Avec une quinzaine d’autres écrivains français, Maylis de Kerangal a pris le Transsibérien à l’occasion de l’année France-Russie 2010. Pour ce voyage officiel organisé par l’Institut français, le train avait été rebaptisé Blaise Cendrars. De cette drôle d’entreprise littéraire, la plupart tireront un récit de leur voyage (Dominique Fernandez), des considérations historico-politiques (Danièle Sallenave) ou de simples romans où l’expérience sibérienne ne semble pas transparaître (Nicolas Fargues). Ils sont finalement peu comme Maylis de Kerangal à avoir fait le choix d’un roman ayant pour décor le Transsibérien. Ce bref récit a pour titre Tangente vers l'est : critique à lire sur La Cause littéraire.
jeudi 26 avril 2012
vendredi 6 avril 2012
« Littérature, politique » d’Olivier Rolin : plutôt l’une que l’autre

« Si le roman devait mourir (…) c’est un peu la civilisation et l’intelligence qui vont crever », c’est ainsi qu’Olivier Rolin exposait sa pensée dans l’émission Apostrophes consacrée à l’art du roman, en 1987. Vingt ans plus tard, dans un essai intitulé Littérature, politique, il parle avec amour et conviction des auteurs de sa bibliothèque comme une démonstration de la richesse civilisationnelle de la littérature. Mais ce livre est davantage qu’une suite d’hommages à des écrivains. Tout d’abord parce qu’il porte un regard intime et bienveillant sur la littérature de Jean Echenoz à Pierre Michon, en passant par Blaise Cendrars ou Claude Simon.
Critique à lire sur la Cause littéraire.
mardi 3 avril 2012
« Banquises » de Valentine Goby

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012
Banquises n’est pas un mauvais livre : l’écriture et plutôt dense et bonne, les personnages psychologiquement recherchés et vraisemblables, l’intrigue non dénuée d’intérêt. Pourtant, quelque chose fait que l’on s’ennuie dans le dernier roman de Valentine Goby : quelque chose fait défaut.
Sarah a vingt deux ans quand, suite à la mort de sa meilleure amie, elle disparaît dans un voyage au Groenland. Aucun message, aucun corps, aucun indice ne permettra à la famille de savoir ce qu’elle est devenue : plus que tous les autres membres de la famille, l’impuissance de la mère face à l’incertitude est patente. C’est au travers des yeux de Lisa, la benjamine de la famille que le lecteur suit la disparition de l’aînée : ses prémices dépressifs, l’absence des premiers temps et finalement l’ombre éternelle de celle qu’elle n’arrivera jamais à remplacer. Empreinte d’autant plus indélébile que Sarah était de ces aînées qui prennent de la place par leur passion (ici la musique) et leur parole, elle était intarissable sur le sujet.
On devine ainsi que d’adorée à abhorrée, que passionnée ou silencieuse, l’aînée n’aura de cesse de prendre trop de place : dans le cœur des parents, dans le souci des parents, dans les rêves des parents. Et, finalement, c’est avec bien peu de mal, que Lisa s’en sort, prenant de manière quasi-stoïque les claques inconscientes de la mère quand celle-ci, au lieu de se réjouir de la publication du premier roman de sa puînée, la remerciera d'avoir gardé son patronyme comme un signal de plus à Sarah. C’est peut-être cela qui manque au livre de Valentine Goby : celle par qui la disparition nous est contée, Lisa, semble bien peu impliquée, y compris dans sa propre vie, comme effacée du roman.
Il y a bien ce voyage que Lisa initie au Groenland sur les pas de sa sœur des dizaines d’années plus tard. Loin de la famille qui accaparait la douleur et négligeait sa personne, là peut-être, peut se développer ce personnage, dans les contemplations de paysages désolés de la fonte de la glace, dans les échanges rustres avec des pêcheurs qui ont peut-être croisé Sarah. C’est d’ailleurs là une finesse qu’il faut reconnaître à l’auteur : le moteur du voyage de Lisa au Groenland n’est pas tant de découvrir un quelconque indice sur la disparition de sa sœur, fantasme parental, que de se retrouver, elle face à la disparition de Sarah.
"Banquises" Valentine Goby, Albin Michel
vendredi 30 mars 2012
« Inconnu à cette adresse » à voir à Palaiseau

1932-1934. Une correspondance fictive entre deux amis, un Allemand et un juif Américain, évoque la montée du nazisme et les questions, politiques et morales, de liberté et d’indépendance d’esprit. Mis en scène par la compagnie Hydre productions, le best-seller de Kathrine Kressmann Taylor (1903-1996), "Inconnu à cette adresse", sera proposé à Palaiseau (91) en mai.
Grands amis, Max et Martin ont tous deux monté une galerie d’art en Californie. En ce début des années 30, Max, célibataire d’origine juive, s’y retrouve seul, Martin ayant décidé de rentrer dans son pays pour donner à ses enfants une éducation germanique. Les lettres des deux hommes voyagent au-dessus l’Atlantique : on donne des nouvelles des clientes new-yorkaises, on se remémore le temps où Martin s’était épris de la sœur de Max, Griselle, et l’on s’envoie du «fidèle ami», du «très cher»… Côté allemand, riche immigré dans un pays écrasé par la crise économique, Martin observe, au départ sceptique, l’ascension d’un nouvel homme politique, Hitler… À San Francisco, à la lecture de la presse, Max s’inquiète : quel crédit donner à ces histoires européennes qui font cauchemarder les juifs d’Amérique?
La haine jusqu’à la lie…
Quelques œuvres d’art disposées sur scène symbolisent l’affaire qui lie les deux hommes. Pour fêter leur amitié, la joie de Martin de revenir dans une «Allemagne démocratique» (cette «terre de culture»), les bénéfices de Max sur ces croûtes, les deux hommes entament la pièce en buvant leur vin au calice…
Les comédiens Pierre Sallustrau et Alain Tardif ne lisent pas mais jouent, véritablement, les lettres écrites par des personnages qui pourraient leur ressembler physiquement. La scansion des entêtes des courriers prend rapidement l’air d’une abrutissante chanson tandis que les formules dites « de politesse » se font de plus en plus sèches. La guerre qui gronde dans le monde a déjà éclaté entre eux : plus de comédiens en bras de chemise, les vestons sont renfilés et la scène peu à peu plongée, comme l’Europe de ces années, dans l’obscurité. Jusqu’à quelle dose vendrait-on, en Faust, les morceaux de son âme pour assurer sa vie ? Que pèserait notre indépendance d’esprit dans un pays ravagé par la crise, la propagande et la haine de l’humanisme ? Les terribles réponses à ces questions, les comédiens les boivent sur scène jusqu’à la lie, dans des calices d'un doré aussi clinquant que celui qui envelopperait des âmes hypocrites…
Un texte fort (publié pour la première fois aux Etats-Unis, dans sa version intégrale, en 1938) servi, dans l’adaptation de l’Hydre Compagnie, par d’excellents comédiens : cette pièce plaît au public le plus vaste, et notamment aux collégiens qui l’on vue nombreux (à l’Aktéon théâtre à Paris).
jeudi 29 mars 2012
Lettre à ma mère au Lucernaire : de la banalité du mal familial

À voir actuellement au Lucernaire (Paris 6e) : Lettre à ma mère, le superbe texte de Georges Simenon adapté et joué par Robert Benoit. Critique à lire sur Les Trois Coups, le journal en ligne du spectacle vivant.
lundi 26 mars 2012
« Touriste » de Julien Blanc-Gras

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012
Il faut se souvenir de Simone de Beauvoir relatant dans La Force de l’âge son voyage touristique à Naples : « Chaque matin des wagonnets à crémaillère hissaient au sommet du Vésuve une cargaison d’Américains », déjà. Et la démocratisation du tourisme n’a plus jamais cessé, ainsi naquit le touriste moderne, qui pour quelques centaines d’euros passera 15 jours n’importe où sur la terre : dépaysé sans être trop dérangé. Julien Blanc-Gras qui ne se veut donc ni voyageur, ni baroudeur, ni globe-trotter nous rappelle cette aporie du voyage moderne : « C’est le paradoxe du touriste : le principal désagrément de sa démarche réside dans l’existence de ses semblables ».
Alors serait-ce par modestie qu’il ne se veut rien de plus qu’un touriste ? Pourtant, sa passion des cartes, sa détestation même bienveillante des touristes all inclusive et tout simplement son métier de journaliste nous en font sérieusement douter. Après un premier voyage inaugural en Angleterre au lendemain de sa majorité, Julien Blanc-Gras n’aura de cesse de voyager : « Il faut se rendre à l’évidence, je dois aller dans tous les pays du monde », cette obsession, c’est certain n’est pas celle d’un touriste. Il veut trouver sa « place dans le monde », un long programme qui ne sera jamais bouclé en 5 semaines annuelles de congés payés ! C’est la raison pour laquelle il finira par trouver dans le journalisme la profession idéale pour ne jamais cesser de le faire. Mais, s’il accompagne un photographe en Polynésie ou une expédition scientifique à Madagascar, ce serait se méprendre que de croire qu’il est un simple touriste.
S’il fallait encore des arguments à donner à ce « touriste pas comme les autres », on dira qu’il voyage seul, qu’il part à l’assaut des clichés sur la Colombie et du conflit israélo-palestinien, qu’il sait profiter d’une absence de programme pour lancer au hasard un caillou sur sa carte de Chine, laissant le hasard décidé de la prochaine destination. Puis, il y a ces questions propres aux touristes que l’on pourrait très sommairement résumer à la pauvreté. Faire le constat de l’impuissance de l’individu à changer quoi que ce soit aux inégalités et goûter amèrement au cynisme d’en profiter quand même. C’est sûrement dans ce constat en pointillé que Julien Blanc-Gras est davantage journaliste que touriste.
"Touriste" Julien Blanc-Gras, Au diable vauvert
lundi 19 mars 2012
« Les revenants » de Laura Kasischke

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012
On peut penser qu’il y a, dans ce roman, trop de clichés : un campus américain du Midwest avec de beaux et jeunes gens, un irrévocable drame amoureux, des histoires de coucheries à l’origine de pâles scandales ; trop de personnages : des élèves et leurs parents, des professeurs et leur famille. Presque trop d’histoires… Et pourtant, c’est avec une réelle habileté que Laura Kasischke démêle les fils de son intrigue ; elle écrit, ce faisant, un roman au long cours où le lecteur, s’il est parfois agacé par des digressions inutiles, est toujours rattrapé par l’envie d’éclaircir le mystère.
Ce mystère est inauguré par une scène d’accident quasi-mystique : dès lors on imagine que rien ne sera aussi simple qu’un drame humain. Pour l’instant, Craig souffre le martyre d’avoir tué dans cet accident de voiture sa copine Nicole Werner pour laquelle il nourrissait, contre toute attente, un amour chaste. Il décide de continuer son cursus universitaire sur ce même campus malgré la haine dont il est l’objet de la part des sœurs de Nicole, car c’est ainsi qu’elle nomme, comme il se doit, les camarades qu’elle fréquente dans la sororité d’Omega Teta Thau. Et malgré aussi tous les souvenirs auxquels il sera confronté sur ce lieu qui a vu naître son amour pour Nicole. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il ne cesse d’avoir des apparitions de sa bien-aimée, mais pourquoi serait-ce aussi le cas de ses seuls amis Perry et Lucas ?
Il faudra bien cette profusion de personnages, et leur vie plus ou moins maussade, pour donner de l’étoffe à la tristesse esseulée de ce jeune homme. Qui plus est, cette densité narrative rend parfaitement l’ambiance étouffante d’un campus universitaire qui vit en espace clos. L’impression qui parcourt le lecteur est résumée dans ce concept, cité tel quel, du poète John Keats de « negative capability ». Selon lui, elle est cette capacité à rester dans le mystère, dans le doute, sans vouloir à tout prix parvenir à une explication rationnelle. Finalement, on ne sait si elle saura rationnelle ou mystique, crédible ou ridicule mais il est certain qu’on continue à lire les six cents pages pour connaître le mystère qui anime le dernier roman de Laura Kasischke.
« Les revenants » (The raising), Laura Kasischke. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille. Christian Bourgois
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