mardi 15 février 2011

Quand les Nono font leur cirque, la lune se rit…


Les Nono de Marseille étaient à Antony. Plus légers que des flocons de neige, ils en sont partis, nous laissant la tête dans la lune, au milieu des funambules.


Du haut de sa robe géante, surplombant la fourmilière de circassiens, la lune égrène des mots de rien en se servant de thé, se farde puis observe ce qui s’agite là-bas, en-bas... où les Nono tentent justement de la décrocher. Les plus gracieux la rejoignent quelques minutes, embarquant dans leur danse le cœur fragile des spectateurs. Les autres, les clownesques, ces pauvres hères dont la lune se moque, vaquent à leur activité pour conjurer le rien : ils organisent des concours d’acrobaties, des chœurs de sifflets, des défilés de mode dans lesquels les grands-pères en robes serrées rivalisent avec les obèses. La piste ensablée est pour eux l’occasion d’une descente en ski-nautique : le cheval est le bateau et sa belle cavalière mange des roses.



L’air faussement innocent, les Nono se moquent des circassiens comme des spectateurs, de cette fourmilière que la lune contemple : les chiens tournant sur la piste sont portés par les hommes, les rats filent dans les culottes, les lianes des acrobates sont humaines tandis qu’aux enterrements des laides qui se prennent pour des belles, la foule s'habille de blanc. De ces moqueries, de ces instillations sur la vacuité et la vanité de la scène humaine, le spectateur n’a cure : il observe émerveillé les acrobates de Genet qui misent sur cette corde leur art et leur vie, et ne sait plus où porter son regard lorsqu’une armée de lapins débarque sur le sable pour un saute-mouton endiablé. Le spectateur a bien rit, la lune aussi, et les circassiens se sont déjà envolés avec les dernières notes de l’orchestre. On n'écrit pas "fin" ici, même quand il est aussi moderne, le cirque, avec sa scène ronde, souscrit à "l'éternel retour" sans que jamais sa poésie, son adresse et ses histoires ne nous lassent. A Voir dès que possible.


Les Nono font leur cirque, mis en scène et textes par Serge Noyelle et Marion Coutris.

mercredi 12 janvier 2011

Octubre, de Diego Vega Vidal : voyage à Lima

Un film sorti le 29 décembre dernier. Pour découvrir une facette de la capitale péruvienne.

Une pute abandonne chez un ancien client le bébé qu'elle a eu de lui. Cette prostituée, et le récit de la relation qui explique le bébé, se maintiennent hors-champ cependant que Clémente se retrouve seul avec un panier hurlant difficile à concilier avec le travail. En tant que prêteur sur gages, il a pourtant l'habitude de se voir confier des objets de valeur, toutefois, on ne peut guère cacher une petite fille dans le bas d'un four, tout inopinée qu'elle est.

Octubre, qui ne se déroule pas dans les luxueux hôtels des acteurs hollywoodiens ou au sein de calmes roseraies monastiques, mais dans les sales quartiers de Lima sur fond de processions au Seigneur des Miracles, rappelle, comme dans Somewhere, ou dans Rosa Candida, le "danger" qui plane au-dessus de tout homme : devenir père d'une minute à l'autre, sans préavis. Pauvre d'eux.
Un récit triste sans sentimentalisme, drôle sans être comique, qui déjoue les pauvres et acharnés stratagèmes que nous, hommes et femmes, pauvres bougres, mettons en œuvre pour mieux (sur)vivre.



lundi 10 janvier 2011

Somewhere... nothing !... : ou Sofia Coppola laissée seule

Sofia Coppola s'affiche dans tous les magazines et le bruit de cette flopée d'interviews est largement à la hauteur du vide incommensurable du film dont il fait la promotion, Somewhere, Lion d'or à la Mostra de Venise. S'abstenir.

Dans une interview au Monde 2 (1/01/11), la réalisatrice américaine d'origine italienne qui fut parisienne s'offusque : « les gens privilégiés ont des sentiments, livrent des combats qui ne valent pas moins que ceux des gens qui ne jouissent pas de privilèges. » Soit.

Sofia Coppola tente de souligner ces sentiments par la préciosité de son économie de mots, beaucoup de plans longs et rapprochés ou quelques scènes symboliques dans lesquelles sont grossièrement enveloppés discours et conclusions sociologiques – telle cette question idiote d'une journaliste pour dire la bêtise du monde staro-médiatique- et qui, ironie de l'histoire, sont, pour être rapidement et facilement racontables, relayées en boucle par la presse. Interviews et résumés produisent alors une musique redondante, assourdissante et bêtifiante, à l'image des vies décrites dans le film...

Cette diffusion perpétuelle, hors du cadre du film, des mécanismes dénoncés sur l'écran est peut-être la seule réussite de la réalisatrice. Car dans les salles, les « combats » narrés laissent les spectateurs vides d'émotions, voire endormis. Coppola fille, est sûrement, comme on le lit, une « bonne élève » du cinéma, bourrant Somewhere de références et tournant vite, mais sa copie souffre justement des travers de ces écoliers qui, voulant trop bien faire, pourraient laisser à penser -au contraire de ce que peut être la réalité-, qu'il n'ont pas compris (au sens étymologique du mot : pris avec eux) les problèmes qu'ils soulignent. L'impression d'absence de compréhension empêcherait alors la compassion du spectateur. Sofia Coppola ne partage rien, elle est définitivement seule... Ce qu'elle n'a finalement fait que répéter -mais beaucoup mieux jusqu'ici – dans tous ses longs métrages.

Point de rencontre, point de gens, comme dans les vies vaines des stars dépeintes, c'est, dans Somewhere, la matière qui trône. « Sofia Coppola est laconique, mais les objets pour elle sont un moyen d'expression essentiel.» (Le Monde 2) Essentiel pour le placement de marques, très certainement... Ferrari, wii, ou la dernière version du jeu de Guitar Hero...

Où l'on aurait pu se contenter d'un titre de Souchon. « Putain ça penche / On voit le vide à travers les planches » !




Souchon Putain ça penche
envoyé par Polobouly. - Regardez plus de courts métrages.

dimanche 9 janvier 2011

Rosa candida : de la lente germination des belles choses

Un petit bijou islandais, largement salué par la critique de Reykjavík, à lire.

C'est folie que de vouloir faire pousser des fleurs dans les champs de lave islandais. Pourtant, alors que les parterres alentours ne sont qu'étendues stériles, la mère d'Arnljótur a élevé dans sa serre plants de tomates, roses, et autres plantes luxuriantes, etc. Arnljótur, qui a grandi, étudié et aimé à l'abri de cette zone humide, havre vert au milieu de beautés minérales -celles-là même qui furent le cimetière de sa mère adorée revenant de la cueillette des myrtilles-, décide de quitter l'île glacée pour travailler dans le Sud de l'Europe à la remise en état d'une roseraie ancestrale. Il n'embarque avec lui que quelques maigres boutons de roses à huit pétales, le pyjama démodé que lui ont offert son père octogénaire et son frère handicapé et la photo de sa fille, une enfant de sept mois qu'il a fait par inadvertance en un quart d'heure d'amour, simplement parce que les feuilles soignées en serre par sa mère se reflétaient en une jolie manière sur le doux ventre d'Anna. De ce bébé, il ne peut dire grand chose, si ce n'est pourquoi sa tête semble aussi stérile que les terres islandaises.

Rosa Candida est le récit d'un voyage initiatique accéléré au cours duquel, métaphoriquement et concrètement, son anti-héros, jeune homme à peine sorti de l'adolescence et Candide morderne, apprend à cultiver son jardin envers, et avec, les aléas de la vie. Par cette leçon de sagesse et de résilience, Audur Ava Ólafsdóttir, autrement historienne de l'art, démontre au lecteur, avec douceur et humour, comment des étendues les plus inadéquates peuvent naître, à force de travail et de patience, les plus beaux spécimens.

Rosa candida, Audur Ava Ólafsdóttir, sept. 2010, Ed. Zulma, 332 p. 20 euros.


« — Rosa gallica, rosa mundi, rosa centrifolia, rosa hybrida, rosa multiflora, rosa candida, énumère frère Matthias.
Tandis que je le parcours avec lui, « Le Merveilleux Jardin des Roses Célestes », tel qu’il est nommé dans les vieux livres, prend corps peu à peu dans mon esprit. Il va falloir commencer par arracher les mauvaises herbes et tailler les plantes — ce qui pourrait prendre deux semaines en travaillant dix heures par jour ; ensuite il faudra élaguer et planter à nouveau. Je choisis déjà un endroit abrité et ensoleillé pour la nouvelle espèce de rose que je vais ajouter. Elle ne sera peut-être pas très visible au début et ne fleurira pas tout de suite, mais ici sont justement réunies les conditions et la lumière pour qu’une nouvelle variété de rose inconnue se mette à pousser dans le terreau fertile. Il n’est pas possible de s’en remettre plus longtemps aux fioles de l’hôpital, on ne peut cultiver éternellement la vie dans du coton. »

samedi 18 décembre 2010

Monet au Grand Palais : retour aux eaux originelles

Monet (1840-1926) est à l'honneur à Paris, et notamment au Grand Palais qui lui consacre une monographie pour laquelle chaque lieu fait office de chapitre. De Fontainebleau aux Nymphéas, le voyage du peintre pourrait être un retour aux eaux originelles : la Seine, Belle-Ile, la Méditerranée, Venise, la Tamise, Giverny… Jusqu’au 24 janvier.


L’impressionnisme, du moins celui de Monet, semble puiser son inspiration dans les eaux.
Impression, soleil levant (1872) le tableau (hébergé au musée Marmottan) qui donna son nom au courant est une mer d’où s’échappe une frêle matière, ombres, soleil et barques. Le critique Ernest Chesneau le perçut comme un « soleil levant sur la Tamise » cependant qu’il s’agissait d’une vue du port du Havre.

Ce fut dans cette ville qu’une quinzaine d’années auparavant, en 1858, Monet rencontra son maître, un normand justement, Eugène Boudin. Saisi par les caricatures du jeune natif de Paris, l'artiste considéré comme le "véritable père de l'impressionnisme" (1824-1898), emmena le jeune Claude peindre la campagne en plein air, une méthode dont ne se départira que peu le disciple, si ce n’est par grand froid : « Ce fut tout à coup comme un voile qui se déchire, devait dire plus tard Claude Monet, j’avais saisi ce que pouvait être la peinture ; par le seul exemple de cet artiste épris de son art et d’indépendance, ma destinée de peindre était ouverte. »


L’eau, élément sans cesse mouvant et qui contient par ses reflets la nature qui l’entoure, pourrait être le grand problème des peintres soucieux de représenter la vie, mais ce fut pourtant par et avec elle que Monet réussit à relever le défi : installé avec Renoir au restaurant flottant La Grenouillère sur la Seine (Bougival), au milieu des canotiers endimanchés, Monet devenait « impressionniste » (La Grenouillère, 1869).

Les meules, la cathédrale de Rouen, les peupliers, le Parlement anglais… les séries de Monet –présentées pour partie dans cette exposition- sont célèbres, et la première d’entre elle, celles des "Débâcles des glaces", est une représentation de la Seine, en partie gelée, près de Vétheuil (à partir 1880). Selon diverses sources, ce ne fut pas

de manière délibérée que Monet entra en « séries » (comme on entre en religion, laquelle serait ici bien peu transcendantale car vouée à l’instant) : les variations du temps, de la lumière ou du vent, obligeant parfois à attendre longtemps pour continuer l’image ébauchée, l’artiste se mit à développer son motif en parallèle sur plusieurs toiles. La première série « consciente » fut celle des Meules (1890) « […] plus je vais,

plus je vois qu’il faut beaucoup pour arriver à rendre ce que je cherche : "l’instantanéité" ».


Au tournant du siècle, l’homme chez qui la quête de l'instant s'étirait sur les ans s’en revint sur ses pas comme pour faire corriger ses sujets par l’œil impressionniste (et malade) : les falaises de Varengeville, le village de Vétheuil et la Tamise se drapèrent de brume.


L’exposition se termine comme il se doit, à Giverny, dans le jardin d’eau de Claude Monet. Les deux médaillons aux nénuphars, au fond à gauche de la salle, y sont saisissant de vérité… Après son tour du monde, des lumières, des fleuves et des côtes, le peintre semble avoir, dans son propre jardin, trouvé l’eau originelle.


Monet, (1840 – 1926), Au Grand Palais, jusqu'au 24 janvier 2010, Métro Champs-Elysées Clémenceau, Tous les jours de 10h à 22h, les mardis jusqu'à 14h, les jeudis jusqu'à 20h.

Du 18 décembre au 2 janvier : de 9h à 23h, y compris le mardi.

http://www.monet2010.com/ : site très beau mais sur lequel il est difficile de naviguer.


Sources : exposition et L'univers impressionniste de Germain Bazin, Ed. Aimery Somogy.

dimanche 12 décembre 2010

Raymond Depardon, La France...













Crédit photo : Raymond Depardon / Magnum Photo / CNAP

"La France". Tout un programme. Et pourtant, la Bibliothèque nationale n'héberge que quelques clichés... d'une star de l'image certes, mais de lieux bien peu présomptueux : des devantures de charcuteries, des angles de rues de bourgs de campagne, des caravanes garées devant des pavillons, des affiches écornées, etc. A voir jusqu'au 9 janvier.

Entre Berck-sur-Mer et Cannes, la Normandie et le Languedoc, Raymond Depardon a photographié une France de sous-préfectures, une France dont on parle si peu, grise. Les hommes comme les animaux y sont rares, ne reste que leur passage, affiches, voitures, ou fauteuils. Cette France de l'entre deux, ni glorieuse ni miséreuse, accroche le visiteur par ses couleurs : les 36 tirages argentiques très grands formats, que Raymond Depardon a pris soin de traiter avec les meilleures « scan » numériques de l'époque, éclatent. Point de légende accolée à ces photos, le spectateur tente donc, grâce aux indices humains ou physiques, de tester ses connaissances géographiques. D'après le site internet de la BNF, Depardon « montre les conséquences de l’explosion des villes françaises durant la seconde moitié du XXe siècle qui a créé des usines à vendre en périphérie des villes entourées d’un océan de parkings, des zones péri-urbaines qui engloutissent les petites villes et les villages, la surexploitation immobilière du littoral et de la haute montagne… » Pour le visiteur qui n'a contemplé que 36 argentiques, difficile de faire une telle analyse. Pour lui, point de conclusion sociologique, urbanistique, uniquement l'impression d'avoir été témoin d'un regard d'artiste, œil décalé concentré sur l'angle mort, sur ce que nous, touristes assoiffés de grandeurs et de préciosité, n'avions même pas remarqué. Une France presque abandonnée, certes non par le béton, mais par la vie et les yeux des hommes, voire par la modernité : campagnes, villages, lieux touristiques délaissés une partie de l'année.

Le photographe, en revanche, n'est pas oublié. Après une petite mise au point fort utile associant les clichés en modèles réduits à leurs légendes, la démarche de l'auteur (le tour de France) est illustrée par quelques clichés de lui-même et de ces prédécesseurs qui l'ont influencé (Walker Evans, Paul Strand), ainsi que par l'exposition de tous ses cahiers de notes préparatoires. Cette glorification du travail de Depardon, -et la starification de l'auteur- est d'autant plus agaçante que l'exposition n'en a présenté qu'une infime partie. Il eut suffit que le photographe restât caché sous son voile rouge et qu'il gardât ses cahiers dans son tiroirs, pour qu'on lui rendre, par ce présent article, meilleur hommage.

A la BNF, site François Mitterrand, du mardi au samedi 10h-19h, le dimanche 13h-19h. Tarif : 7 euros / 5 euros pour les moins de 26 ans.

samedi 4 décembre 2010

Jean Genet (des barreaux aux planches)

Le cycle que le théâtre de l’Odéon a consacré à Jean Genet à l’occasion du centenaire de sa naissance s’est clos sur une lecture de plusieurs textes (Le Funambule, Journal du voleur et Le Condamné à mort) par Christian Olivier accompagné de ses musiciens et interrompu par Les lettres au Petit Franz que Genet écrivait quand il était en prison à son ami François Sentein en 1943.

Parmi ces lettres, celle datée du 17 juillet 1943 lâche cette sentence : « tu ne me sembles pas devoir vivre d’autres dangers que les dangers de l’intelligence et ce sont, de loin, les plus terribles », autant de dangers qui n’échappent pas plus à l’esprit perçant de Genet que lui-même y échappe.

Le Funambule entame le spectacle, il y est question tout à la fois de la peur, de l’orgueil et de l’ambition qui habitent et doivent habiter un artiste. Jean Genet l’avait écrit pour un amour, le jeune acrobate Abdallah Bentaga : mélangeant le fil tendu du cirque et de l’écriture, la beauté du spectacle et la dureté d’être là : « Impolitesse du public : durant tes plus périlleux mouvements, il fermera les yeux. Il ferme les yeux quand pour l'éblouir tu frôles la mort... ». C’est cette dureté-là qui est constitutive de l’artiste, qui est à a fois son danger et son essence ; c’est sur ce fil qu’il existe : « Je ne serais pas surpris, quand tu marches par terre que tu tombes et te fasses une entorse. Le fil te portera mieux, plus sûrement qu'une route... »

Est-ce le temps qui fait à l’affaire ? Un siècle s’est écoulé depuis la naissance de Jean Genet : père inconnu, abandonné par sa mère, subjugué par le vol qu’il ne cessera de mythifier, puis la prison, la légion étrangère, des premiers écrits censurés pour pornographie, fasciné par la beauté du mal… L’aura-t-on résolu cette tension en ouvrant théâtres et publicité à celui qu’on avait mis auparavant en prison ? La reconnaissance est aujourd’hui évidente, comment en serait-ce autrement ? Mais on y perd, par là même, une violence originelle, une intransigeance qui fait dire à Genet : « Mon petit Franz ne commets jamais de geste sans beauté. On en souffre trop de vivre dans la laideur des gestes étriqués. » N’est-ce pas là le danger de résoudre cette tension, n’est-ce pas superbement l’ignorer et s’ignorer ?


"Le Condamné à mort et autres poèmes" Jean Genet, Gallimard, 5€, pour une lecture de ce texte par Mouloudji, cliquez ici.
"Journal du voleur , Suivi de Querelle de Brest et de Pompes funèbres" Jean Genet, Gallimard, 30€
"Le Funambule" Jean Genet, L'Arbalète, 12€
"Lettres eu petit Franz" Jean Genet, Le promeneur, 13€
 
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