mardi 1 septembre 2009

Stuff Happens de D. Hare où comment les décisions de guerre se prennent dans le bureau ovale…

Stuff happens… Ca arrive… Voilà ce qu’a répondu Donald Rumsfeld, secrétaire d’Etat à la Défense américaine à une question de journalistes sur les pillages et les saccages qui firent suite à la conquête de Bagdad, en 2003. Le dramaturge britannique David Hare a rendu le mot du faucon célèbre par sa pièce éponyme. Globe trotteuse, l’œuvre entre en France (enfin !) par la grande porte des Amandiers. Les metteurs en scène Bruno Freyssinet et William Nadylam lui rendent hommage en conquérant bien au-delà des cœurs des géopoliticiens…

Au centre de la terre, au point vers lequel les yeux des spectateurs du monde entier sont rivés, un bureau ovale. L’air goguenard et les jambes sur la table, Georges y écoute les appels à la guerre de son secrétaire d’Etat à la Défense, Donald, et de son Vice président, Dick, qui est aussi, et très accessoirement, administrateur de la compagnie pétrolière américaine Halliburton. Dans le Projet pour un Nouveau Siècle Américain* de ces deux faucons, l’Irak comme les Nations Unies sont à rayer de la carte : la première est une nation dirigée par un dictateur « fou » et la seconde n’est qu’un « moulin à paroles », une « absurdité onéreuse ». Autant d’expressions qui font bondir le populaire Colin dont la doctrine prône la guerre en dernière limite. Le Vétéran du Vietnam a beau plaider pour la nécessité de ménager les alliés britanniques, ou de celle faire des plans de reconstruction, il se bat dans le vide.

Le londonien Tony pourra, lui aussi, déployer des trésors d’éloquence dans les prairies du ranch Bush, le cabinet américain est pressé de venger les siens. Ni le Secrétaire d’Etat américain ni ses voisins français ne pourront l’aider… Surtout pas ces « serpents » de Français qui après avoir promis à Powell de discuter les résolutions onusiennes, annoncent par les voies d’un poète que, quoi qu’il en soit, ils n’iront pas en Irak. Vive Dominique et son copain Chirac !! crie-t-on à Washington : la Chambre des Lords peut bien flamber, sans les Français, membres permanent du Conseil de Sécurité, la résolution ne sera pas votée. La guerre « préventive » est lancée ! Et Tony, loyal « prêcheur » désireux de sauver un pays en proie à un affreux dictateur, d’accompagner ses compagnons anglo-saxons… Le malin texan est chanceux…

STUFF HAPPENS (B.Freyssinet et W.Nadylam  2009)crédit photo : Pascal Victor

Ce que le spectateur avait lu jour après jour dans les journaux, David Hare en a fit une tragédie finement ficelée, aussi énergique que didactique. Les protagonistes, des comédiens qui ont adopté la figure et la gestuelle des politiques qu’ils incarnent, décident du sort du monde autour de quelques repas bien arrosés, s’engueulent en vieux copains et provoquent Européens ou Américains, en tous cas Arabes, par caméras interposées. Dans leurs ballets, point de désert, ni d’Irakiens, encore moins d’Armes de Destructions Massives, seulement des positions politiques ou professionnelles à maintenir, des électeurs à gagner, des cauchemars personnels ou des nécessités de se représenter.

La tragédie moderne serait ce que politologues ou sociologues appellent dans leur jargon path dependance : les grandes décisions des nations sont fonctions des routines et des histoires que leurs dirigeants ont accumulés. Non sans humour, le génie londonien David Hare (le scénariste de The Hours et de The Reader, que faut-il d’autre pour convaincre ?) le démontre théâtralement. Et finement.

Que vous soyez ou non géopoliticien, le court parcours jusqu’au Amandiers est plus que conseillé (d’autant plus que le texte en VF n’est pas encore édité) !

Stuff Happens, au Théâtre Nanterre-Amandiers, texte de David Hare, mis en scène par Bruno Freyssinet et William Nadylam, Avec B. Amann, D. Berlioux, O. Brunhes, C. Camp, A. Carbonnel, A. Décarsin, A. Diop, P. Duclos, G. Germain, F. Michel, E. Prat, A Rimoux, V Winterhalter, N Yanoz, du 13 au 31 mai 2009, du 1er au 14 juin 2009.

Marie Barral

Article paru dans la Boîte à sorties le 13 mai 2009

L’écorchée vive, une histoire de gueule cassée de Claire Legendre

Barbara était intelligente, drôle, sportive, douée en dessin. Et laide, affreuse, non : monstrueuse. Sa dysmorphose faciale empêchait quiconque la croisait de maintenir le regard… Désormais, grâce à la mort d’une jeune fille et à une lourde chirurgie réparatrice, Barbara affiche une plastique respectable de la tête au pied. Du moins pour François son nouvel amoureux.

A François, Barbara n’a rien dit de ses journées traînées à l’hôpital, des systèmes D mis au point pour éviter d’effrayer les enfants de l’école, du psychiatre qui continue à la suivre et de son ancien visage. A quoi bon ? Lui l’a rencontrée comme cela, avec la gueule de la défunte, jeune, fraîche, presque banale. De la machine à café, ils sont descendus au parc courir puis elle, celle qui effrayait jusqu’aux aveugles, s’est glissée dans le lit de l’homme le plus convoité de l’entreprise. L’infographiste y serait-elle aujourd’hui si elle avait fait savoir que son minois n’était qu’un visage d’emprunt, un visage volé, modifié, baladé au bout d’un cou comme une tête de Jivaros religieusement portée par sa pique ? De toutes façons, l’ancienne (la tête) n’est plus, même ces photos envoyées anonymement sur lesquelles son visage d’enfant n’est qu’un trou béant le prouvent…

Ces deux Barbara, le monstre et l’amoureuse de François, la plume de Claire Legendre les incarne alternativement. L’expérience de la monstruosité est narrée de l’intérieur et, si le miroir et les regards des autres renvoient la jeune femme à son immondice, jamais le lecteur n’y est visuellement - par le truchement d’une description par exemple- confronté. En revanche, il est plongé dans les doutes de la “malade”, dans ses histoires de cœur avortées et dans son “cahier des défauts” qu’en anti-esthète elle remplit depuis le lycée d’un joli coup de crayon et qui lui permet, figure anormale au milieu des sains, de déceler le monstre chez ses voisins. Un roman à gober, en écorché.

« Barbara réussit presque à y croire. J’ai été défigurée. Elle parle seule, en étalant la crème sur les joues. J’ai été défigurée. « Tu as un accident ? - Non c’est ma mère, elle ne voulais pas que je sorte, alors elle a serré les jambes comme une malade, et elle m’a un peu amochée. - C’est dégueulasse ! - Ouais, c’est vraiment dégueulasse. » Barbara se maquille. Elle adore ça : du bleu sur les yeux, du rouge sur les lèvres. Elle est soigneuse. Les collègues disent qu’elle est toujours très bien maquillée. Le dessin de la bouche, magnifique. Et a peau blanche… Barbara s’applique, devant le miroir de la salle de bains. Il fait chaud. L’angoisse peut descendre tranquillement le long de l’oesophage, avec un verre d’eau fraîche. » (p 63)

L’écorchée vive, de Claire Legendre, Grasset, Mai 2009, 249 p. 18 euros

Marie Barral

Article paru dans la boîte à sorties le 19 mai 2009

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Le précurseur de l’art urbain : « l’hors cadre » Michel Macréau

Le Grand Palais vient de consacrer une de ses halles à TAG, la mairie du 20e expose trois artistes majeurs de l’art urbain Mesnager, Mosko et associés, Nemo et la Maison des Métallos reçoit cet été et pour une deuxième fois Exposition 400 ml, un titre qui fait référence à la contenance standards des bombes de peintures européennes. Dans ce foisonnement, il est donc temps de se rendre aux origines du graffiti et de la peinture jouissant sur les murs, soit à la Halle Saint Pierre (Paris 18e), qui pour l’heure, et jusqu’au 28 août 2009, expose Michel Macréau.

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Sans titre, Michel Macréau, 1965

Des squelettes effrayés, des mères omnipotentes et des anges sanguinolents sous des croix rouges intriguantes, le tout dans une effusion, à la peinture ou au crayon, de seins, d’os et de cordons… Voilà Michel Macréau (1935-1995) l’« hors cadre », le fils d’une mère représentante en fourrure et d’un père absent qui passait son adolescence à voguer de parents en parents ; l’homme qui après s’être fait décorateur en céramique et mari, s’installa en squatteur avec autres peintres et sculpteurs dans un château chevrotin ; le père de famille qui vivait avec les siens dans un box de voiture ; mais aussi l’artiste qui dessinait sur des sacs postaux, des draps et, à une époque où cela ne se faisait pas, sur les murs de la ville ; et le peintre qui avait abandonné le pinceau pour des douilles de pâtissiers.

C’est dans une librairie que l’adolescent à la dérive s’est converti : il tomba sur deux ouvrages, l’un sur Matisse et l’autre sur Picasso. De deux amis, le garçon n’embarqua que le premier, mais plus par manque d’argent que par volonté… il suffit de jeter un coup d’œil sur ses toiles pour le vérifier : on y retrouve les femmes picassiennes désarticulées et leurs clins d’œil nargueurs.

On y voit aussi des mères qui enfantent dans la douleur et des couples rattachés seulement par le bas du corps, ce qui, peut être, explique les amantes qui pleurent comme des boîtes à musiques déglingués… Les corps de Macréau sont sans peau, personnages de Dickens fragmentés (cf l’analyse de Siri Hustvedt) prolongement direct du monde sensible qui, naviguent (volent ou plutôt tombent) sans cesse entre l’enfer juste sous nos pieds (cf C’est loin d’ici, 1963) et un paradis à peine plus réjouissant aux vierges tentaculaires, aux anges blessés et aux Marie-Madeleines déshumanisées.

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C’est loin d’ici, M. Macréau, 1963

Michel Macréau, était important dans les années 90, Basquiat l’avait présenté à la galerie Prazan Fitoussi à l’occasion de la manifestation « vingt ans après ». Aujourd’hui, le créateur est presque oublié, la belle exposition qui lui est consacrée à la Halle Saint Pierre ne dérange pas les foules. Et pourtant, avec ses têtes naïves errants dans des cimetières grinçants, sa spontanéité et sa façon de nous montrer, par l’écriture automatique, la peinture en train de se faire, Michel Macréau est effectivement un des précurseurs de la Figuration Libre (en plus d’être, et c’est lié, celui du graffiti)… Comme si, se foutant une dernière fois des cases et des institutions, préférant le cimetière des anges déchus et la pastille « Art Brut » aux étoiles de ses frères et aux signatures de Ben sur les agendas des élèves, le vagabond s’était retiré du cadre à pas feutrés après avoir pris soin d’insuffler ses idées.

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La blessure de l’ange, Michel Macréau, 1987

Marie Barral


article paru dans la Boîte à sorties le 2 juin 2009



Livre : Plaidoyer pour Eros, de Siri Hustvedt

Bien plus discrète, mais pas moins géniale que son poète de mari, Paul Auster, Siri Hustvedt, l’auteure de Tout ce que j’aimais (roman, 2003), vient de voir son recueil d’essais, Plaidoyer pour Eros, traduit et publié chez Actes Sud.

Dans la mythologie grecque primitive, Eros est une divinité qui n’engendre pas par elle-même, mais qui permet aux autres, notamment à Chaos et Gaïa, de le faire. Ainsi, en rendant possible la continuité des espèces, la figure du désir assure la stabilité et l’harmonie de l’univers.

C’est cet Eros là qui se dessine en filigrane des 12 essais du Plaidoyer de Siri Hustvedt : un principe créateur, qui du double, de la multiplicité, voire du chaos, fait surgir l’unité de manière à ce que, comme le fait remarquer l’historien Jean-Pierre Vernant, la multiplicité première ne soit pas gommée par cette unité mais encore incluse, manifeste en elle. Ainsi, avec Eros, un + un n’est pas égal à 2, pas plus qu’à un 1 uniforme… et, chez Siri Hustvedt, ce « 1 » premier additionné n’est pas obligatoirement un amant, ou, dans ces essais où elle dit « je », Son amant : il est un souvenir, un livre, un lieu, une habitude d’enfant, un mot, une image mentale. La romancière s’attache à démonter les processus de création que sont la lecture qu’elle dit active, l’écriture ou la construction d’une identité.

« Quand on lit, on voit » et ces images, puisées dans l’histoire personnelle,siri-hustvedt créent pour le lecteur un yonder, un lieu « entre ici et là », produit de souvenirs déformés et d’une histoire inventée par un autre. Ce yonder du lecteur s’ajoute au yonder créé au préalable par l’écrivain, lorsque, mélangeant joyeusement faits, rêves et souvenirs, ce dernier a recomposé par la plume une vivante réalité parce qu’il se sentait étriqué dans une géographie donnée et surtout parce qu’il voulait ordonner ce qui ne l’était pas, « boucher les trous » d’une vie fragmentée, « mettre de la cohérence » dans ce qui n’était qu’une somme d’évènements.

Cette écriture est à l’écrivain ce que la construction de la personnalité est à l’enfant, nous dit Siri Hustvedt maman. Dans un monde chaotique, l’enfant est sans cesse en recherche de repères, de stabilité, d’où son amour des répétitions, son attachement aux lieux. C’est seulement, et paradoxalement, dans un espace circoncit, que l’enfant pourra se construire une identité solide d’où pourront découler de multiples créations, personnages, fragmentations et non, à l’inverse, rester un Ego fragmenté, dans lequel le Je serait “submergé par une multitude de ça”, dans lequel le « Je » ne pourrait produire autre chose qu’un morne discours sur lui-même.

Ajustant la forme au fond, Siri Hustvedt mêle dans ses essais histoires personnelles et analyses romanesques, Dickens, Gatsby le magnifique et Henry James, le 11/9 et l’histoire de ses ancêtres en Norvège, la psychanalyse, le cinéma…. et, pour les lecteurs qui aurait choisi ce livre pour “l’Eros-érotique”, pour “l’Eros-Cupidon”, un texte sur la magie de l’attirance sexuelle, l‘érotisme, sur ce territoire flou qu’est le désir, ce yonder que les institutions ne sauraient légiférer, et qui, par son essence même, son « ambiguïté » et son “mystère“, ne saurait supporter le féminisme aveugle, l’attribution de l’expression « objet sexuel » aux seules femmes (puisque les hommes le sont…), ou la censure d’un univers kafkaïen parce que, chez K, les figures féminines sont avant tout perverses. A ce texte, qui a donné son nom au recueil, répond le dernier essai, Histoires d’un moi blessé, dans lequel la romancière, après s’être racontée dans toute sa fragilité, conclut par le récit d’une rencontre avec un homme au regard voilé qui arrondissait les épaules en fumant son cigare…. Cet homme, c’est « le poète », c’est Paul Auster.

Eros, qui attire tout à tout pour en faire un sur-Tout cohérent, a sans doute mêlé, dans les livres des romanciers devenus amants, l’écriture poétique, métaphorique, presque symbolique d’Auster, au génie de l’observation et de la mémoire, à la finesse psychologique et intellectuelle et au sens de la nuance de sa femme. Mais cela, il faudrait une autre Siri Hustvedt pour nous le démontrer…

Plaidoyer pour Eros, Siri Hustvedt, Actes Sud, 266 p, 22 euros, Mai 2009

Marie Barral

A lire aussi :

Tout ce que j’aimais, Siri Hustvedt, Actes Sud, 2003 et Babel n°686)

Elégie pour un Américain, Siri Hustvedt, Actes Sud, 2008, lire notre critique ici

L’individu, la mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Jean-Pierre Vernant, Paris, Gallimard, 1989

« La fiction vit dans cette zone frontière entre le rêve et la mémoire. De même que les rêves, elle déforme à ses propres fins, parfois consciemment, parfois non, et de même que la mémoire, la fiction oblige à un effort de concentration pour se rappeler « comment c’était vraiment ». Il existe plusieurs livres écrits au présent mais le plus souvent c’est une forme maladroite. La fiction se déroule en général dans le passé ». p 55 “Yonder” in Plaidoyer pour Eros

« Le corset s’empare de la différence entre hommes et femmes et c’est le délire. La courbure d’une taille d’une femme devient extrême et la tension du laçage pousse les seins vers le haut. Tout à coup, j’avais de nouveaux seins. Je ne savais pas à quel point mon corps avait changé avant de voir une photo de moi en costume et de m’émerveiller de cette addition à mon anatomie. Le corset laisse les seins quasiment libres et ne couvre pas le sexe. Fermement installé entre le haut et le bas du corps, il a pour effet de rendre plus visible leur articulation et de les définir comme zones érotiques distinctes. Le corset a contribué à créer une notion de la féminité […] » p 109-110 “Huit jours en corset”, in Plaidoyer pour Eros


Article paru dans la Boîte à sorties le 1er juin 2009

siri-hustvedt, plaidoyer pour Eros

L’exilé Kandinsky et ses mondes, au Centre Pompidou

Considéré pour beaucoup comme le père de l’art abstrait, Vassily Kandinsky (1866-1944) est l’inventeur de multiples mondes quand lui-même ne pouvait en habiter aucun. La rétrospective qui lui est consacrée dès mercredi au Centre Pompidou (jusqu’au 10 août 2009) sera elle aussi voyageuse, mais pour des raisons plus joyeuses. Une exposition aussi riche de couleurs qu’avare d’explication.

Organisée de manière chronologique, l’exposition tranche la biographie l’artiste en séquences géographiques : Paris, Munich, Moscou, Stockholm, Berlin, Paris et puis Neuilly. Kandinsky ne devint peintre que tardivement, après avoir été juriste et ethnologue.

En 1906, le vieil étudiant se rend à Paris pour découvrir « l’avant-garde ». En legs de ce premier séjour français, il laisse des toiles encore très russes, parmi lesquelles La Vie mélangée (1907) :

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La vie mélangée, 1907, crédit photo : Adagp, Paris, 2009

En Allemagne, où il s’installe ensuite, sa peinture se déleste rapidement de ses éléments figuratifs. Devenue abstraite, elle emprunte à la musique ses catégories : les œuvres les plus spontanées sont des Improvisations, les plus travaillées des Compositions.

De 1914 à 1919, le sujet du tsar rentré en Russie doit à plusieurs reprises troquer ses huiles contre de l’aquarelle. De cette pénurie surgissent des utopies, autant de petits mondes imaginaires qui semblent être des illustrations des idées révolutionnaires. Sortie du papier, la Révolution (russe) chasse l’artiste de sa terre natale en lui spoliant ses biens. Un an après ce départ, la toute nouvelle URSS interdit un art abstrait qu’elle juge « dégénéré ». Le précurseur Kandinsky avait, malgré lui, devancé le régime.

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Moskau I, 1916, crédit photo : Adagp, Paris, 2009

Loin du désordre russe, installé dans une Allemagne plus propice sur les plans politiques et artistiques, Kandinsky découvre les joies de la géométrie. Ses toiles perdent de leurs rondeurs tandis que lui, inspiré par les formes, élabore sa théorie des couleurs. Les toiles du Professeur explorent l’univers en tous sens : de l’infiniment grand (les planètes, les galaxies) à l’infiniment petit (animaux marins microscopiques et éléments anatomiques [Capricieuses formes]) ; modernes, elles font prévaloir les réseaux aux êtres, les liants aux éléments liées, le « co-» à l’entité.

Fulgurant sans être futuriste, leur auteur semble vouloir englober la totalité du réel. Dans sa course de vitesse, il est une fois de plus rattrapé par la politique, incarnée, dans l’Allemagne de 1933, par le nazisme. Mais sur la toile comme dans la vie, l’exilé a son réseau, il s’installe à Neuilly. Peu avant sa mort, il troquera sa deuxième nationalité, l’allemande, contre une troisième, française.

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Mouvement I, 1935, crédit photo : Adagp, Paris, 2009

L’exposition, en nous livrant quelques détails croustillants du Kandinsky théoricien (quand et où ont été retrouvées les différentes archives, comment se traduisent les titres de ses ouvrages en 4 langues, etc), prend bien soin de ne pas s’engager sur le terrain des idées. Trop bête ou trop savant, le visiteur n’a droit qu’à l’expérience sensible provoquée par des toiles chatoyantes et bien mises en valeur. Il se plaira alors à détailler et à interpréter les mondes fourmillants du créateur…

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Accord réciproque, 1942, crédit photo : Adagp, Paris, 2009

Kandinsky, au Centre Pompidou, du 8 avril - 10 août 2009, de 11h00 - 21h00 jusqu’à 23 h le jeudi, fermé le mardi, et le 1er mai, Tarif plein 12€ ou 10€ selon période / tarif réduit 9€ ou 8 € selon période
Valable le jour même pour une entrée dans tous les espaces d’exposition

Marie Barral

article publié dans La Boîte à sorties le 11 avril 2009

vendredi 29 mai 2009

Cristal Ballroom : les roses noires de BABX

Il fait penser à Gainsbourg, à Bashung le temps de deux mots polysémiques bien assortis, au Saez de notre adolescence pour ses vers suicidaires ; il dit avoir Léo Ferré pour maître et met en scène un univers baudelairien chargé d’espoirs voluptueux formulés sur des trottoirs usés par des putes fatiguées. Nonobstant, avec ce deuxième album, BABX danse dans une salle de bal toute particulière. Hommage à un poète aux vers courts et aux rimes riches que berce une planante musique.

La chanson française est fatiguée, nous dit-on, épuisée de ses éternelles références, de ses propos collés à de minimalistes accords, de son intellectualisme pédant ou de son misérabilisme affligeant. Peut-être. Il est possible aussi qu’à un tel point d’écœurement, BABX ne vous rafraîchisse pas.

De toute façon, BABX n’est pas rafraîchissant. Ses murs de glace brûlent les « myocardes [tissu musculaire du coeur] titaniques ». Devant eux, sur de mélancoliques mélodies, le chanteur projette des paysages urbains saturés de caméras, de volutes de fumée et de bas résilles arrachés. Qu’ils soient habitués des trottoirs ou des hôtels internationaux, les personnages de ses chansons côtoient finalement les mêmes bas-fonds. Aubes, mers et trottoirs sont tous obscurément parés, même chez la Reine des Neiges, qui pour l’heure s’en est allée, règne un Soleil noir de la Mélancolie (Cristal Ballroom). Sous ses rayons, la salle de bal, mirifique Palais des Glaces, a fondu ; hommes comme femmes y noient leurs amours déchus (”Coule dans mes sillons”, Electrochocs Ladyland ; L’orage). Non, l’eau de BABX n’est pas rafraîchissante, la pluie y est continuelle et les Invitations aux voyages bien vaines. Si, en bon Baudelairien, l’artiste rêve d’île (L rêve d’Il), de « matins satins » et de « villes mauves », il se rappelle entre deux vers, combien ses espoirs sont déjà “poussière“.

Vous l’avez compris, BABX, dit, de jour, David Babin, est un poète maudit ; il en a la jeunesse ainsi que les écrits saccadés et érudits qui empruntent autant à la mythologie urbaine qu’aux ouvrages de botaniques (pour information, un Vétiver est une plante tropicale originaire d’Inde aux racines odorantes utilisée en parfumerie, source : TLF). Vous allez fondre…!
Cristal Ballroom, Wagram, Dans les bac, 11 titres.

Marie Barral

Vous pouvez découvrir trois titres sur son myspace mais, on ne vous le cache pas, ce ne sont pas les plus beaux : cliquez ici

Voici BABX chantant un des titres du précédent album (Crack Maniac) :




Article paru sur La Boîte à sorties le 22 avril 2009

lundi 11 mai 2009

Descendue du ciel sur la terre, et toujours aérienne, la danse de Martha Graham

Dans son dernier essai, Milan Kundera explique comment les « grands » écrivains du XXème siècle ont tenté de sortir du « mensonge romantique » qui a sclérosé des décennies durant l’art européen dans longues et lyriques embardées… Au secours de sa thèse, Kundera en appelle à Janacek contre Wagner, à Kafka contre Stendhal. Si éclectique soit-il, le romancier n’est pas un spécialiste de danse. Auquel cas, il aurait ajouté à sa liste de modernes, contre les petites ballerines de l’Opéra plus anges que rats, la chorégraphe Martha Graham et sa compagnie. Chronique d’une aérienne danse terrienne et de son programme A tel qu’il vient d’être présenté sur la scène du Châtelet.

La danse dite « moderne » aurait été inventée d’après un tableau de Kandinsky… C’est du moins ce que raconte la chorégraphe américaine, Martha Graham (1893-1991), mère et pionnière en ce domaine. Avant elle, les petits rats virevoltaient sur scène, trouvaient la source de leurs mouvements dans les cieux et s’y envolaient, légers. Après elle, les danseurs vont chercher leurs pas en eux-mêmes, dans leurs ventres, centres des émotions, et dans leur respiration, source de leur énergie ; puis ils les diffusent là où leurs membres peuvent les porter : au sol bien sûr, sur terre, c’est de là que viennent ces créatures trop humaines, ou légèrement au dessus d’eux, lorsque leurs forces les sortent un peu d’eux-mêmes. Point de pointes donc ou de royales portées, les danseurs ont les pieds plats ou pliés. Marx avait fait descendre la philosophie du ciel sur la terre, Martha Graham a, dans son art, fait pareil ; la danse moderne est née.

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Photo Johne Deane

Finie la divine légèreté ou les êtres éthérés, même la magicienne et la cruelle Médée vêtue de sa robe enflammée a ses heures de culpabilité (Cave of the heart)… Du ventre de ses danseurs, la chorégraphe née d’un médecin « aliéniste » extirpe névroses et fantasmes. Ainsi dans le labyrinthe, ce n’est guère contre le Minotaure que se débat Ariane, mais contre ses propres démons. Douloureuse, la mise à mort du monstre ne se fait qu’au prix de plusieurs tentatives d’approches et de diverses petites morts ; elle récompense le long et cathartique combat de la femme perdue qui, dans le mythe, était justement censée sauver ! Il n’est point d’invincible chez les modernes… (Errand into the Maze)

Il est seulement des êtres changeants avec le Temps, grande danseuse à la robe comme une roue qui scande le cycle des saisons et des vies. Inlassable sablier, elle détricote les sentiments que les « Romantiques » avaient figés : l’Amour qu’ils avaient fait violent et passionné est sur la scène de Martha Graham tantôt jaune comme le flirt, tantôt rouge comme le sang, parfois d’un spirituel blanc. Les trois couleurs pourraient correspondre à trois âges de la vie : l’adolescente, la jeune femme et la sage, mais c’eût été retomber dans le piège des catégories figées et du coup, nous mener trop loin de nos réalités. Au contraire, sur un même plateau, la danseuse blanche côtoie la jaune puis la rouge, se fait voler son amant par la séductrice érotique, reste souvent seule, loin de viriles et drôles d’angelots, puis finit heureuse et accompagnée (Diversion of Angels).

Des variations de sentiments naissent d’orageuses de relations. Une nuit estivale. La pleine lune éclaire d’une jaune lumière les robes de ces dames. Sur la place du village, les couples mûrs viennent observer leurs cadets -des nuées de fraîches filles attaquant un bel éphèbe-, puis s’en retournent dans une langoureuse volupté saccadée de gentilles scènes de ménages. Cela n’en a pas l’air, mais ce sont les femmes qui portent les galants musclés ; seul, Pierrot, sur sa barrière, l’aura peut-être remarqué (Maple Leaf Rag). Lui que la légende dit triste aura ce soir été bien gai : géniale inventrice, Martha Graham était aussi drôle que douée. Sa Compagnie, qui danse sa modernité, le prouve par sa dernière création (et avec toutes les autres de ce programme !).

Au théâtre du Chatelet, durée deux heures, 20 minutes d’entracte (programme A), 2 rue Edouard Colonne, Paris 1er Métro Châtelet, 01 40 28 28 40 Pour réserver : cliquez ici

Le 27 avril, en hommage à Martha Graham, projections de films à 20h à la Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, Paris 12e, renseignements au 01 44 75 42 75. http://www.lacinemathequedeladanse.com/

Pour en savoir plus sur ceux que Martha Graham a inspiré, lire cette critique de l’ouvrage de Rosita Boisseau, “Panorama de la danse contemporaine”, cliquez ici

Marie Barral

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