mardi 26 janvier 2010

Matisse & Rodin : l’inscription de la sculpture dans la durée

Matisse (1869-1952) est exposé aux côtés du « très grand sculpteur » Rodin (1840-1917) dans le musée dédié à ce dernier jusqu’au 28 février. Si le second a évidemment beaucoup dessiné –c’est d’ailleurs par cette technique qu’il est entré dans l’art et qu’il l’a quitté, lorsque, fatigué, il ne pouvait plus travailler la terre- le peintre a sculpté une soixantaine de pièces qui portent la marque rodinienne.

En 1900 Rodin présente L’homme qui marche. Parce qu’il cherche à représenter avant tout le mouvement, la vie, son homme n’a besoin ni de bras ni de tête : les jambes et le tronc suffisent à donner l’impression que la statue s’apprête à faire le prochain pas. De même, Iris messagère des dieux n’a que son tronc, deux cuisses et son sexe pour signifier la danse : « [dans] les statues sans bras de Rodin, il ne manque rien de nécessaire. On est devant elles comme devant un tous qui n’admet aucun complément», analysait l’écrivain autrichien Reiner Maria Rilke.

Dans La rencontre, (2009) Kundera démontre comment la modernité est la re-descente des arts, des idéaux du ciel sur la terre. L’atteste, au début du XXe, la naissance de la danse moderne : Martha Graham fait danser ses rats –qui n’en sont plus- pieds plats, bien ancrés sur le sol. Finies les pirouettes aériennes, la danse est devenu terrienne. A visiter l’exposition du musée Rodin, l’on pourrait émettre l’hypothèse selon laquelle Rodin fut l’artiste qui, dans la sculpture française, provoqua la même chute. Ses œuvres ne sont pas les jolies formes intemporelles du monde des idées, elles ne rentrent pas dans le panthéon de la parfaite statuaire gréco-romaine : au contraire elles gardent la trace de la matière première et des empruntes du sculpteur sur le socle (pour

La Pensée ou La Danaïde par exemples) ou sur la sculpture, signifiant ainsi que l’œuvre est d’abord processus de création.

(ci contre : La voix intérieure, Rodin, plâtre, crédit photo : Musée Rodin)

Au même moment (quel tournant !), Bergson réfléchit sur la durée. Selon le philosophe, c'est dans cette dernière, que l'on mesure par commodité via l'espace en ajoutant les instants aux instants comme si la durée pouvait se fragmenter aussi géométriquement, c'est dans cette dernière donc, que vit le "moi". En ce qu'elle est pas une succession d'instants et qu'elle "prolonge sans cesse l'avant dans l'après", la durée est, dans la conscience, "mémoire". A la différence de la matière, qui meurt à chaque instant pour renaître l'instant d'après, la durée unit l'avant et l'après. Sachant cela, l'on peut visiter l'exposition Matisse & Rodin comme l'illustration de l'effort des deux artistes d'inscrire la matière dans la durée, de montrer, par le mouvement qu'une sculpture peut porter passé et futur et qu'en cela, elle n'est plus la matière inerte décrite par Bergson, qu'elle est animée de conscience, de vie presque. S'inscrivant dans la durée, elle ne pouvait donc que délaisser l'espace intemporel qu'est le ciel des idées.

Une expo à visiter.

Matisse & Rodin, Musée Rodin, jusqu'au 28 février 2010, ouvert de 10h à 17h45 (mercr. jusqu'à 20h45), fermé le lundi, 79 rue de Varenne, Paris 7e, Métro Varennes. TP : 7 euros, gratuit pour les 18-25 ans ressortissants de l'UE et les chômeurs.

1 commentaire:

  1. Il est vrai qu'en visitant l'exposition, on apprécie plus la capacité des artistes et des intellectuels à exprimer de manière concomitante les changements qui traversaient le siècle qu'une réelle complicité entre le sculpteur Rodin et le peintre Matisse.

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