
vendredi 27 janvier 2012
Leçon d'un vieux fou, avec Drouot, par Benedetto

mardi 24 janvier 2012
L'Exercice de l'Etat... : décadent pouvoir

Il était un ministre des transports, Bertrand Saint-Jean qui se fit réveiller une nuit par un grave accident de car dans les Ardennes. Le ministre se rend immédiatement sur place pour se recueillir devant les cadavres et rappeler le rôle de l'État protecteur. Quelques heures plus tard, il est sur le plateau d'Europe 1, à assurer de la non privatisation des gares. Sur RTL, son collègue du budget affirme le contraire... La cacophonie ne s'arrêtera plus...
Portrait du pouvoir, L'Exercice de l'État rajouterait aux ingrédients du Prince de Machiavel notre temps moderne, trop pressé, que les politiques, en bons renards, doivent sans cesse défier, alors que leur puissance d'action est de plus en plus limitée.
Qu'est ce que tu penses de tout ça ?, demande en substance le ministre des transports au chômeur longue durée qu'il a recruté en stage -belle opération de com'...!-. Est ce que les dorures des bureaux, la manière expéditive avec laquelle on traite les hommes et l'on signe les décrets, les trop longues journées terminées dans l'alcool, l'aisance et le beau-parler des héritiers, l'arrogance des politiques, les yeux qu'ils ont collés aux sondages, cette façon de brasser, en pensant à sa popularité, des sujets qui changent les vies des petites gens et de se foutre de l'avis de leur propre directeur de cabinet... est-ce que tout cela te choque ? Te donne envie, te révolte, te révulse ou te laisse sceptique ?
Les signes sans le pouvoir
Sous ses questions, point la lucidité de Saint-Jean vis à vis des privilèges et de la vitesse de sa caste, une distance qui le replonge, le temps d'une soirée, dans le peuple... avant qu'il ne ré enfile son costard quelques heures plus tard, habit d'un homme dont les journées sont réglées par le message d'un petit écran : sms, annonces de nomination, fil des dépêches, sondages d'opinion, etc. Autant de nouvelles éclipsées l'une par l'autre, invariablement importantes et urgentes, car les réponses sont attendues tout de suite, par les grévistes en colère, les médias ou les collègues du gouvernement. Et ce alors même que dans un contexte de déficit budgétaire, la puissance d'action de l'État s'est réduite à néant : reste seulement au ministre des transports ses gares, et si celui du travail fait une loi, c'est pour gagner la tranquillité du gouvernement.
« Si tu ne supportes pas la chaleur, sors de la cuisine » : le mot de Winston Churchill est lâché par Saint-Jean. Cette cuisine, lui y reste grâce à son entourage compétent (tant dans l'épluchage des dossiers que pour le choix d'un cadeau pour sa femme !), à force de débrouille, de cachets, de tabac, et surtout grâce à sa capacité à regarder en avant. Ce ministre est humain pourtant, sympathique et attachant mais le sentiment de toute-puissance qui découle des exercices politiques ne lui permet pas, au sein de cette cuisine infernale, de détacher ses yeux des flammes de l'âtre - ravivées par l'accélération du temps -, dans lesquelles lui et ses collègues brûlent, pour les poser sur les cendres. Vaine lutte, répond un des personnages en passe de pantoufler, dans les palais ministériels ne restent plus que la dorure des moulures et des conseillers en com', ultime signe pour prouver que la puissance s'en est allée...
Alors, au ministre du transports, - portefeuille symbolisant la rapidité- que peut répondre le chômeur longue durée... cet homme qui vit dans une caravane et mettra des années à finir sa maison en béton ? Juste jusque dans le machiavélisme qu'il met en scène, L'Exercice de l'État est servi par des acteurs de choix, Olivier Gourmet et Michel Blanc.
jeudi 19 janvier 2012
« Retour à Killybegs », Sorj Chalandon

« Jésus n’aurait rien pu entreprendre sans Judas »
Ce livre est une consolation. Une consolation pour ceux qui ont lu Mon traître et qui trouvent là une suite irrésistible ; une consolation tout désignée dans cette dédicace « A ceux qui ont aimé un traître » ; une consolation littéraire à l’intransigeance de la guerre. Dans Retour à Killybegs, Tyron Meehan, le traître de Sorj Chalandon a été reconnu comme tel, lâché par les Anglais qui n’en avaient plus d’utilité après la signature d'un accord. Le traître est jugé par ces anciens camarades, combattants irlandais, ils l’interrogeront mais ne le condamneront pas si ce n’est au mépris éternel de la nation irlandaise et à un lynchage certain de ceux qui, pendant des dizaines d’années, l’avaient respecté comme un héros.
En homme meurtri, Tyron Meehan retourne à ses racines, dans la maison familiale, abandonnée depuis longtemps, pour boire et écrire, pour oublier et se souvenir. Sans doute veut-il répondre à cette question : quand a-t-il commencé à trahir ? Quand, jeune garçon à l’école républicaine, il remet en question le parti pris de l’Irlande, naturellement opposée à l’Angleterre pendant la seconde guerre mondiale : « Poser des questions, c’était déjà déposé les armes ». Ou quand, petit Fianna déjà en résistance, il croise à un barrage le regard d’un soldat britannique aussi jeune que lui et au sourire bienveillant, il y voit un enfant, un homme avant un ennemi : « Sous ce casque de guerre, il ne pouvait pas y avoir un homme, mais seulement un barbare. Penser le contraire, c’est faiblir, trahir. » En déroulant sa propre histoire, on se rend bien compte que la complexité de l’âme humaine n’a pas sa place dans la violence politique. A cet égard, la violence et souvent la barbarie dont ont fait preuve les Britanniques sourds à la moindre revendication, ont cristallisé une haine réciproque.
Cette pensée-là, que la violence politique ne peut comprendre, est peut-être le germe de la trahison de Tyron Meehan. Mais il y a aussi la faiblesse, celle de se taire et de préférer devenir un héros plutôt que d’avoir le courage de la vérité. Encore jeune combattant, Tyron Meehan tue par accident un camarade républicain ; il décide de ne rien dire et se laisse porter en héros de la République irlandaise. Durant des années, Tyron Meehan vivra avec ce secret et gravira les échelons de l’IRA avant que les Britanniques ne le fassent chanter : s’il ne collabore pas, alors tout le monde saura qu’il n’est pas le héros qu’il prétend être. C’est donc bien dans cette faiblesse, ce secret que les Britanniques vont s’engouffrer.
Tyron Meehan a trahi par orgueil ; il n’est pas comme ces mères qui entre la nation et leurs fils ont choisi la vie et refusé la grève de la faim de leur enfant ; dans son dilemme, il n’a été question que de lui. Alors, que peut-on comprendre de la trahison ? Le livre de Sorj Chalandon a l’ambition d’explorer la complexité d’un personnage en retraçant son parcours, en nous livrant comment il tente malgré tout de se justifier. Comprendre n’est pas pardonné et c’est là la supériorité de la littérature sur la guerre : elle est le lieu de la complexité.
"Retour à Killybegs" Sorj Challandon, Grasset
« Miséricorde » de Jussi Adler Olsen

mercredi 18 janvier 2012
« Veuf » de Jean-Louis Fournier ou le stéréotype de la douleur

Il ne suffit pas d’un sujet romanesque ; il ne suffit pas non plus de puiser la dimension dramatique dans la réalité : la vraie douleur n’est pas suffisante pas à un bon roman, encore moins à une belle écriture. Jean-Louis Fournier a perdu sa femme, de manière inattendue, et perdu son couple. Le sujet est annoncé de but en blanc, « Veuf ». On comprend l’égoïsme auquel le malheur confine.
Il ne sera question que de lui, ce nouvel état, dans le roman trop aéré de Jean-Louis Fournier. Le titre lapidaire promettait une écriture acérée qui aurait raconté l’indicible et la violence de la réalité que rien ne saurait adoucir. Au contraire, les mots de Jean-Louis Fournier sont bêtement ceux qu’on attendait, les situations banales comme si l’auteur dressait là une douleur stéréotypée, celle qu’on n’a pas besoin de vivre pour imaginer, celle qu’on intellectualise, qu’on voit mais qu’on ne ressent pas. Du coup, bien sûr on imagine la douleur, l’incompréhension, le non-sens de la vie mais on ne sait rien de l’amour que l’homme portait à sa femme, de ses particularismes et de sa magie.
Voilà ce en quoi sûrement, la fiction sait dépasser la réalité et la littérature l’écriture intime.
"Veuf" Jean-Louis Fournier, Stock
dimanche 15 janvier 2012
Amadou & Mariam : Eclipse

« Il existe une condition bien pire que la cécité, c’est celle de voir quelque chose qui n’est pas là » : l’écrivain Thomas Hardy est cité dans le feuillet de présentation du spectacle Eclipse, donné en deux représentations ce week-end à la Cité de la musique à Paris. C’est une « expérience unique », un concert d’Amadou et Mariam dans le noir total. Pourtant ce que l’on entendra, sentira et ressentira existe bel et bien.
Tout un protocole est là pour que l’on comprenne dès l’entrée que nous allons vivre un moment rare : une liste de consignes, un vestiaire où l’on doit laisser manteau et sac et un accompagnement lent et organisé vers notre place. L’ambiance nous saisit immédiatement : une fraîcheur, une odeur, un fond sonore qui rappelle le Mali à l’aube. Cette ambiance évoluera au gré de l’épopée d’Amadou et Mariam qui nous est contée par un narrateur : la température changera, de douces senteurs arriveront alors que l’on se laisse conter leur rencontre, leur apprentissage, leur succès en Afrique de l’Ouest, leur voyage en France et leur réussite planétaire. Pendant un peu plus d’une heure, onze chansons viennent nous rappeler combien nous connaissons leur rythme, leur voix et leurs paroles.
Et il ne s’agit pas d’un best of du couple aveugle de la chanson africaine, les reprises ne sont pas identiques, ainsi en est-il du titre Sabali que l’on ne reconnaît pas aux premières notes comme ce fut le cas quand il était bombardé sur les radios en 2008. Le pari est plus fou, plonger ceux qui ne savent que s’appuyer sur ce qu’il voit pour savoir ce qu’ils ressentent. On a d’ailleurs un peu de mal au début à ne pas rechercher frénétiquement quelque source de lumière, comme un repère. Mais vite, on laisse nos autres sens nous guider. On reste finalement soulager quand, à la fin du concert, l’éclipse se termine doucement et qu’une faible lumière nous laisse découvrir le dispositif : les musiciens derrière un lourd rideau, les deux chanteurs assis, le sac à main de Mariam comme son repère. Nous ne la voyions pas, mais la réalité était bien là.