mardi 1 septembre 2009

Le mur de Berlin s’éparpille dans les jardins du Palais Royal

Le Mur qui, en séparant Berlin, divisait le Monde est exposé éparpillé dans les jardins du palais Royal sous les yeux d’un Malraux pensif. A défaut d’avoir vu le Mur tomber, l’ex-ministre des Affaires culturelles décédé en 1976 le contemple 20 ans après sa chute en miettes esthétisées devenues, sous d’artistiques mains, des concepts de pierre. La collection privée de Sylvestre Verger est présentée jusqu’au 1er juin 2009 (Elle vient d’être prolongée jusqu’au 9 juin). Elle sera ensuite à Berlin et à Moscou.

Le singulier de l’expression « Mur de Berlin » masque les réalités techniques et historiques dudit mur… Aux origines, c’est-à-dire dès la nuit du 12 au 13 août 1961, Berlin Ouest était coupé de l’Est par des barbelés. Le système a été petit à petit renforcé, élargit, « sécurisé », si bien qu’en 1975, le « Mur de Berlin », dit aussi « Mur de la Honte » entrait dans ce qui fut appelé sa « quatrième génération » : deux murs, un chemin de ronde et des systèmes d’alarmes.

Ce sont sur des fragments du mur intérieur du dispositif, mur préservé des yeux des Berlinois, vierge et dit « sécuritaire », qu’ont travaillés les plasticiens présentés au sein de l’exposition « 1989-2009. Mur de Berlin. Artistes pour la liberté »… Dès 1990, Sylvestre Verger s’est mis à collectionner consciencieusement ces bouts d’Histoire dispersés dans les ateliers du monde entier. Sa collection s’est enrichie d’expositions en commandes et le mur qui avait séparé le Monde en fit, dès le milieu des années 90, le tour à l’état de kit : Lyon en 1996, Nicosie, Cologne en 2001, Séoul et Jeong-Ju en 2004… puis, depuis ce matin (6 mai), Paris.

Ces fragments sont présentés par plusieurs des plasticiens pour ce qu’ils étaient : bétons de séparation, chaînes des consciences et des corps. Ainsi, avec son soldat faisant son chemin de ronde devant des barbelés, ombre chinoise passant sur le granulé de la plaque, Gérard Fromanger fait du mur la simple mémoire de lui-même.

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A Concrete memory, Gérard Fromanger, 1998

Louis Cane l’utilise en pierre tombale, pour, par un collier de cailloux et de fils barbelé, « rendre hommage aux victimes de la Guerre froide ».

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Autant de pierres, autant de vies, Louis Cane, 1990

D’autres artistes rappellent par ces bouts de béton ce qui les a mis à mal. Par des faucilles enfonçant la pierre, l’œuvre d’Arman défend la thèse de la destruction du régime par l’intérieur : « c’est le système qui régnait à l’Est qui a détruit le mur » lit le visiteur qui se rappelle le conseil de Gorbatchev à Honecker (alors dirigeant de la RDA) en octobre 1989 (« la vie punit les retardataires »), l’ouverture des frontières hongroises vers l’Ouest aux Allemands de l’Est durant l’été 1989, mais aussi Solidarnosc, le printemps de Prague, etc.

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Autodestruction- 9 novembre 1989, Arman, 1990

Dès lors, l’étoile rouge qui avait érigé le mur pour se protéger s’est elle-même fondue dans ce qu’elle avait créé. La dialectique marxiste n’aurait pas renié l’œuvre de Robert Longo :

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Sans titre, Robert Longo, 1990

Détruit, le mur a pris chez Dennis Oppenheim la forme d’une Femme auréolée. D’après le cartel de l’exposition, l’auréole de la vierge est comme les idéologies : circulaire, elle s’insinue sournoisement dans les esprits qui, dès lors, dominent des corps imperméables comme des briques. A l’inverse, au premier coup d’œil, le visiteur pense, au vu de cette femme alanguie toute de briques vêtue, à un monde rond né des décombres d’une carte bicolore. Certes, l’Histoire des nouveaux Hommes (à défaut des “Hommes nouveaux” du socialisme) est faite des pierres de ce mur, mais, après la chute de ce dernier, est né un monde connecté dans lequel tout point est en tout point relié (d’où le train !).

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Femme auréolée, Dennis Oppenheim, 1990

Interprétation trop optimiste qui nous mettrait du côté de Rolph Knie et de son mur trépassé rapidement comme un coupable sur une chaise électrique ?

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Le mur condamné à mort, Rolp Knie, 1990

David Mach nous met en garde… Le rocher que roule encore et encore Sisyphe pourrait être constitué de cette séparation ; les béances signifiées par les terrains vagues et les musées berlinois ne devraient pas masquer « la menace latente d’une reconstruction désastreuse »mur berlin

Le monstre constructeur, David Mach, 1990

Moins fatalistes, Olivier Mosset et Buren (oui oui celui là même qui expose de manière permanente à quelques mètres du regard pensif de Malraux) n’en sont pour autant pas moins radicaux : le Mur n’est rien qu’un mur, une plaque de béton. Ce ne serait qu’ainsi, et paradoxalement, que, désacralisé, il pourrait entrer dans l’Histoire…

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Gravure sur béton, Daniel Buren, 1990

Si vous passez au Jardin du Palais Royal allez donc avec Malraux contempler les vestiges d’un Mur tombé le 9 novembre 1989.

« 1989-2009. Mur de Berlin. Artistes pour la liberté », jusqu’au 1er juin 2009, dans le jardin du Palais royal.

Marie Barral

Crédits photos : La boîte à sorties

Article paru dans La boîte à sorties le 5 juin 2009

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