de leur perpétuelle créativité.

Au plus audacieux
Considérant les enjeux, il n’est pas surprenant que les choses aient pu s’envenimer, chacun rivalisant de fourberie. Le plus fameux exemple d’intrigue imaginée par un artiste vénitien de la Renaissance remonte à 1564 lors du concours pour le plafond de la Sala dell’Albergo (salle du Conseil) dans la Scuola Grande di San Rocco, une confrérie prestigieuse. Un des membres de la confrérie avait promis une somme bien supérieure que la normale pour la peinture si elle était attribuée à un autre que Tintoret. La tension était donc à son comble lorsque les quatre peintres en compétition viennent présenter leur projet (Tintoret, Véronèse, Salviati, Zuccaro). Alors que c’est le tour de Tintoret, au lieu de dévoiler un dessin comme les autres, il présente une peinture sur une toile achevée et installée à l’emplacement prévu. Le peintre avait sans aucun doute reçu l’aide d’un des membres de la scuola. Cette audace agaça les autres peintres et le reste de la scuola à cause du non respect du protocole. Eloquent, Véronèse expliqua qu’il n’était pas facile de se rendre compte d’une peinture à partir d’un dessin et que la scuola, il l’offrirait à Saint-Roch (thème de la commande), sachant très bien que la scuola était dans l’obligation d’accepter toutes les donations. De cette manière, Tintoret entrava temporairement l’ascension de Véronèse et il obtint d’autres commandes pour l’ornement de cette salle.

Si les mécènes payaient la facture, les artistes, eux, considéraient que leur public le plus important, dans le monde antique comme dans la Venise du 16ème siècle, étaient leurs pairs. Pour que Titien, Tintoret et Véronèse aient pu songer à se propulser individuellement, il fallait qu’ils pussent jouir d’une certaine liberté artistique, choisir leurs sujets et les interpréter à leur guise. Les peintres devaient certainement avoir le droit de refuser certaines commandes et d’en convoiter d’autres particulièrement. Ainsi Titien parvenu à la maturité paraît avoir exercé son libre arbitre à un degré impensable jusqu’alors dans ses relations avec ses mécènes les plus puissants.

Exposition au Musée du Louvre à Paris du 17 septembre 2009 au 4 janvier 2010, organisée en partenariat avec le Museum of Fine Arts de Boston. 86 tableaux répartis en 5 sections.

Catalogue : Titien, Tintoret, Véronèse … Rivalités à Venise, sous la direction de Jean Habert et Vincent Delieuvin, commissaires de l’exposition, conservateurs au département des Peintures, musée du Louvre. Coédition Hazan / Les Editions du Musée du Louvre - 480 p., 42€.

mardi 1 septembre 2009

Je ne dis pas non… d’Iliana Lolic : NON !!!


C’est l’histoire d’une fille qui, parce qu’elle ne savait pas dire non, couchait avec tous les garçons : les emmerdants, les vieux mariés et même les sortis de taule désargentés. Cette fille, qui avait dans son frigo des fleurs en lieu et place du beurre simplement pour l’effet de la lumière du réfrigérateur sur les marguerites, cette fille avait tout de même des principes : tous les matins, elle descendait prendre son petit déjeuner au café du coin…

Et tous les matins, elle y rencontrait le même homme : un écrivain qui trouvait son inspiration dans l’odeur des croissants et les allers-venus des passants. Lui était beau comme un italien (qu’il était), gentil comme un bon père de famille (…) et compréhensif comme un romancier étudiant les siens (…). Autant qu’il en fallait, pour qu’Adèle (c’était son nom) dégage sa mèche rebelle et, avec l’humour et le culot des désespérés, lui raconte sa vie.

Je ne dis pas non, c’était une belle idée, et, dans cette ironique et généreuse insomniaque, beaucoup d’entre nous auraient pu s’y retrouver. Mais Je ne dis pas non est resté une idée, un mauvais manuscrit, de ceux que s’avale Adèle et qu’elle met immédiatement à la poubelle pour leurs dialogues niais, leurs fatiguantes lourdeurs et leurs situations convenues. Du papier à l’écran, le scénario est tout juste devenu un film parisien comme il s’en fait plein où les hommes sont des artistes divorcés et les filles de minces lectrices coincées entre deux Rives. Filles que Sylvie Testud joue d’ailleurs assez bien quoiqu’elle gardât certaines des mimiques de Sagan… laquelle se retournerait dans sa tombe devant le Don Juan mielleux et presque condescendant qu’est Stefano Accorsi… On dit donc « non » !!! Iliana Lolic était actrice, elle aurait dû le rester.

Je ne dis pas non, de Iliana Lolic, avec Sylvie Testud, Stefano Accorsi, Laurent Stocker, Constance Dolle… En salle le 15 juillet 2009

Marie Barral

Article paru dans la Boîte à sorties le 15 juillet 2009

 
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