mercredi 13 janvier 2010

Journal à quatre mains, sous l'Occupation

A saint Cloud, au 3 Pierrots, était présenté jeudi dernier Journal à 4 mains, de Flora et Benoîte Groult. Le texte des deux féministes est servi par deux excellentes comédiennes, Lisa Schuster et Aude Briant, cette dernière ayant reçu, pour son interprétation le Molière 2009 de la révélation théâtrale. 

Avant le lever du rideau, on expliquait au spectateur combien, du haut de ses quatre-vingt dix années, la féministe Benoîte Groult était encore vive, drôle et mordante… Des caractéristiques que l’on retrouve immédiatement dans l’écriture de ce journal de jeunes parisiennes vivant l’Occupation et sous les traits du personnage de Benoîte, justement… Car c’est bien elle, l'intellectuelle brune et mal coiffée, elle « la bonne en version » qui de sa cadette coquette reçoit des conseils de séduction, avant –à la guerre comme à la guerre- d’échanger des caresses contre des rotis de veaux… Entre l’Armistice et le Libération, les deux soeurs découvriront les privations et l’exquis goût du miel, la tristesse d’un premier décès, les Américains et les baisers… Sur scène, les deux géniales comédiennes Aude Briant (Benoîte) et Lisa Schuster (Flora) traduisent à merveille la complicité et la sororité qui motivent et rendent vivante l’écriture des deux féministes. A voir.

Journal à quatre mains, de Flora et Benoîte Groult Mise en scène Panchika Velez, A Palaiseau le Samedi 20 février à 20h30, MJC-Théâtre des 3 Vallées, de 12 à 18€, 1h20 sans entracte.

dimanche 10 janvier 2010

Joann Sfar (vie pléthorique)

Le 20 janvier prochain, le premier long métrage du bédéiste Joann Sfar sort sur les écrans. Avant cette sortie cinématographique, Dargaud a orchestré la sortie de deux albums en rapport avec le film : avant « Gainsbourg (vie héroïque) », nous pourrons donc parcourir deux livres (ni une bande dessinée, ni un story-board) : « Gainsbourg (hors champ) » et « Gainsbourg (images) », un millier d'images : croquis, notes graphiques grandes illustrations racontant la vie de Gainsbourg et la préparation du film. Ce regain d’actualité pour Joann Sfar est l’occasion de revenir sur son parcours de dessinateur.

Joann Sfar est né en 1971à Nice. Son père est séfarade et sa mère ashkénaze. Son grand-père faillit être rabbin. Sans être consacré au sujet, les albums de Joann Sfar sont habités de références kabbalistiques. De l’enseignement juif et philosophique, on pourrait dire qu’il a gardé le goût de la contradiction, un certain rapport à la langue et à la lettre et pour le cosmopolitisme. Il commence à dessiner jeune, peut-être par ennui. A 15 ans, il envoie son travail à quelques éditeurs mais encaisse les refus. Il continue alors ses études et entame un cursus de philosophie à Nice où il travaille sur le problème de la figuration chez les peintres juifs (Le Complexe du Golem), Joann Sfar a terminé sa formation aux Beaux-Arts de Paris, dans l'atelier de Pierre Caron. Il se passionne pour les cours de morphologie.

Brouillon ou prolifique : l’œuvre de Joann Sfar
Puis, pour la première fois, en 1994, trois éditeurs acceptent de le publier en commençant par Noyé le poisson chez L’Association. Depuis, Joann Sfar commence de multiples séries sans forcément les achever, il ne se fixe pas de calendriers, ses œuvres donnent ainsi l’impression d’être en roue libre et sans véritable unité. Sur son blog (toujourserslouest.org), il s’explique de cette suractivité qui pourrait sembler manquer d’aboutissement : « (…) raconter en quelques mots ce que c'est, pour moi, de faire des albums de bandes dessinées. Ce sont des voix. Petit Vampire. Le Minuscule Mousquetaire. Grand Vampire. Chacun de ces personnages c'est une voix. A chaque fois, j'essaie que chaque album constitue une histoire complète. Et j'annonce la suite en fin d'album pour dire que cette petite voix n'est pas morte, qu'on l'entendra à nouveau un jour. (…) Je voulais dire que je sais écrire des histoires avec un début un milieu et une fin. Quand j'écris pour le cinéma, je crois que c'est ce que je parviens à donner.»

A un rythme effréné donc, il apparaît au générique de plus d’une centaine d’albums réalisés seul ou en compagnie et ce pour une dizaine d’éditeurs. Chez l'éditeur Delcourt, il est vu comme un scénariste, et son œuvre montre un goût du conte. A l'Association, il raconte des histoires moins convenues avec un trait bien à lui, apparemment désinvolte mais surtout soucieux de ne pas gâcher l'énergie de l'instant et de l'inspiration par la préoccupation de faire un « beau dessin ». Il se rapproche d'artistes du dessin de presse ou d'humour. Il a d’ailleurs tenu une page hebdomadaire (Mon cahier d'éveil) dans Charlie Hebdo entre mi-2004 et septembre 2005. Sa philosophie de travail : « Rester en posture d’élève », se sentir « à l’égard du dessin comme le philosophe à l’égard de la vérité : non pas prétendre la détenir, mais cheminer avec justesse dans sa direction. » (Libération, 25 novembre 2003).
Parmi ses séries marquantes, il y a bien sûr Le Petit Prince, avec Cassian, Joann Sfar crée une espèce de double du Petit Prince en sexué et amoureux, porteur d’interrogations contemporaines et échappé du désert pour vivre dans un monde luxuriant. Pendant le tournage de « Gainsbourg », Joan Sfar dessinait pour se détendre et a attaqué une nouvelle série : L’Ancien Temps qui marque le retour de l’auteur à un travail de bande dessinée personnel.

« Le dessin signifie juste : regarde avant d’ouvrir ta gueule »
Joann Sfar trouve que la France est très en retard dans le domaine du livre illustré, incapable de donner un visage autre que « naturaliste » aux peurs contemporaines. Dans ses carnets autobiographiques, il dit : « Le dessin fait voler en éclats les chimères philosophiques et littéraires qui nous séparent des choses. On entre en dessin comme on briserait une glace. On y découvre que l’autre n’existe pas, que les êtres et les choses ne sont pas délimités. Que nous ne sommes qu’un bain de formes. Aussi sûrement que la poésie d’Henri Michaux, le dessin renseigne sur ce que nous sommes. ».
Après la bande dessinée, le commentaire philosophique (Candide et Le Banquet, éditions Bréal : classiques de philosophie annotés et illustrés par Sfar, ainsi que de petits dialogues) et le roman (L'Homme arbre), Joann Sfar s'est donc attaqué à un nouveau défi : l'écriture d'un scénario pour le cinéma.

La réalisation : « Gainsbourg (vie héroïque) »
Joann Sfar a déjà participé à la réalisation de clips (Dyonisos, Thomas Fersen) mais « Gainsbourg (vie héroïque) » est son premier long métrage. Un casting haut de gamme : Eric Elmosnino dans le rôle titre (Sfar pense d’abord à faire jouer Serge Gainsbourg par sa fille, Charlotte Gainsbourg hésite puis elle refuse), Gonzales pour ses mains, Laetitia Casta, Anna Mouglalis, Yolande Moreau… 14 millions de budget : « C’est un mélange de superproduction et de bouts de ficelle » (L’Express, 10 septembre 2010).
Joann Sfar s’est indéniablement construit une véritable légitimité dans le monde de la bande dessinée mais il en va autrement dans le cinéma et il a décidé de commencer en nous livrant une vision personnelle de Serge Gainsbourg, bien loin d’un biopic à l’américaine à laquelle sa vie se serait pourtant facilement prêtée. Si d’autres avaient déjà pensé à faire un film sur Gainsbourg, ils n’avaient pas franchi l’obstacle des ayants droit, « ils m’ont dit oui, sans doute parce que mon projet était le plus bizarre, qu’il s’agissait pour moi de fabriquer une mythologie et non pas de suivre servilement le détail de la vie de quelqu’un. » (Télérama, 29 juillet 2009). Ferait-il même de la vie de Gainsbourg un conte philosophique ? : « Ce sera aussi une histoire de trahison et de renoncement : Gainsbourg voulait faire de la peinture, et ça n’a pas marché, il voulait faire du jazz et c’est resté confidentiel, il s’est résolu à écrire pour les gamines, il a fait des concessions et le succès est venu – mais l’œuvre est restée sublime. Si ce film a la vertu d’enseigner aux jeunes gens que l’intégrité peut être un défaut, tant mieux… » (Télérama, 29 juillet 2009)
Déjà, à peine arrivé à Paris, Sfar est attiré par le personnage de Serge Gainsbourg : quelques mois avant sa mort, il pense faire une BD à partir de son roman "Evguenine Sokolov", Sfar dépose quelques pages dans la boîte aux lettres rue de Verneuil, comme une espèce d’hommage. C’est ainsi que la toute première BD de Sfar disparaît.

Gainsbourg (hors champ)
Dans l’introduction, Sfar se remémore à propos du tournage : “J’avais sans cesse un sourire d’une oreille à l’autre et les larmes aux yeux et de la gratitude d’avoir trouvé un petit cirque où j’avais ma place. S’apercevoir, après vingt ans à dessiner tout seul, qu’une petite armée française bardée de projecteurs et de câbles veut bien jouer avec moi…”. Le matériau de la fiction, c’est un mélange de bande dessinée et de dessins, dont la somme se lit comme un roman. Les dessins sont issus des 43 carnets remplis p
ar Sfar (1 800 dessins et 12 kilos de papier). Sfar a dessiné pendant trois ans “de façon maladive et joyeuse”, avant même la première mouture du scénario, puis à côté de la caméra… Entre le jour où il griffonne une Bardot imaginaire qui marche dans un couloir et celui où il peint Lætitia Casta en cuissardes, deux ans se sont écoulés. Entre le dessin d’après nature, on voit se construire le film. Le dessin a permis à Sfar de se faire une idée de ce qu’il allait raconter, puis de tout expliquer à son équipe. C’était sa façon de dialoguer avec les comédiens, les costumiers, les maquilleurs, le décorateur. Mais le dessin n’est pas seulement utile, il change le regard du réalisateur. Et on apprend dans ce livre que “les films de dessinateurs se fabriquent dans un autre lieu que les autres films ”.

Actualité

Cinéma : Sortie de « Gainsbourg (vie héroïque) » le 20 janvier 2010 (http://www.gainsbourg-lefilm.com/joann-sfar/)
Livres :
« Gainsbourg (hors champ) » et « Gainsbourg (images) », sortie le 4 décembre 2009 chez Dargaud.
« Socrate, le demi-chien » volume 1, 2 et 3, sortie le 11 novembre 2009 chez Dargaud : Les aventures du chien d'Héraclès dans l'Antiquité.
« L’Ancien Temps », Volume 1 : « le roi n’embrasse pas », sortie le 11 novembre 2009 (manque provisoirement) chez Gallimard
Site de Joann Sfar: www.toujoursverslouest.org

mercredi 6 janvier 2010

Tetro, de Coppola : filiation, castration et déception

Tetro, le héros du dernier film de Coppola, a fui son père, un chef d’orchestre génial, célèbre et envahissant. Son petit frère, qui ne s’est jamais remis de ce départ, profite d’une escale à Buenos Aires pour lui rendre visite...

Le jeune homme trouve un homme abîmé, au physique comme au figuré, jambe dans le plâtre et ambitions littéraires au tiroir, et surtout un frère qui, ayant tout fait pour fuir un père étouffant, ne veut rien entendre des liens familiaux, y compris de lui, Bernie, benjamin marin naïf et admiratif. Et pourtant, Tetro, de son vrai nom Angelo Tetrocini, a, avec son nouveau nom argentin, gardé une racine patronymique... Comme si, quoiqu’il en dise, il ne pouvait se défaire d'un lourd héritage...

Dans ce film, le seul avec Conversation secrète (1974) dont Coppola a écrit le scénario, le réalisateur livre de lui-même : son propre frère aîné a disparu alors qu’il avait 14 ans, son père et son oncle étaient deux musiciens rivaux, le second ayant même suggéré au premier de changer de nom en vue de capter toute la lumière.

L’imbroglio fraternel, la castration et le meurtre du père, on les retrouvent dans un film qui noie le lecteur dans les flash-backs, les innombrables accidents ou un trop long passage de « théâtre dans le théâtre »... Certes le « noir et blanc » est séduisant, il accentue l'idée de poète maudit qu'incarne Angelo tandis que la couleur ne sert que pour le passé, époque apparemment harmonieuse pour les Tetrocini. Cependant, à force d’esthétisme, le réalisateur se noie dans les yeux de son acteur, lesquels reflètent les jeux de lumière des glaciers de Patagonie... Un sommet de préciosité. Comme si, dans cette histoire qui était un peu la sienne, Francis Ford Coppola en avait trop mis... : trop de rebondissements dans une intrigue à l’origine intéressante, trop d’accidents dans une histoire qui aurait pu être réaliste, trop de préciosité dans l’image, jusqu’au ridicule. Dommage.

Tetro, de Francis Ford Coppola, sortie le 23 décembre 2009, avec Vincent Gallo, Alden Ehrenreich, Maribel Verdu.


lundi 21 décembre 2009

Allah n’est pas obligé, adapté au théâtre

Allah n’est pas obligé, l’avant dernier roman de l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma (1927-2003) est joué sur la scène du Lucernaire (Paris 6e). Une adaptation un brin décevante qui ne doit pas rebuter de la lecture de l’excellent roman sur les enfants-soldats.

On aime le Lucernaire, sa vieille rue pavée qui habille une usine désaffectée (de fabrication de chalumeaux), son bar où traînent jeunes lycéens avec chemises à col et barman à la cool, ses livres de l’Harmattan -le propriétaire des lieux- que vend, perdu entre le restaurant et les caisses, un sympathique monsieur, ses minuscules salles de spectacles auxquelles on accède par des escaliers en colimaçon qui craquent sous les pieds des retardataires honteux et où l’on admire des comédiens courageux qui vous transmettent avec trois fois rien, de la lumière et leur jeu, des textes d’hier et d’aujourd’hui.

Encore une fois, pour Allah n’est pas obligé, une farce carnassière, on a le nez sur les acteurs qui emplissent une salle quasi vide, seulement tapissée d’un long voile blanc, receptacle des vidéos projetées. Les deux comédiennes se font tour à tour porte parole de Birahima, un enfant soldat balloté dans « le bordel au carré » des guerres libériennes et sierra léonaises. Elles racontent avec la terrifiante candeur du roman les manches courtes et les manches longues, le dépeçage des corps et la joie de recevoir une kalache… Leur gestuelle et leurs grimaces enfantines répétitives sont souvent inutiles….: les litanies et ses expressions passées en boucle faisaient, à la lecture, respirer un texte dense et difficile émotionnellement tandis que les bouffoneries réitérées sur scène alourdissent un récit moins intelligible car forcément raccourci. Le théâtre avait déjà bien à faire avec 233 pages de guerres tribales africaines, 233 pages de « bordel au carré »...

On conseillera vivement la lecture du roman qui a reçu les prix Renaudot et Goncourt lycéen en 2000.

Allah n’est pas obligé, farce carnassière Jusqu’au 3 janvier 2010 au théâtre du Lucernaire, 1h10
Allah n’est pas obligé, Ahmadou Kourouma, Ed Seuil, 2000, 233 p

jeudi 17 décembre 2009

Le chant sous les bombes, à Leningrad


Le dernier ouvrage d’Andreï Makine, La vie d’un homme inconnu, est sorti en janvier dernier. Il est encore largement temps de le lire et d’écouter, entre les bruissements de la neige, cet amoureux qui susurre, timide, à l’oreille de la jeune fille à laquelle, dans cette descente en luge, il s’accroche «Je vous aime Nadenka ».

La vie d’un homme inconnu s’ouvre par cette scène Tchékovienne. « Dans un récit, coupez le début et la fin. C’est qu’on ment le plus » estimait Tchekhov… Effectivement, rien ne justifie, ici, cette scène du maître russe, cette scène que le narrateur, Choutov, rêve dans une brume de whisky et qu’il associe à une autre vision, celle d’une « silhouette tracée par le soleil d’automne sur la dorure des feuilles »… Exilé à Paris depuis des année, oublié comme un vieil écrivain raté dans son colombier qu’une jolie petite étudiante vient de quitter, Choutov décide de renouer avec le passé, avec cette Russie qu’il n’a pas vue depuis des années et avec cette femme, Iana, qui se baladait dans le jardin d’Eté.
Choutov rêve, en clown triste, puisque c’est quasiment cela que son nom signifie. A Saint Pétersbourg, il ne retrouve plus la poésie qu’il avait quittée, les dorures des feuilles et la lumière du soleil jouant sur les cheveux d’une femme. Au contraire, son pays est devenu un monde aplati sur lequel défilent marques, opinions et personnalités…
Les inutiles paroles sur la descente en luge et le silence du parc qui enrobait la femme, Choutov les retrouvera chez un homme encore plus oublié que lui, dans le récit des horreurs du blocus de Leningrad et des purges soviétiques, quand, dans un camp, une femme, « le visage tourné vers le lent ondoiement de la neige » contemplait son amant.
Et ce regard était aussi inutile que le vieux dans son lit, qu’un concert sur un champ de bataille, ou que le début du récit de Makine. Le grand maître russe se trompait donc. Son successeur ne pouvait rien enlever.

La vie d’un homme inconnu, Andreï Makine, Ed du seuil, janvier 2009, 292 p.

"Tout était là, dans un seul regard. Cette berge où ils avaient vu tant d'hommes mourir. Et la rivière, à présent lente et large comme un lac et dont la glace était alors rayée par le sang d'un blessé qui rampait vers les chanteurs." p 217

dimanche 22 novembre 2009

Honecker au 21ème siècle

Honecker est un Berlinois moyen, homme ordinaire, qui vit dans le cruel 21ème siècle, cela suffit au titre du nouveau roman de Jean-Yves Cendrey : Honecker 21. Pour le reste, une vingtaine de chapitres sera nécessaire pour nous faire sourire des malheurs d'un contemporain qui nous ressemble tant : un jeune Berlinois se sent de plus en plus traqué par la société de consommation, par sa femme plus cultivée que lui et qui va bientôt lui imposer un enfant. Il a soudain envie de reprendre sa vie en main, ce qui ne fera que mener à sa perte, même pas tragique.

La société de consommation, une société totalitaire
Le roman fait largement le portrait d’une société de consommation à la fois oppressante et en dehors de laquelle on ne peut pas vivre, la société dans laquelle vit Honecker est tout simplement totalitaire. Certes, ce qui est oppressant, c’est le confort dans lequel on est installé, ce que l’on nous oblige à faire c’est consommer en fréquentant un centre de remise en forme, en achetant de magnifiques machines à expresso, en conduisant des voitures blindées d’électronique… Pas de quoi se révolter ! C’est la démocratie (au 21ème siècle élargie à la consommation), la douce tyrannie qui prive progressivement des libertés décrite par Tocqueville au 19ème siècle !

La culture, ne faisant pas exception, entre en plein dans cette société de consommation. Turid est celle qui représente la terreur de la culture, celle qui dicte à son mari ce qu’il doit avoir vu et lu, ce à quoi il doit s’intéresser. Certes, le théâtre ou la littérature ont toujours été des marqueurs sociaux mais ils sont d'autant plus stigmatisants au 21ème siècle que la démocratie a rendu la culture accessible à tous. Tout le monde peut aller voir une pièce de théâtre, lire les classiques de la littérature allemande… Alors, si Honecker s’ennuie fermement, cela signifie qu’il est définitivement inintéressant.

Assurément les générations précédentes ont fait le lit d’une telle société en négligeant le lien familial. C’est le cas de Honecker : ses parents l’ont délaissé trop occupés à profiter de cette nouvelle société qui donnait accès à tout, qui permettait tout, y compris à une mère de ne pas éprouver l’amour filial. En manque de ce fondamental qui enracine tout être dans un milieu, Honecker a le vertige, cette société lui offre tout mais il ne sait quoi choisir. Cette société totalitaire lui annihile jusqu’à ses propres désirs, lui imposant ceux qui correspondent à ce qu’il doit être : avoir une machine à expresso hors de prix, habiter dans un immense appartement, voir telle pièce, lire tel livre.

Enfin, l’action du roman se situe à Berlin, capitale européenne, autrefois déchirée entre communisme et libéralisme. Mais force est de constater que cela aurait pu tout aussi bien se passer à Paris (Honecker 21 est définitivement un roman français !). C’est mesurer à quel point cette société de consommation est dictatoriale, car en plus d’être totalitaire socialement, elle l’est à un niveau géographique, la société de consommation est mondiale, en tout cas occidental.

Une vie vide de sens
Honecker travaille dans la téléphonie mobile, sa femme dans les médias. Ils sont un condensé de ce 21ème siècle où il faut pouvoir communiquer tout le temps, et même s’il n’y a pas grand-chose à dire comme le souligne, de manière agaçante il est vrai, un vieil acteur ami du couple. Ce personnage représente à la fois la critique de la société (un rôle depuis toujours tenu par l’art) et le fait qu’elle a été ingérée et digérée par notre société. C’est comme si l’art, la chose même qui réfléchissait sur la société et sur le sens de la vie, qui éventuellement donnait du sens, avait abdiqué en acceptant de faire partie de la « société du spectacle ». Dès lors, la seule posture tenable est le cynisme si bien manié par le vieil acteur.

Confortant chacun dans une certaine qualité de vie, privant chacun de la critique, la société de consommation creuse le vide intérieur. Chez Honecker, les crises de panique sont caractéristiques de ce sentiment de profond vide, une panique dans laquelle il s’engouffre finalement car elle le remplit justement : « ça faisait peur, et que plus il avait peur plus il se sentait revivre, et mieux il réagissait » (p.101). Le roman se déroule à un moment clé où Honecker décide de prendre sa vie en main. Ainsi il doit répondre aux questions qu’il esquive habituellement : « Le propre d’Honecker est d’éviter les questions qu’il multiplie devant lui comme des piquets de slalom propres à faire sinuer ce qu’il croit sa réflexion – mais qui s’assimile trop souvent à une acrobatique glissade sur la neige fondue. » (p.89). C’est ainsi qu’il se trouve dans un état d’indécision chronique, regrettant ce qu’il vient de faire, projetant ce qu’il aimerait faire. Ses sentiments sont aussi en proie à une cyclothymie qui, finalement, viendra à bout d’Honecker : il passe de la certitude de n’avoir que goûté à « l’illusion de la félicité amoureuse » (p.92) à celle d’aimer vraiment Turid et ne douter pas qu’il aimera son enfant. Finalement, il mesure combien il a mal vécu, n’ayant fait qu’imiter des façons de vivre.

Comment donner un sens propre à sa vie ?
Honecker ne semble pas avoir de désir propre, ses désirs sont dictés par la société de consommation, il s’apitoie d’être commun, même dans ses fantasmes sexuels. Il est frustré dans tous ses désirs. Il est ainsi la proie de pulsions qu’il a du mal à comprendre et qu’il fait aussitôt regretter. Il voudrait donner un sens à sa vie, ne plus se sentir le jouet de la société de consommation ou celui de Turid. Mais à quel genre de désir véritable la société de consommation fait-elle une place ?

Dans un premier temps, Honecker pense qu’en assouvissant ses désirs sexuels, en trompant Turid alors qu’il ne l’a jamais fait, il fera quelque chose par lui-même mais il déchante vite, comprenant que ses désirs sont de l’ordre de la pulsion et qu’ils n’ont rien d’original. Ce qui enlève du sens à ses désirs relève aussi du fait qu’il se rend compte qu’ils ne sont pas originaux, au sens où Honecker n’est pas unique : il a les mêmes biens de consommation, mais pire, il a les mêmes désirs. La société le considére comme un parmi tant d’autres, Honecker est à la recherche d’une reconnaissance et il ne la trouve qu’en volant une fleur en plastique dans un cimetière : « une distinction honorifique, celle de le faire exister, homme ignoré, homme dédaigné qu’il était, méprisé par son boss et tous les patapoufs de la terre, sans doute aussi par sa compagne sans doute hypocrite, et qui assurément le serait un jour par son propre enfant. » (p.90). Comme un prélude au désir de mort qui fleurit en lui.

Voulant devenir quelqu’un aux yeux de la société et aux yeux de Turid, et puisque réclamant de l’attention, il échoue à inspirer de l’admiration, il se dit qu’il pourrait bien tuer quelqu’un : « Inspirer de l’admiration ou de la répulsion, c’est du pareil au même. On est devenu quelqu’un, l’essentiel est là » (p.91). Mais là encore, n’est-ce pas la société de médias qui dicte un tel désir ? Celui de faire la une des journaux, une manière de devenir quelqu’un, peu importe qu’on nous admire ou que l’on fasse horreur ? Mais, et cela désespère encore plus Honecker, il pense manquer de courage, ne pas avoir les mains assez fortes pour tuer. Aussi, ne supportant plus de continuer à vivre dans un tel mépris de lui-même, ce désir de mort se reporte sur sa propre personne : « C’est douloureux de résister à une aussi folle envie de s’affoler » (p.11), une injonction répétée plus tard, une manière de voir que ce désir de perte s’est progressivement imposé tout au long du roman : « C’était douloureux de résister à une aussi folle envie de s’affoler, de s’écorcer, de tomber en poussière » (p.88).

Tout comme Grimmelshausen décrivait l’absurdité des Aventures de Simplicius Simplicissimus au 17ème siècle, Jean-Yves Cendrey relate celles non moins absurde, souvent drôles, mais aussi désespérantes de Honecker au 21ème siècle.

"Honecker 21" Jean-Yves Cendrey, Ates Sud, 18.50€

JMG Le Clézio, loin de tout et au cœur d’un essentiel

JMG Le Clézio n’est pas de ces écrivains qui traînent leurs guêtres sur les plateaux de télévision ou dans les studios non moins aveuglants de la radio. JMG Le Clézio habite le monde mais pas Paris, pressentant déjà les dangers que pouvaient représenter les stucs de cette littérature qui ne parle que d'elle : « A Paris, je crois que j’aurais mis plus de temps à m’apercevoir de l’inutilité des mondanités et du gaspillage d’énergie qu’elles représentent » (Le Monde 2, 29 novembre 2008). L’avouant : « je me suis toujours senti étranger dans notre monde occidental. » (Télérama, 12 décembre 2000), il parle pourtant de nous. Où est-il ?

Jean-Marie Gustave Le Clézio naît à Nice en 1940, ses parents sont issus d’une famille bretonne émigrée à l’île Maurice au XVIIIe siècle. Il se considère lui-même de culture mauricienne et de langue française : « culturellement je me sens mauricien, c’est-à-dire entre deux mondes, le développé et le pauvre. » (Le Monde 2, 29 novembre 2008). Dès 23 ans, il acquiert la reconnaisance du mlieu littéraire grâce à son premier roman, Le Procès-verbal. Il écrit ce livre, la guerre d’Algérie n’est pas finie et plane sur les jeunes gens la menace de faire partie du contingent ; en même temps, règne en France un racisme anti-arabe : « Pour ma part, je crois qu’à compter de cette date j’ai cessé, dans ma tête ou pour de vrai, de vivre en France. » (Le Point, 26 janvier 2006). Son premier roman est couronné par le prix Renaudot en 1963.

La tentation ethnographique
Loin de l’Algérie, il effectue son service militaire au Mexique où il doit participer à l’organisation de la bibliothèque de l'Institut français d’Amérique latine (IFAL). C’est là qu’on lui parle du golfe de Darién, au Panama, un endroit étonnant, entièrement coupé de la civilisation occidentale ; il s’y rend, conduit par un Indien qui parle espagnol. Le Clézio est alors tenté par l’ethnologie, il avait rencontré plusieurs fois Lévi-Strauss. Il s’installe avec les Indiens, les Emberas, apprend leur langue, se conforme à leurs habitudes. Il vit avec eux durant quatre ans, de 1970 à 1974. A ce moment-là, l’écrivain n’éprouve plus le besoin d’écrire, « je ne voulais rien dire de tout ce que je vivais là, rien en tirer littérairement. Je voulais que ce soit une expérience d’avant le langage… Mais je suis un écrivain invétéré. Au bout de quelques temps, j’ai eu envie d’en sortir. » (Télérama, 12 décembre 2000).

En 1977, Le Clézio publie une traduction des Prophéties du Chilam Balam, ouvrage mythologique maya. Plus tard, dans les années 2000, son intérêt pour les cultures éloignées se focalise sur la Corée dont il étudie l’histoire, la mythologie et les rites chamaniques : « La culture occidentale est devenue trop monolithique (…) Toute la partie impénétrable de l’être humain est occultée au nom du rationalisme. C’est cette prise de conscience qui m’a poussé vers d’autres civilisations. » (Entretien avec JMG Le Clézio, diplomatie.gouv.fr)

Ainsi, si ses premiers romans l’avaient rapproché des recherches formalistes du Nouveau Roman, dès la fin des années 1960, ses publications, devenant plus personnelles, sont dominées par l’exploration de l’ailleurs et par les préoccupations écologiques (Terra Amata, Le Livre des fuites, La Guerre), et de plus en plus influencées par les voyages de l’auteur et son séjour chez les Indiens (Les Géants). Plus tard, dans les années 70, adoptant une écriture plus apaisée, les thèmes du voyage passe au premier plan (Désert).

Une oeuvre de contestation
La contestation est un caractère permanent de l’œuvre de Le Clézio. Après la dénonciation de la société urbaine et de sa brutalité dans les premières œuvres publiées, c’est une remise en cause plus générale du monde occidental qu’il élabore dans ses romans ultérieurs. Nourri par son expérience personnelle, Le Clézio dénonce ainsi la guerre cynique du monde mercantile (La Guerre), le scandale de l'exploitation des enfants (Hasard) et des cultures minoritaires. Cette révolte demeure sensible dans les romans plus populaires des années 1980 : haine de l’impérialisme colonial (Désert)... : « Nous vivons dans une époque troublée où nous sommes envahis par un chaos d’idées et d’images. Le rôle de la littérature aujourd’hui est peut-être de faire écho à ce chaos (…) Aujourd’hui, les écrivains ne peuvent que faire le constat de leur impuissance politique (…) La littérature contemporaine est une littérature du désespoir » (Entretien avec JMG Le Clézio, diplomatie.gouv.fr)




En octobre 2008, alors que paraît Ritournelle de la faim, son dernier roman inspiré par la figure de sa mère, il se voit décerner le prix Nobel de littérature en tant qu’« écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».


Eloge de la langue française
JMG Le Clézio est donc loin de la littérature française que l’on voit à la télévision, il a vécu loin avec sa famille, aux Etats-Unis, au Mexique… « Pourtant, ce que j’aime par-dessus tout, c’est écrire ne me servant de la langue française. » (Le Point, 26 janvier 2006).
En mars 2007, dans Le Monde, il est l’un des quarante-quatre signataires du manifeste « Pour une littérature-monde en français », qui invite à la reconnaissance d’une littérature de langue française qui ne relèguerait plus les auteurs dits « francophones » dans les marges ; et à retrouver le romanesque du roman en réhabilitant la fiction grâce notamment à l'apport d'une jeune génération d'écrivains sortis de « l’ère du soupçon. ». Dans un entretien paru en 2001, Le Clézio déplorait déjà que « l’institution littéraire française, héritière de la pensée dite universelle des Encyclopédistes, [ait] toujours eu la fâcheuse tendance de marginaliser toute pensée de l’ailleurs en la qualifiant d'"exotique" ». Lui-même se définit d'ailleurs comme un écrivain « français, donc francophone », et envisage la littérature romanesque comme étant « un bon moyen de comprendre le monde actuel. »

En 2002, se tenait à Beyrouth le 9ème sommet de la Francophonie, voilà ce que JMG Le Clézio déclarait à cette occasion : « La francophonie – la réalité qui existe sous ce vilain mot - , c’est la chance inouïe pour la langue française de se maintenir dans le monde comme une langue universelle (…) des vérités proclamées en 1789, de la proclamation de l’égalité et de la liberté, du Décret de la Convention abolissant l’esclavage, de la suppression des privilèges et l’affirmation de la laïcité. Ce formidable courant qui a su enthousiasmer des peuples et des cultures très différents a permis à la langue et à la pensée française de survivre (…) au scandale de la colonisation. » (Le Figaro, 17 octobre 2002)
 
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