dimanche 19 septembre 2010

« Le sel » : deuxième roman de Jean-Baptiste Del Amo

Dans « L’éducation libertine » (2008), premier roman de Jean-Baptiste del Amo, la Seine serpentant dans le Paris du 18ème siècle, colportant les pires immondices était la promesse tenue d’une descente dans les bas-fonds de l’âme humaine et le reflet de la violence d’une société à la veille de sa Révolution. Dans « Le sel », la mer qui borde Sète est belle. Et, le jeune auteur excellant toujours dans la description, le soleil se réverbère sur l’eau, nous sommes éblouis. Mais tant de beauté peut être tout aussi cruelle et la plume de l’auteur, cette fois-ci, plonge dans le carcan familial. Il en ait de la mer comme de la famille : elle est inconnue et dangereuse, on veut s’en éloigner mais on y revient inexorablement, son immensité impose sa présence.

Louise, mère de trois enfants et maintenant grand-mère, prépare un repas qui doit rassembler la famille. Le père, Armand, mort quelques années auparavant, est pourtant définitivement présent. Mutique et violent, il a imposé à sa femme et ses trois enfants une terreur et une dureté de vie. C’est donc autour de cette journée où chacun pense au dîner prochain que les uns et les autres égrènent ses souvenirs, les temps forts et fondateurs d’une personne : la désillusion définitive d’une fille pour sa mère, la naissance de l’homosexualité du fils choyé et la vénération de l’aîné pour son père jusqu’au doute… Autour de cela, la question de l’identité de la figure paternelle reste sans que l’admiration ou la détestation ne puisse y répondre. Sans doute en est-il ainsi de la famille, de l’amour et des secrets auxquels elle oblige. Finalement, parents ou enfants, aucun d’eux ne se sauve vraiment de ce deus ex machina familial.

Les souvenirs sont aussi le prétexte de remonter le temps, savoir si la cruauté s'explique, se pardonne peut-être : la dureté de la vie paysanne dans les Cévennes, la traversée sans pitié de la frontière italo-française pendant la deuxième guerre mondiale, la mort d'une fille, le sida, devenir adulte et avoir des enfants à son tour… Mais cette remontée dans le temps peut-elle vraiment apporter des réponses ? « Le sel » de Jean-Baptiste Del Amo est celui de la mer, qui pique quand on ouvre les yeux car l’on veut savoir ce qu’il y a au fond, vraiment.


"Le sel" Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 19.50€

lundi 13 septembre 2010

Incendies, de Wajdi Mouawad


La trilogie de Wajdi Mouawad (Littoral, Incendies, Forêts) était présenté en septembre 2010 au théâtre national de Chaillot. Le dramaturge libanais mettait fin à quatre ans de tournée. Emouvant.
Dans une tragédie grecque, la malédiction pèse sur toute une lignée. Il en est de même dans la famille de Narwal. Sa mère, qui l’a puni d’un amour illicite, détestait sa propre mère, qui détestait la sienne, qui détestait la sienne... et l’origine de cette haine s’est perdue dans les ténèbres d’une histoire sans mots, d’une histoire sans traces. Aujourd’hui, Narwal n’est plus. Seulent restent des mots justement, ceux que son ami Nobel, le notaire, lit à ses enfants, lesquels les rejettent comme s’il s’agissait d’insultes d’outre-tombe : comment subvenir aux volontés pointilleuses d’une défunte capricieuse qui fut une mère détestée et silencieuse ? Cette femme qui n’écrit pas “mes enfants” mais “la jumelle” et “le jumeau” n’aurait-elle pas pu profiter de sa vie pour troquer son silence contre ses revendications : allez retrouver votre père, car vous en avez un, et votre frère, aussi, car il existe ?
Si forte soit sa haine et son ahurissement, Jeanne, la jumelle, est tout de même curieuse de ce qui se cache derrière le silence dont s’est drapée pendant 5 ans sa maman et de cette dernière phrase qu’elle a prononcée avant d’expirer : “Maintenant que nous sommes ensemble, ça va mieux”. Doctorante en mathématiques rompue aux énigmes insolvables de la théorie des graphes, Jeanne va, par sa recherche, passer des bancs de l’université québécoise aux affres de la guerre du Liban (75-90), guerre dont l’absurdité est symbolisée par ce sniper fou passé du camp de la résistance palestinienne à celui des milices et qui danse avec son fusil sur The Logical Song de Supertramp :
“Won't you please, please tell me what we've learned
I know it sounds absurd
but please tell me who I am.
Now watch what you say or they'll be calling you a radical,
liberal, fanatical, criminal.
Won't you sign up your name, we'd like to feel you're
acceptable, respecable, presentable, a vegetable!”

On ne pourra guère plus résumer Incendies, pièce ardente qui, en balayant la vie de Narwal par jeux de flash-backs subtilement enchaînés, invoque les grandes questions de l’existence humaine -la naissance, l’amour, le sexe, la mort, la religion, la connaissance, la transmission, le langage. En prenant soin, au travers de la guerre du Liban, de montrer toute l’absurde horreur qui transpire dans nos histoires, non de manière abstraite, nue, comme elle pourrait l’être dans une pièce métaphysique, dans un livre à concepts, mais en l’accompagnant de tout ce qui fait nos vies, en la mêlant à l’amitié, à la filiation, la mélancolie, le courage, la lassitude, la répétition, l’habitude, l’art ou l’humour, le dramaturge d’origine libanaise Wajdi Mouawad exhorte le spectateur, en même temps que les personnages, à la catharsis.
Cette exhortation transpire dans l’obsession du langage qui traverse la pièce, dans cette mère, pourtant symbole de l’accès à l’écriture, qui se tait par trop d’horreur, dans ces conversations entre les personnages effacées par les tests sonores du théâtre dans lequel ils se trouvent, et dans la figure du notaire, comique très humain, qui, ne cessant de parler, s’embrouille dans les expressions populaires mais communique tout de même (il est le seul qui ait quelques renseignements sur la mère) et permet la catharsis.
Si Incendies, pièce moderne, dit toute cette nécessité des mots qui convergent en multitude de directions, elle est saisissante comme une tragédie grecque. Génial.
Le week-end prochain, au théâtre de Chaillot : Fôrets.


mercredi 28 avril 2010

Lucian Freud, derrière la chair...

Le génie est dans l'énergie. Voici ce que le visiteur entend dire de la bouche de Lucian Freud (né en 1922) dans le film présenté à la fin de l'exposition du Centre Pompidou. Recouverts de multiples touches de peinture séchées, l'atelier que l'on découvre filmé, photographié ou peint est devenu palette et témoin de l'énergie qu'a Freud depuis les années 60 à sans cesse remettre sur la toile de son chevalet, dans la même pièce, le corps posé là. Ce peut être le même, celui d'une obèse, celui de son chien ou le sien propre, mais la chair n'est jamais la même, marquée qu'elle est par les années ou la lumière, les fissures et les plis que lui confère sa position. Les stars Elisabeth II et Kate Moss, dont les portraits ne sont pas présentés à l'exposition mais que l'on découvre dans les catalogues de la boutique, ne sont pas épargnées par la texture épaisse qui naissent des brosses aux poils durs et élastiques de l'artiste.

Sleeping by the Lion Carpet, 1995-1996
[Endormie près du tapis au lion]
Huile sur toile, 228,6 x 121,3 cm
Collection Lewis
© John Riddy
© Lucian Freud

En philosophie ou en religion, la chair s'oppose à l'âme. Il semble aussi que les deux s'excluent dans les toiles de Lucian Freud, où les corps ne sont en général que morceaux de viande : soit qu'ils soient endormis, soit que, derrière leurs regards vides, ils paraissent perdus dans des interrogations qui les empêchent d'être présents à eux-mêmes... et pourraient être expliquées par la solitude ontologique dans lesquels Lucian Freud les peint : nus -les vêtements confèrent une identité, une position dans la société-, entourés de compagnons qui leurs tournent le dos -cf. la relecture de L'après midi à Naples, de Cézanne, les couples allongés-, dans des pièces quasiment dénuées de mobilier.

After Cézanne, 2000
[D’après Cézanne]
Huile sur toile, 214 x 215 cm (dimensions irrégulières)
Canberra, National Gallery of Australia, Purchased with the assistance of the Members of the NGA Foundation, including David Cœ, Harold Mitchell AO, Bevelly Mitchell, John Schaeffer and Kerry Stokes AO, 2001
Photo © National Gallery of Australia, Canberra
© Lucian Freud


Retour à l'atelier : l'école de Londres

"Je pense toujours que "connaître quelque chose par coeur" permet plus de profondeur que de voir de nouveaux sites, aussi splendides soient-ils."

Il semblerait que la vie de Lucian Freud vérifie sa pensée. C'est en effet pour la dernière partie de son oeuvre, celle des nus retracés dès le milieu dès années 60 dans l'atelier, que le peintre acquit sa réputation. En retournant dans cette antre mythique de l'artiste, Lucian Freud, s'inspirait de Francis Bacon, qu'il fréquentait à Londres. Dans cet espace étouffant, borné et reflétant sur les corps ses maigres ressources chromatiques, les marrons des parquets, le vert mate des plantes d'intérieur, le peintre saisit son unique échappatoire : le vide métaphysique que les chairs enveloppent. A voir.

Au centre Pompidou, Paris 4e, Métro Rambuteau, RER Châtelet-Les Halles, jusqu'au 19 juillet 2010, tarif expo : 12 euros (réduit 9) Le laissez-passer pour les -26 ans est à 22 euros (entrée à toutes les expos pour un an, entre autres). Tous les jours sauf mardi et 1er mai, de 11h à 21h (fermeture des caisses à 22h).


dimanche 25 avril 2010

Le quai de Ouistreham, de F. Aubenas : plongée dans le monde des "précaires"

"Aujourd'hui, on ne trouve pas de travail. On trouve des "heures"."...

Ainsi en est-il pour les femmes de ménage à Caen : deux heures le matin par-ci, quelques heures dans la journée, parfois d'autres le soir après la sortie des employés des bureaux... Et, entre temps, les trajets d'une entreprise à l'autre, les enfants, les formations à Pôle Emploi obligatoires (sinon vous êtes radiés des chiffres, Pôle Emploi doit présenter de meilleures statistiques...) et les recherches justement pour remplir sa semaine de quelques "heures" supplémentaires. "On travaille tout le temps, sans vraiment avoir de travail, on gagne de l'argent sans vraiment gagner notre vie".

Ces femmes, précaires des plus précaires, rejetées depuis longtemps par des syndicats tenus par les "ouvriers" -eux-mêmes bourgeois au sein des plus pauvres-, Florence Aubenas les a côtoyées six mois en tant que collègue. Disparue sous prétexte d'écrire un roman au Maroc, elle a nettoyé les chiottes du ferry en partance de Ouistreham, les bungalows de campings normands, les bureaux d'entreprises, etc. Teinte en blonde, elle s'est inventée le CV vierge d'une femme au foyer lâchée par son mari et s'est promise de s'arrêter au moment où elle décrocherait un CDI.
Qu'allait-elle faire dans cette galère ? Quel besoin avait-elle de se lever à 4h30 du matin, sillonner les zones désindustrialisées de Caen, passer ses dimanches dans un supermarché avec un chômeur longue durée ?
"Comprendre cette crise dont on parle tant", explique-t-elle aux Inrocks, redonner du sens à des mots entendus depuis les années 80 (crise, chômage) sans qu'on sache exactement ce que, derrière leurs quelques lettres, ils cachent tant ils ont été essorés.

A Caen, en 2009, la reporter découvre d'abord un Pôle Emploi kafkaïen : les pseudos-formations, l'acceptation de la part des agences d'offres ne respectant pas les accords de branches, la pression mise sur les conseillers rendus responsables de leurs ouailles, le tout dans un seul objectif : faire baisser les chiffres...
"" Ne commencez pas à décourager les employeurs, agissez comme ils vous le demandent, ne les contredisez pas. Les offres ne sont pas faites selon vos désirs à vous, mais les leurs.""

Derrière ces chômeurs dont il faut absolument se débarrasser, soit en les "casant", soit en les " radiant", Florence Aubenas, bourgeoise parisienne ancienne journaliste de Libé, désormais au Nouvel Obs, entre dans le monde de ceux qui ne peuvent se payer un dentiste, ceux qui estiment qu'à vingt-ans "c'est [déjà] trop tard" pour changer de vie, un monde où le dimanche, l'on s'occupe et l'on drague à l'hyper, où l'on est fière de bien nettoyer des vitres, où paradis rime avec CDI.
Pour dire tout cela, Florence Aubenas jouxte subtilement entre grands et petits plans, son récit mêle état des lieux d'une région appauvrie par la désindustrialisation et dont les "ex-Moulinex" réveillent par leurs récits la "civilisation engloutie", et portraits sensibles de ces Germain, Françoise, Marguerite et Mimi qui se battent pour un seau d'eau ou réussissent à garder leur fraîcheur et leur dignité dans une société dont les membres les traitent avec une condescendance impatiente quand ils se soucient de leur existence, non gênés qu'ils sont sinon de faire l'amour alors qu'eux ou l'un de leurs pairs passent l'aspirateur.

Au-delà d'une illustration concrète de ce que pourrait être "la crise", Florence Aubenas rend, le trop court temps de quelques pages, leur existence aux "femmes de ménage".

Le Quai de Ouistreham (Editions de l’Olivier) 269 pages, 19 €

samedi 24 avril 2010

Peer Gynt, 3 premiers actes, 1ère étape de travail

Pourquoi Peer Gynt ne tient-il pas en place? Peut-être parce que, cherchant toujours plus loin des raisons de se sentir vivant, Peer Gynt se décourage des autres, se décourage du réel, et finit par se perdre dans un rêve éveillé. Mais ces rêves qui l’obsèdent ne sont-ils pas au fond l’expression d’un seul rêve, celui de caresser un jour l'incompressible liberté de l’homme ? Et la liberté d’ailleurs, est-ce un projet, un but en soi, ou plutôt le moyen de se réaliser pleinement ?

Pour raconter tout le(s) sens et toute la passion sensible de Peer Gynt, huit jeunes comédiens s’efforcent de voyager au plus près de la fable, au plus près du moi. Peer Gynt est un drame poétique et philosophique devenu pièce de théâtre de l'auteur norvégien Henrik Ibsen. La trame est une histoire fantastique, plutôt qu'une tragédie réaliste : un anti-héros, prétentieux et aventureux, part défier le vaste monde et rate tout ce qu'il entreprend... S'enfermer dans une recherche de son identité insaisissable, n'est-ce pas à chaque instant se juger et se condamner ?
La pièce est une farce satirique douce-amère proposant une quête de l'identité indéfinissable...

Le personnage principal, Peer Gynt, est un jeune fanfaron qui tente de fuir la réalité pour la pure vie idéale, notamment par le mensonge. À la recherche d'aventure et d'amour, et ayant abandonnée Ingrid, amoureuse se mariant avec un autre, Peer Gynt rencontre une des filles du vieux roi de Dovre qui l'entraîne dans le monde des trolls. Ils rendent ainsi visite au légendaire roi des montagnes et Peer souscrit à la devise des trolls : « Sois à toi-même », alors que la sagesse des hommes lui suggère « Sois toi-même ». Mais afin de pouvoir épouser la princesse et d'avoir biens et honneurs, il est contraint de renoncer à sa condition d'homme... ce qu'il refuse.

Peer finit par se rapprocher de Solveig, jeune fille désespérée rencontrée lors des noces d'Ingrid, et rentre chez sa mère Ase... Il transforme son trépas en chevauchée fantastique au seuil du paradis où il confie personnellement l'âme maternelle au portier Saint Pierre...



Gynt est à la fois un conte fantastique et une pièce de réflexion. Le mouvement de cet homme et sa recherche d'être lui-même admettent une multitude de définitions, qui s'appuient sur des expériences, des situations rendues concrètes et vivantes, scène après scène, par le talent des comédiens et l'intelligence de la mise en scène. Le dispositif scénique est simple, très simple, mais efficace : Peer Gynt trouve de la hauteur grâce à une structure en bois brut... qui sert également à figurer les lieux de vie, à apparaître et disparaître, à rythmer le jeu, à donner du volume au texte... La salle du Pata'Dôme accueille cette pièce parfaitement. Circulaire et en bois elle aussi, elle fait résonner les mots d'Ibsen et sentir les vibrations des mouvements de Peer.

Les huit comédiens jouent cinquante personnages, chantent, assurent les changements de plateau, et transmettent l'humour et la gravité du texte avec justesse. Chaque scène est un récit de vie, mis en espace, en lumière et en son différemment, et la pièce est ainsi rythmée de bout en bout... L'univers est fantasmagorique et les comédiens s'y lancent à fond, pour mieux raconter l'histoire de ce chercheur d'identité et des personnages incroyables qui croisent sa route.

On sent néanmoins que les acteurs ont besoin de quelques répétitions supplémentaires pour consolider leur jeu et le ballet ininterrompu de ce dispositif en bois judicieusement inventé mais difficilement apprivoisable... La simplicité des décors, des costumes et le naturel du jeu renforce cette œuvre mystérieuse et simple : l'histoire d'un homme parti en quête de lui-même.

Mise en scène : Baptiste Relat
Jeu : Melissa Barbaud, Hugues Chabalier, Christelle Hes, Geneviève Icart, Baptiste Jamonneau, Judicaël Jermer, Maxime Mikolajcsak, Laure Poilpré, Charlotte Ramond, Aurélien Serre

Vendredi 23 et samedi 24 avril 2010 à 20h30, dimanche 25 avril 2010 à 18h - Au Pata'Dôme Théâtre à Irigny (près de Lyon) - Entre 8 et 12
€.

lundi 19 avril 2010

Troupe sur tréteaux, farces par 7 et costumes à la bougie : 7 Farces et Comédies de Molière

Christian Schiaretti, directeur du TNP, met en scène des comédies moliéresques encore etintées de la jubilation du théâtre de tréteaux; Costumes du 17ème, visages fardés, les comédiens s'affrontent aux exigences du code de la farce : saut, bastonnades, mimiques, masques, portes qui claquent... L'occasion nous est donc offerte d evoir en un après-midi et uen soirée, dans un même mouvement, sept comédies montées avec intelligence et modernité, jouées à toute allure par des comédiens talentueux.

L’aventure commence avec trois courtes pièces de jeunesse de Molière : La Jalousie du Barbouillé, Le Médecin volant, L’Étourdi ou les contretemps.

La Jalousie du Barbouillé

Un jaloux condamne sa porte à sa femme trop volage ; celle-ci invente un stratagème pour faire sortir son mari et entrer elle-même dans la maison en le laissant dehors.
On reconnaît le personnage traditionnel du docteur stupide, bavard, vaniteux, qui ne peut parler que dans un charabia pédant, personnage qui réapparaît dans tout le théâtre de Molière…

La grossièreté du ton, les jeux de mots douteux, les plaisanteries grivoises portent encore la marque des circonstances dans lesquelles étaient jouées ces farces. Cependant, la pièce, peut-être trop courte, paraît un peu creuse, et les comédiens hors de leurs personnages.

« Je suis l’homme le plus malheureux. J’ai une femme. »

Le Médecin volant

Valère aime Lucile et en est aimé, mais Gorgibus, père de Lucile, entend la marier à Villebrequin. Lucile feint d’être malade, et Sabine, sa cousine, va trouver Valère pour lui demander un médecin complaisant, lequel donne pour remède à la malade de s’installer au grand air, dans un pavillon situé au bout du jardin de son père. Là, les deux amants pourront se retrouver. Le médecin est tout trouvé, c’est Sganarelle, valet de Valère. Tout irait pour le mieux si Gorgibus ne surprenait pas Sganarelle redevenu valet ; celui-ci, de crainte qu’il découvre la supercherie, se trouve contraint de feindre d’être le frère du médecin et d’être
brouillé avec lui. Gorgibus promet de réconcilier les deux frères. Suit un jeu de cache-cache du plus grand comique : Sganarelle se métamorphosant si rapidement que Gorgibus croit avoir devant lui deux personnages ; mais pour les réconcilier, il enferme le valet chez lui et va chercher le médecin. Sganarelle n’a qu’une ressource : sauter par la fenêtre, revêtir sa robe de médecin et revenir en scène. Gorgibus croit avoir enfermé les deux frères dans la maison, car il entend leur conversation. Aussi Gorgibus les prie-t-il de se montrer ensemble à la fenêtre. Enfin, la supercherie est découverte. Mais pendant ce temps, Valère avait rejoint Lucile, et Gorgibus n’a plus qu’a pardonner et à donner son consentement à leur mariage.

Cette farce révèle les jeux de personnages et les comiques de situation que Molière maîtrisait parfaitement. Les comédiens jouent avec brio et dynamisme, et le public rentre avec hilarité dans cette histoire rocambolesque.
On découvre que certains comédiens se détachent du lot…

L’Étourdi ou les contretemps

Lélie est amoureux de Célie, esclave de Trufaldin qui l’a achetée à des bohémiens. Pour l’obtenir, il faut la racheter à Trufaldin, ce qui est difficile. Mascarille, serviteur du jeune homme, type du valet fertile en stratagèmes, invente de multiples ruses pour trouver de l’argent et pour vaincre toutes les difficultés qui se présentent. Mascarille n’arrive jamais à ses fins, ses plans étant contrecarrés par l’étourderie de son jeune maître. Le serviteur se fâche, menace de tout abandonner, puis accepte de rester auprès de son maître, par amour pour lui, mais aussi pour ne pas se déclarer vaincu…

Le duo de comédien jouant Mascarille et Trufaldin porte cette farce avec justesse, modernité, rythme… L’esprit de tréteaux est conservé parfaitement, et l’on se rend compte que les textes de Molière peuvent être contemporains. L’écriture en vers est jouée naturellement et permet d’accentuer le rythme du jeu. On sent que les comédiens s’amusent et sont portés par l’esprit de troupe et par un public actif. Il ne manque que d’être sur la place du village, avec quelques bougies…

Le Dépit amoureux

Éraste et Lucile s’aiment, mais Valère révèle à Éraste le bonheur dont il jouit depuis qu’il a épousé en grand secret, dit-il, la belle Lucile ! S’ensuit l’inévitable dépit entre les amoureux Eraste et Lucile. La jeune fille ne comprend rien à ce quiproquo et se tourne du côté de Valère. On comprend que ce dernier, à la faveur de l’obscurité, a épousé non Lucile, mais une autre personne follement éprise du jeune homme.
Il s’agit d’une soeur de Lucile, élevée dans la maison paternelle sous des habits d’homme pour ne pas perdre un héritage. Son identité découverte, elle gardera l’époux qu’elle s’est procuré…

Cette comédie est certainement la plus noire et la moins bien jouée… Longue et peu cadencée, elle a difficilement emmené les spectateurs dans l’histoire d’amour qu’elle raconte. Les acteurs prennent peu de recul sur leurs personnages, parfois trop réalistes. L’intrigue paraît alambiquée, les codes de la farce flous, le public réagit donc rarement aux répliques cinglantes que Molière offre dans cette pièce.

« On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps ! »

Les Précieuses ridicules

Deux jeunes seigneurs, La Grange et Du Croisy, recherchent en mariage la fille et la nièce du bourgeois Gorgibus. Une entrevue vient d’avoir lieu, mais elle n’a point satisfait les jeunes gens. Les demoiselles ont traité avec impertinence leurs prétendants qu’elles ne trouvent point assez à la mode. Ceux ci, fort irrités, se retirent ; et La Grange jure de se venger avec l’aide de son valet Mascarille…
On annonce aux deux Précieuses la visite du marquis de Mascarille, attiré, prétend-il, par leur renom de bel esprit. Mascarille se met aussitôt à leur débiter mille compliments aussi fades qu’alambiqués, que les petites bourgeoises prennent pour argent comptant. Il promet de les introduire dans cette société précieuse où elles brûlent d’être admises. La joie des Précieuses est à son comble quand on introduit un ami de Mascarille, le vicomte de Jodelet. Les jeunes filles n’y tiennent plus, tout heureuses de converser avec ces héros.
Ce n’est qu’un rêve, et le réveil est brutal. La Grange et Du Croisy se précipitent dans le salon au moment où on se préparait à danser et bâtonnent leurs laquais. Les malheureuses, rouges de honte de s’être laissé jouer par des valets, doivent encore supporter les reproches indignés de Gorgibus…

Cette comédie est certainement la plus efficace de la série. Les comédiens se l’approprient totalement et la mise en scène leur permet des libertés de jeu, de rebondissements par rapport aux réactions du public… La modernité des costumes, des maquillages, de la lumière et de la mise en espace fait écho aux clowns que l’on connaît aujourd’hui. Cette pièce très connue de Molière est ici redécouverte par le public, qui devient presque celui que l’auteur connaissait : il réagit, applaudit, rit fort, commente et se lève pour féliciter les talentueux comédiens.

Sganarelle ou le Cocu imaginaire

Gorgibus entend marier sa fille Célie – d’abord fiancée à Lélie – à Valère, fils de Villebrequin. Célie se désole et, dans son trouble, laisse tomber à terre le portrait de Lélie qu’elle regardait. Survient Sganarelle qui aide à transporter la jeune fille évanouie dans sa chambre. Mais la femme de Sganarelle a vu la scène de sa fenêtre ; elle n’a aucun doute, son mari la trompe. Sortant dans la rue, elle y ramasse le portrait de Lélie et Sganarelle la trouve le contemplant : aucun doute, elle a un galant.
Entre Lélie, qui découvre son propre portrait dans les mains de Sganarelle ; il l’aborde, mais Sganarelle, qui croit voir en lui l’amant de sa femme, lui en fait d’amers reproches. Lélie, atterré, croit que Célie s’est mariée et que Sganarelle est son époux. Il est prêt à tomber en faiblesse quand passe la femme de Sganarelle, qui le prie d’entrer chez elle pour s’y remettre. Sganarelle a vu la scène qui confirme ses soupçons. Célie survient et ils se lamentent tous deux sur leurs mésaventures. Sganarelle surgit au milieu d’un entretien entre Célie et Lélie, armé de pied en cap. Il menace Lélie de son épée, mais dès que celui-ci se retourne il prend peur. Fort heureusement, la suivante, témoin de toutes ces fables, rétablit enfin les choses telles qu’elles sont.

Le public est ici tout acquis à cette pièce, elle est celle qui fait le plus écho aux relations amoureuses de nos jours : cocufiage, malentendus et jalousie. C’est cependant la moins originale dans la mise en scène, les allers et venues des personnages sont trop nombreuses et rappellent trop le vaudeville.

L’École des maris

Deux frères, Ariste et Sganarelle, tuteurs de deux très jeunes soeurs qu’ils doivent épouser malgré la différence d’âge, agissent au rebours l’un de l’autre à l’égard de leur pupille respective. Tandis qu’Ariste laisse Léonor jouir d’une entière liberté, par quoi il s’en fait aimer, Sganarelle, rétrograde en tout et se fait haïr d’Isabelle qu’il tient recluse.
C’est Isabelle elle-même qui forge les ruses, et le comique de l’intrigue tient au fait que c’est Sganarelle qui en est l’agent inconscient : en lui demandant d’expliquer à Valère qu’elle ne veut plus qu’il l’aime, elle fait savoir à celui-ci qu’elle a découvert sa passion ; en chargeant ensuite Sganarelle de retourner à Valère une cassette contenant un billet qu’elle refuserait de lire (alors qu’il ne lui a rien envoyé), elle informe le jeune homme de sa situation et de sa volonté de le rejoindre pour l’épouser ; c’est encore Sganarelle qui transmet à Valère l’idée de l’enlèvement puis qui amène les deux jeunes gens à se parler à mots couverts devant lui. Les péripéties de l’enlèvement occupent tout le dernier acte : c’est en fait une fuite, Isabelle, voilée, se faisant passer auprès de Sganarelle pour sa soeur Léonor, et c’est Sganarelle en personne, trop content d’imaginer son frère trompé par sa pupille, qui fait venir notaire et commissaire et oblige Ariste à signer, avant de signer lui-même, un acte dont il découvrira après coup qu’il rend Isabelle et Valère mari et femme.

La modernité est également de mise dans cette comédie, qui marque l’évolution de l’écriture de Molière, alors rentrée à la Cour. La justesse de certains personnages secondaires suffit à porter la comédie et éclaircit les relations entre les protagonistes. Les adresses au public sont nombreuses et lui permettent d’être attentif jusqu’au bout à cette dernière comédie.

La dernière réplique de ces heures moliéresques est représentative de son auteur et de ce que le metteur en scène a souhaité transmettre. Les farces sont reflets de la société dans laquelle elles ont été écrites et sont facilement adaptables aux problématiques, donc au théâtre, d’aujourd’hui. L’adresse au public est représentative de ce que Molière souhaitait faire passer par son écriture et de la complicité qu’il mettait en place avec ses comédiens et son public.

« Vous, si vous connaissez des maris loups-garous, Envoyez-les au moins à l'école chez nous. »

Les premières farces de Molière ont été écrites pour des troupes. Ce sont leurs racines. Ils étaient neuf comédiens, comme nous. Ils faisaient tout, et évidemment, les conditions d’accueil et de tournée les faisaient travailler sur un théâtre de tréteau. Les décors n’existaient pas, il y avait juste des accessoires pour jouer, une table, une chaise et puis voilà.
Ces textes sont le fondement de l’œuvre de Molière qui a eu une vie de tournée pendant treize ans, parcourant la France entière. Durant cette période, il est avant tout acteur et auteur au sens où l’on pouvait l’être à l’époque, c’est-à-dire plagiaire: il s’inspire de canevas de farces. C’est là qu’il trouve les définitions de son théâtre futur.
Christian Schiaretti

L’exercice est rare et impressionnant, le spectacle éminemment populaire, et les pièces accessibles à tous : ces quiproquos, ces histoires de barbons éternels cocus, ces rosseries, fous rires et claquements de portes constituent un hymne à la vie, à l’amour et au théâtre. Aucune concession n’est faite cependant, la plus grande rigueur préside sur la scène, éclairée comme à la bougie, avec les loges à vue où les comédiens se changent, de costumes du XVIIe de toute beauté, une diction qui fait la part belle à la langue…

Schiaretti sait ici conserver l'esprit de Molière tout en exploitant les tréteaux de manière brillante et efficace. Il dirige ses comédiens parfaitement, tout en leur laissant la liberté de rebondir sur les réactions du public et de s'amuser de ces farces.

Assister, dans un même mouvement, à ces sept comédies permet de prendre conscience de la récurrence de certains thèmes, d’entrer en intimité avec l’écriture et le jeu, d’en suivre l’évolution et de partager avec un groupe de comédiens des heures de complicités et d’échanges (néanmoins, journée peut-être trop longue d'une heure...). Un voyage dans la comédie humaine, hilarant et contemporain. Du Théâtre.

12 comédiens, 200 costumes, 66 perruques… 7 Farces et Comédies réussies.


Avec les jeunes comédiens de la troupe permanente du TNP : Laurence Besson, Olivier Borle, Jeanne Brouaye, Julien Gauthier, Damien Gouy, Aymeric Lecerf, David Mambouch, Clément Morinière, Jérôme Quintard, Juliette Rizoud, Julien Tiphaine, Clémentine Verdier ; mises en scène de Christian Schiaretti


Au fraîchement ouvert Petit Théâtre du TNP – Villeurbanne
Petit théâtre du TNP, les 10, 11, 17, 18, 24 avril 2010 à 14h00 - dates supplémentaires les dimanches 11 et 18 avril à 14h00
- entre 13 et 23€

mercredi 14 avril 2010

La Ballade de Simone : derrière l'ambivalence

Un spectacle présenté par le théâtre du Lucernaire, En Votre Compagnie et Electron libre.

Quand Simone de Beauvoir écrit Le Deuxième sexe, à la fin des années 40, elle est quarantenaire et amoureuse de Nelson Algren. Tout écrivain qu'il est, Nelson se distingue en de nombreux point de Sartre : il est américain, apparemment meilleur au lit que ne l'est l'existentialiste français et il veut Simone entièrement pour lui. Sous sa plume, "l'amour" n'est pas succédé des mots "contingent" ou de "nécessaire". Elle, le Castor, se découvre auprès dans ses bras "grenouille", pauvre bactracien imbécile recherchant la chaleur du "crocodile" ; elle l'appelle "mon mari" et lui promet d'être très gentille, de tout lui faire, notamment "la vaisselle".

Peu ou prou, c'est parallèlement à ces lettres enflammées qu'elle écrit par exemple :

"Au contraire chez la femme il y a, au départ, un conflit entre son existence autonome et son "être-autre" ; on lui apprend que pour plaire, il faut apprendre à plaire, il faut se faire objet. Elle doit donc renoncer à son autonomie. On la traite comme une poupée vivante et on lui refuse la liberté ; ainsi se noue un cercle vicieux ; car moins elle exercera sa liberté pour comprendre, saisir et découvrir le monde qui l'entoure, moins elle trouvera en lui de ressources, moins elle osera s'affirmer [...]". (Le Deuxième sexe)

Le spectacle qui était joué au Lucernaire s'attache à montrer cet "ambivalence" en faisant très précisément répondre les textes aux textes, l'essai aux lettres. A la ligne près, et grâce à la complémentarité des deux comédiennes -une pétillante fraîche blonde et une brune mordante aux airs de professeur- l'on suit les correspondances entre les paragraphes, les dissonances et les ambivalences d'une femme écrivain qui précise à son amant qu'une partie de ce qui deviendra par la suite le grand manifeste du féminisme lui permet, aussi, de se payer le voyage outre-atlantique... Que faut-il comprendre de ces rapprochements, de cette Ballade ? Que Le Deuxième sexe est le gagne pain d'un amour trop parfait pour exister dans le cerveau d'une intello qui dit dans ses mémoires toujours vouloir tout contrôler, toujours se regarder se regardant, constamment être présente à elle-même ? Gagne pain d'un amour qui se révélera trop parfait pour Sartre ? Ou un texte jubilatoire, compilation de milliards de recherches, de vivantes anecdotes glanées sur le trottoir de Saint-Germain ou dans les rues d'Alger, le fruit du travail d'une femme passionnée qui se plonge dans les livres et dans son siècle comme dans les bras de cet homme ? ("C'est étrange et stimulant de découvrir soudain, à quarante ans, un aspect du monde qui crève les yeux et qu'on ne voyait pas", La force des choses.) Sartre cherche, d'abord, la vérité, Beauvoir, le bonheur, elle l'écrit tout au long de ses Mémoires d'un ton d'évidence, et c'est d'ailleurs de cette quête qu'elle tire son talent d'écrivain, offre au lecteur des mémoires un texte vif et enthousiasmé. Cette même quête pourrait être justement une sorte de conclusion au Deuxième sexe. Beauvoir vit pour elle.

Au vu de La Ballade de Simone, l'on pourrait estimer que Michelle Brûlé qui a adapté ces textes, et Nadine Darmon qui les met en scène, comprennent ainsi l'ambivalence beauvoirienne : leur spectacle est pétillant, léger comme une ballade.

 
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