jeudi 13 octobre 2011

Nos vies liquides, à la Colline


Dans Les Vagues de Virginia Woolf, s'entrelacent les voix de six consciences et les récits de leurs vies épousent les mouvements du soleil en une journée ou celui des vagues s'écrasant sur le sable. La metteuse en scène Marie-Christine Soma réussit à incarner des extraits de ce texte superbe, sensible et aérien, défini par Woolf comme un « poème-jeu » plutôt que comme un roman, tout en préservant sa poésie et sa diaphanéité. Jusqu'au 15 octobre à la Colline (Paris 20e).

Six personnes dans un jardin. On imagine, vu la lumière jaune, que c'est l'aurore... Tour à tour, les trois garçons et les trois filles prêtent la voix à leur jeune conscience et décrivent le flot de sensations, d'émotions et de pensées qui les traversent : admirer la toile d'araignée où des « gouttes d'eau se sont prises, perles de blanche lumière », se sentir tige enfoncée dans le sol, se découvrir amoureuse de ce garçon qui, voyant l'envol d'un pigeon ramier, en fait un poème. Peu à peu, ces voix confuses, qui semblent provenir de la même conscience - faible existence nichée au ras du sol, au niveau purement sensible des brindilles et des insectes-, ces voix se démarquent et se personnifient. Se détachent Louis, l'étranger avide d'aventures et de profondeurs, Suzanne, concrète et jalouse, Bernard, l'homme bon et le poète, Jinny, sensuelle et effrontée, Rhoda rêveuse solitaire prenant des pétales pour des navires, Neville, l'amant des hommes.

Suivant le mouvement du ressac, ces consciences s'élargiront et vieilliront. Sur scène, les six jeunes comédiens laissent alors la place à six autres qui leur ressemblent mais diffèrent par leur âge. L'échange n'est pas brutal, les hommes et femmes mûrs étaient là, en puissance, dans les limbes que représente l'espace entre les coulisses et la scène, tandis que les jeunes adultes se laissaient choisir par des vies intellectuelles, de famille, de plaisir... Quant aux acteurs cadets, ils ne quittent pas le plateau sitôt les jeunesses envolées : en effet, Bernard l'enfant est contenu dans cet homme grisonnant, de même que sont aussi incluses en lui la somme des différents personnages qu'il a joués en société, les phrases qu'il a formulées, les amis qu'il connaît depuis l'enfance : Suzanne, Jenny, Bernard, Neville, Louis, et Perceval, le camarade admiré trop rapidement décédé.

Ce Perceval est un double du frère de Virginia Woolf, Thoby, dont la mort prématurée réunit plus fortement les intellectuels londoniens qui formèrent le groupe de Bloosmbury, rencontre de créateurs originaux, d'intelligences et surtout d'amis. Les Vagues illustrent ce paradoxe : les comédiens soliloquent et errent la plupart du temps seuls mais les personnages révèlent toute leur existence particulière lors de retrouvailles qui sont de symboliques cènes. Pas de nourriture sur la nappe blanche, seulement les flammes des bougies au travers desquelles les consciences se contemplent et se jaugent.


« Tâchons de croire que la vie est un objet solide, un globe que nous pouvons faire tourner sous nos doigts », se persuade Bernard. La mise en scène de Marie-Christine Soma et le jeu de ses acteurs respectent le bergsonisme de l'œuvre de Virginia Woolf (qui décrit une vie constituée de multiples et imperceptibles strates et, pourtant, évanescente) : ils englobent le spectateur en un flux de mots, de visages, d'images et de lumière, loin de tout intellectualisme ou de tout prétention, aussi simplement et naturellement que possible, parce que tels sont nos vies et le mouvement des vagues sur la grève.

Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction de Marguerite Yourcenar)
au théâtre de la Colline (15 rue Malte-Brun, Paris 20e, Métro Gambetta)
Jusqu'au 15 octobre.
Mise en scène : Marie-Christine Soma
Durée : 3h sans entracte

samedi 8 octobre 2011

Limonov, d'Emmanuel Carrère : réfléchir les vies

Voici, encore une fois, une autre vie que la sienne qu'Emmanuel Carrère décrit ici. Le livre a fait grand bruit en cette rentrée et son auteur vient de recevoir, mercredi dernier, le prix de la langue française de la Ville de Brive.

Au travers d'Un roman russe Carrère partait sur les traces de son grand-père dont il savait si peu. Dans D'autres vies que la mienne, il expliquait avoir excorsicé son «renard », cette tenace et égocentrique angoisse qui lui tordait le ventre, et pouvait, dès lors, s'intéresser aux autres. Limonov poursuit ce programme.

Édouard Limonov n'est pas comme Jean-Claude Romand dans L'Adversaire, un incompréhensible fou, il est presque, on ose, pour Carrère, un alter ego, l'autre par excellence... Bien sûr, il a milité dans un parti néo-fasciste russe (contre Poutine), bien sûr il a côtoyé pendant la guerre des Balkans le criminel serbe Arkan.... Et, avant le politicien, avant le gourou des nasbols (nationalistes – bolchéviques) ou le sulfureux écrivain parisien collaborateur de L'idiot international, il y eut le prisonnier de droit commun, le majordome, le clochard new-yorkais, le poète tailleur, la petite frappe d'une banlieue ukrainienne oubliée, le fils d'un exécutant du NKVD. Autant d'histoires qui, en une rassemblées, fait de cette vie un roman et de celui qui la porte un personnage. Certes un homme bien étranger, donc incompréhensible a priori pour Carrère, mais qui le captive en cela : par son caractère insaisissable, par la Russie, sûrement, et pour cette carrière d'écrivain reconnu qui narre celle de l'aventurier raté car trop droit - et du coup décalé-, dans ses choix et dans sa nostalgie d'une victorieuse Russie, celle de la Grande guerre. Enfin, et surtout, c'est l'humanité que cache l'incroyable élan vital du personnage qui intriguent l'auteur et son lecteur : le tenace Limonov, dont le nom associe l'amer du citron au tonique de la grenade dégoupillée (limonka), renaît sans cesse de ses cendres.

En filigrane de sa vie mouvementée, c'est la grande Histoire, de l'URSS puis de la Russie, qui s'écrit, l'histoire de la chute d'un monde, dictatorial, désolé et communiste -dont un minimum égalitaire-, aussitôt remplacé par la sauvagerie d'oligarques capitalistes. Au troisième plan, Carrère narre aussi la sienne, de vie, celle d'un fils dont la mère adorée a annoncé la chute de l'URSS (Hélène Carrère d'Encausse), celle d'un étudiant mal à l'aise, et d'un écrivain forgeant, cahin-caha, son style. Dans Limonov, Carrère n'est pas biographe, il reste un romancier pour qui les existences ne peuvent s'appréhender que réfléchies sans cesse les unes sur les autres, et cette inclinaison lui permet de traquer, derrière les idées arrêtées, l'étoffe des vies, complexes broderies.

Limonov, d'Emmanuel Carrère, POL, 488 p., 20 euros.

"[...] l'intriguant qui travaille moins bien mais réussit mieux que vous, dont l'insolence et la veine de cocu vous humilient, et ne vous humilient pas seulement devant les chez mais aussi, ce qui est plus grave, devant votre famille, en sorte que votre petit garçon, tout en professant loyalement le mépris des siens à l'endroit de Lévitine, ne peut, même s'il s'en veut, s'empêcher de penser en secret que son père est un peu besogneux, un peu minable, et que le fils de Lévitine a de la chance, tout de même. Édouard développera plus tard une théorie selon laquelle chacun, dans sa vie, a un capitaine Lévitine." (Limonov, p49)



lundi 3 octobre 2011

« Quatre jours en mars » de Jens Christian Grøndahl

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012

Que se passe-t-il durant quatre jours ? Le roman de Jens Christian Grøndahl rend tout à coup évident ce dont nous faisons l’expérience quotidiennement : « Quatre jours en mars», ce n’est pas seulement la vie d’Ingrid, architecte brillante, mère d’un jeune délinquant inquiétant et maîtresse d’un homme dont le courage est à questionner. « Quatre jours…» compte bien plus que ces faits-là.

C’est en fait la somme des pensées et des souvenirs qui passent en une journée. Ils sont si nombreux, ils remontent si loin, que cette pensée vagabonde tisse des liens entre l’enfance, le fait de grandir, le fait de devenir une femme et une personne. Ingrid réfléchit finalement assez peu ces actes présents : elle sait qu’elle doit rentrer pour avoir une explication avec son fils délinquant, elle ne réfléchit pas quand elle appelle son amant chez lui, pas non plus quand elle gifle son fils… Elle est bien plus la spectatrice et l’analyste de sa vie passée. Sûrement parce que regarder les choses avec du recul est plus simple, que cela permet également d’ embellir les faits : « Bien entendu, cela ne s’est pas passé ainsi, comme dans un film, mais quand elle y repense, cela en a pris les apparences, car c’est le coup d’œil rétrospectif qui compte. »

Finalement, ce livre parle peut-être essentiellement, sans en avoir l’air, du fait de devenir adulte. Ingrid sait parfaitement d’où elle vient : sa mère et sa grand-mère sont des femmes de lettres, frustrées de ne pas avoir été reconnues. Elle deviendra à l’inverse architecte, brillante et reconnue : elle bâtit la maison dont sa mère l’a privée en partant seule à Rome alors que sa fille était encore adolescente. A ce titre, les personnages dessinés par Jens Christian Grøndahl épousent une finesse psychologique trop rare qui nous fait toucher du doigt les méandres familiaux et la perversité des rapports humains. Mais d’autres événements resteront des énigmes auxquelles le temps ne peut pas grand chose : ainsi en va-t-il des obsessions amoureuses éteintes et des évidences foulées au pied par la vie.

A la lumière de ces quatre jours qui en contiennent bien plus, l’on pourrait s’interroger sur la définition de l’essentiel : est-ce ce qu’il reste ? Mais c’est souvent ce dont, justement, on a voulu se débarrasser : une enfance en demi-teinte, des parents absents ou une mère envahissante… L’intensité du présent peut-elle alors être le mètre étalon de l’essentiel d’une vie ? Ces quatre jours sont peut-être l’occasion pour Ingrid de réaliser que, bien qu’adulte au sens fort du terme, elle n’est pas totalement en capacité d’épargner autrui et, en premier lieu, son fils : « On sait si peu de choses sur ceux qui étaient adultes avant que nous ne devenions nous-mêmes."

"Quatre jours en mars" de Jens Christian Grøndahl, traduit du danois par Alain Gnaedig, Gallimard, collection Du Monde entier

samedi 24 septembre 2011

"La disparue de San Juan" de Philippe Broussard

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012

Ce document du journaliste de Philippe Broussard est davantage qu’une enquête sur la disparition d’une jeune Montanera d’origine française, en Argentine pendant les grandes répressions. C’est en fait le récit d'une enquête journalistique.

Un chapitre sur deux reprend les lettres que le journaliste adresse à la mère de Marie-Anne Erize, la disparue. On découvre ainsi les doutes de l’enquêteur, l’obsession, la persévérance qui l'amènent à reprendre la vie de la jeune fille, de son enfance, sa jeunesse puis son engagement politique de plus en plus radical.

Pour ce qui est de cette existence, c’est la force de ce genre de témoignage historique que de dérouler les événements politiques et sociaux du point de vue d’un individu, c’est passionnant de comprendre ce que sont la révolte d’une jeunesse, ses rêves et ses questionnements sur l’engagement, on comprend de cette manière toute la complexité que peut revêtir l’histoire d’un pays.

Qui plus est, cet individu, Marie-Anne, a un caractère exceptionnel, elle a fréquenté les milieux people ; puis, elle veut affronter ses doutes et le tournant sera plutôt radical. Ainsi, parmi les 30 000 desaparecidos victimes de la guerre sale que connut l’Argentine de la fin des années 70 au début des années 80, le livre de Philippe Broussard nous en fait connaître une. Découvrir l’histoire d’un pays au travers d’une histoire personnelle la rend aussi réelle car on imagine aisément les questions existentielles d’une jeune fille, l’inquiétude d’une famille, les influences d’un ami ou d’un amant, l’atrocité d’une disparition…

Pour ce qui est du récit de l’enquête, l’on craint que les doutes constants du journaliste, la relation très inexplicable - il entretient une sorte d’obsession pour cette fille qu’il n’a jamais rencontrée - n’alourdissent quelque peu le récit. Si « La disparue de San Juan » reste un rappel essentiel d’une histoire que l’on évoque si peu souvent en France, il lui manque peut-être une dimension dramatique. Seule une personne dégagée extérieure aurait pu dessiner cela ; à ce stade-là, Philippe Broussard est sans doute, déjà, trop partie prenante d’une enquête non résolue.

"La disaprue de San Juan", Philippe Broussard, Stock Les documents

mardi 20 septembre 2011

Habemus Papam, de Nanni Moretti : l'Eglise sans Pape...

Avec Habemus Papam, Nanni Moretti a filmé ce dont on ne peut parler puisque son accès est strictement interdit à qui n'est pas cardinal, le conclave (cum clave), et ce qu'il pourrait découler. Vague de fraîcheur au Vatican.

Que tous les puissants aspirent à persévérer dans leur être, et que nous estimions naturel ce désir voire nécessaire, voilà ce que souligne notre pré-campagne présidentielle française. Dans le dernier film de Nanni Moretti, il s'agit exactement de l'inverse : personne ne veut être à la place du chef, parce que la charge est lourde, irréversible et crevante lorsque l'on est déjà un cardinal âgé et déraciné. Alors chacun la refusant sous des prières faussement modestes, la férule papale est laissée, dans le secret du vote et de la sainte prière.... à ce voisin qui semble plus humble, de meilleure composition, mais surtout trop respectueux et trop faible pour se rebiffer. Ainsi, sans pâtir de la lourdeur du pouvoir, chaque malin cardinal garde la jouissance de l'influence. Quel fidèle, quel journaliste saurait repérer cette malice doublement cachée par le secret des âmes et les portes fermées du conclave ? C'était sans compter, après ce coup d'état à l'envers, coup fourré collectif bien pervers, sur le fait que le nouvel élu conserverait, en dépit de sa dépression, une liberté, une lucidité et une énergie salvatrice qui l'aideront à fuir le Vatican. Dès lors, au-dessus de l'armée de fidèles anxieux postés sur la place Saint-Pierre, des médias pressants et pressés, deux mondes jouent au bras de fer : celui des cardinaux coincés sous la poussière de leurs mensonges et de leurs conventions, mais si conscients et si fiers de l'aura de leurs robes rouges qu'ils nient toute vérité qui tendraient à ébranler cette aura, au premier rang desquelles la psychanalyse ; et, vaquant dans les rues romaines, le monde intérieur d'un vieil homme rêveur et dépressif, qui sait tout Tchekov et ce qu'il est : un comédien raté, un prêtre paumé, mais sûrement pas ce pape dont le monde entier semble attendre l'arrivée : un pasteur énergique, capable tout à la fois de guider des millions d'âmes et des hommes d'église trop humains pour être des saints.

En parallèle du récit psychologique, c'est un tableau social que compose Nanni Moretti : celui d'un Vatican comme lieu de rixe entre cinq continents, régit par une élection démocratique dont on fait croire que l'issue est d'inspiration divine alors qu'elle met en exergue les vanités, les influences et les faiblesses des clercs comme des laïcs. Le rôle du psychanalyste que Nanni Moretti endosse pour ce film -celui de l'observateur fin, jouisseur et goguenard – semble être la métaphore de son statut de réalisateur, un juge libre d'esprit et attendri, créatif et énergique. Quant à Michel Piccoli il excelle en pape raté. Longue vie à eux !



samedi 17 septembre 2011

"Rien ne s'oppose à la nuit" de Delphine de Vigan

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012

En exergue du dernier roman de Delphine de Vigan, Pierre Soulages explique comment la clarté était venue du noir envahissant pourtant l’entièreté de sa toile. Ainsi en est-il de l’histoire familiale des Poirier, de celle de l’auteur : des allers-retours de la lumière à l’ombre à la lumière…

D’abord, c’est une famille nombreuse : une femme dont la dizaine de grossesses ne fait que renforcer son être ; un mari heureux, peut-être volage mais aimant ; puis des enfants assez beaux pour faire les couvertures des magazines. Parmi cette effervescence d’enfants qui ne cessent de naître, la disparition d’un puis de plusieurs enfants sonne comme le malheur inéluctable à une chronique familiale. Puis, au fil du roman, vient poindre, de manière insidieuse, un malheur plus définitif. Le suicide de la mère de l’auteur inaugure le roman et en est le motif. L’écriture relève alors d’une nécessité, d’une posture salutaire face à la mort. L’auteur va remonter le temps pour savoir, comprendre, enquêter, interroger la famille, lire des lettres, écouter des mémoires, bousculer, se souvenir, déceler le secret connu de tous et le faire connaître à tous.

« L’écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire. » Mais ce roman n’est-il pas la preuve que l’interrogation, la conscience du passé posent les marques d’un chemin salvateur, qui se construit contre le silence. Car c’est à cela que doit faire face la narratrice : le silence de l’histoire de sa famille, le tabou autour duquel chacun s’est construit sans jamais dire, sans jamais accuser. En premier, la mère de l’auteur avait révélé l’inceste avant de tomber dans la folie parce que sa famille lui opposait un silence. A la mort de sa mère, reprenant le flambeau comme pour la saluer, dépassant le seul cadre de la famille, Delphine de Vigan va rendre au grand public (elle publie un livre dont on connaît déjà le succès) ces choses que rien ne justifie et qui seront pourtant les fondements branlants de l’existence de sa mère, puis de la sienne.

Souvent, on sent le désespoir de l’écrivaine : « L’écriture ne donne accès à rien. » Peut-être là réside la faiblesse de l’écriture de Delphine de Vigan, l’écart qu’il existe entre un récit, aussi touchant soit-il, et un roman, ce que transporte l’esthétisme de l’écriture, ce à quoi elle donne accès. Un désespoir à l’image de ce qu’elle a eu à affronter : s’occuper de sa propre mère et grandir dans une incertitude permanente.

Le roman de Delphine de Vigan est l’histoire d’une vie qui, aussi dramatique fusse-t-elle, donne la preuve d’une clarté dont seul l’homme peut être l’auteur.

"Rien ne s'oppose à la nuit", Delphine de Vigan, JC Lattès

dimanche 11 septembre 2011

« Jayne Mansfield, 1967 » de Simon Libérati

Sélection du Grand prix des lectrices de ELLE 2012

Simon Libérati consacre son dernier roman à la fin de vie d’une super star hollywoodienne des années 60.

Le couperet du temps est terrible : qui aujourd’hui se rappelle de Jayne Mansfield ? Pourtant, celle-ci avait « une réputation atroce mais un indice de notoriété hors catégorie ». Jayne Mansfield, symbole d’une nouvelle ère où le scandale, la grandiloquence et la médiocrité suffisent largement à la célébrité. De ces célébrités, on ne retient que le pire et le démesuré, la part humaine n’y est plus. C’est aussi pour cela aussi qu’on tolère que ces stars soient traquées par les journalistes et insultées par l’opinion publique. Jayne Mansfield n’est pas une femme : c’est un phantasme.

Le roman s’ouvre sur une réalité à laquelle, toute star qu’elle est, elle n’échappera pas : un accident de voiture, somme toute banal puisque ni la vitesse, la drogue ou l’alcool ne sont à incriminer, même si, aujourd’hui encore, on fantasme une décapitation. L’auteur déroule un réalisme appétissant, relève les détails techniques de l’accident dont la description occupe les cinquante premières pages. Alors, on se dit que nous allons connaître cette réalité-là de la vie de Jayne Masnfiled, deviner quelle route sans issue elle a emprunté, quel chemin de traverse elle a voulu ignorer... Mais nous n’en saurons rien.

Le défi littéraire réside précisément là : prendre de la hauteur et faire toucher du doigt ce que cela dit de notre société ou, partir à la recherche de la part humaine de la star, de celle qui ne peut être qu'ignorer les doutes et le désespoir, car elle a tout. Depuis quelques années, ne cesse-t-on pas de revenir sur l’intelligence, la finesse et la sensibilité d’une Marylin Monroe longtemps cantonnée à un glamour parfait et une neurasthénie clichée ? Pour cela, le roman de Simon Libérati nous laisse sur notre faim, nous avons les détails de l’accident mortel mais la chronique d’un scandale raconté par le menu n’offre pas plus d’intérêt que les faits que nous lisons aujourd’hui dans toute sorte de presse.

"Jayne Mansfield, 1967", Simon Liberati, éditions Grasset

 
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