lundi 23 septembre 2013

Vies de courage.. : L'Annonce de Marie-Hélène Lafon


En ces temps rudes pour l'agriculture, l'amour est bien peu souvent dans le pré. Avec la délicatesse qui lui est coutumière, Marie-Hélène Lafon met en scène dans L'Annonce (Buchet-Chastel, 2009) un couple que rien ne devait assortir dans un pays écrasé par le poids des années passées. Lumineux.


Fermier du Cantal, Paul a longtemps rêvé d'une femme. Non d'amour – on n'oserait- mais d'une douce épouse avec laquelle il coulerait ses vieux jours... Cette vie conjugale démontrerait que, dans ces campagnes âcres, le célibat et ses symptômes (alcool, sauvagerie, médiocrité) ne sont qu'une fatalité à déjouer. Pour cette femme tant désirée, Paul a aménagé un foyer à l'étage de la grange où vivent celles qui l'attachent au pays, celles qu'il ne saurait quitter plus d'une demi-journée, si ce n'est une fois en une décennie, parce qu'exceptionnellement il s'est arrangé : ses chères salers. L'honneur de cette exception est justement rendue à une nouvelle prétendante de la grange, femelle choisie parmi les imposées, Annette. Jeune femme mais déjà vieille fille, Annette vit chichement entre son gamin et sa mère dans le petit appartement d'une cité ouvrière à rêver de lignées princières... En la débarquant du Nord, Paul s'assure les grognements de ceux avec qui il partage depuis plus de vingt ans les travaux et les jours, les plats vernaculaires : ses oncles et sa sœur, soit trois vieux célibataires.

Comme dans Les Pays, son dernier roman, Marie-Hélène Lafon narre ici l'histoire d'un déracinement. Face au vertige causé par le décalage entre le pays quitté et la terre adoptée, ses personnages opposent des volontés tenaces. L'héroïne des Pays, Claire, se plonge dans le travail universitaire tandis qu'Annette s'attache chaque jour à contempler le paysage qui s'étale à ses pieds comme si elle voulait s'y enraciner spirituellement. Son regard erre entre les vallons sans jamais être freiné : l'horizon est, là, aussi fuyant que celui de son enfance était bouché par les hautes tours de la cité (et, pour cela, rassurant).

Personnages aux allures de bêtes de somme, confondant d'humilité, Paul, Annette et Claire forcent l'admiration par leur endurance, leur patience à construire, brindille après brindille, un avenir plus enviable  que celui vers lequel ils étaient engagés. Leur leçon de vie eût pu être naïve ou assommante, presque désuète pour le lecteur contemporain pressé... Que nenni ! La plume, ici, danse sur la page avec bien trop de tact et d'intelligence : point de scories chez Marie-Hélène Lafon dont l'on sent, sous son vocabulaire précis, qu'elle n'inscrit pas une phrase sans l'avoir auparavant vue dans le tableau intérieur qu'elle cherche à nous montrer après l'avoir mille fois pesée.
Sensuelle, cette écriture qui court au rythme des pensées des personnages rappelle celle de Pierre Michon. Chez elle comme chez Michon, chaque mot est la nuance d'une image que l'auteur extorque patiemment des tréfonds de son âme avant de la polir avec les outils de la raison. Nulle élucubration, nulle ratiocination, tous les éléments de la composition y tiennent leur place avec évidence. Deux peintres à lire.


L'Annonce, Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 196.p. 2009

"Nicole était la gardienne de Fridières, la grande prêtresse de cette religion du pays, clos et voué à le rester autant par les fatalité de sa géographie et de son climat que par les rugueuses inclinations de ses habitants." p. 169.

Pour entendre M.-H. Lafon parler des Pays, cliquez ici.




vendredi 20 septembre 2013

Ozon, fenêtre sur corps...

Présenté au dernier festival de Cannes, Jeune et Jolie met en scène une lycéenne mineure d'un milieu parisien aisé se prostituant sans raison économique. Filmant les corps avec précision, François Ozon crée l'ambiance érotique dérangeante qu'on lui connait, aidé largement par la jeune et jolie Marine Vacth

C'est Isabelle ou Léa. Isabelle pour le lycée, les parents, les petits amis, Isabelle pour la vie parisienne en jean et pull ample, la coiffure échevelée de jeune adolescente et les chaussures plates ; Isabelle pour le portable officiel, les soirées théâtrales ou la complicité fraternelle quand « Léa » est réservé aux talons haut perchés-chemise en soie et mini-jupe, aux chambres d'hôtels, aux sous-vêtements noirs en dentelle, aux 500 euros cache, aux "suce-moi". Léa, 20 ans, est étudiante en lettres tandis qu'Isabelle n'a que 17 printemps. Les fréquentes douches effacent la première, afin que personne ne se doute de la double vie de la seconde, laquelle ne dispose pas d'alibis visibles pour mettre à disposition son corps auprès d'hommes très âgés, méprisants ou vulgaires : point de problème financier ni d'hérédité. A peine un père absent, un dépucelage décevant.
Marine Vacth joue cette Léa-Isabelle : "de beaux yeux mélancoliques" et un corps de jeune femme superbe autour duquel ne cesse de tourner la caméra d'Ozon. Léa fait-elle la "pute" parce qu'  "on n'est pas sérieux, quand on a 17 ans" ou pour remplir ce trou intérieur béant dans lequel son âme mélancolique se noie ? Les fantasmes et les mobiles de nos esprits sont impénétrables semble estimer Ozon, réalisateur sans conclusion auquel il ne reste, pour seul moyen d'action, qu'à danser autour des corps. D'ailleurs, ses personnages ne se parlent que très peu : ils s'épient. Ainsi de Victor (Fantin Ravat), le frère d'Isabelle ou du héros de Dans la maison (Ernst Umhauer). La caméra remplace leurs yeux et leurs jumelles, et sert à leurs bras trop courts de prothèse pour caresser les corps de muses superbes : Isabelle-Léa ou Julie (Ludivine Sagnier) dans Swimming Pool.
Spectateurs rationnels et optimistes se trouveront désarmés devant ces corps nacrés qui refusent d'expliquer ce qui les meut tandis que les autres, enchantés par l'élégance des cadres et le grain des peaux profiteront de ces histoires perverses pour nourrir leur rêverie sur ces gouffres amers qu'en humain civilisé, nous tentons sans cesse de boucher. Une invitation, à se replonger, pour prolonger le fantasme, dans Belle de Jour, de Luis Buñuel (avec Catherine Deneuve et Jean Sorel).
Jeune et Jolie, de François Ozon, août 2013, 1h33


jeudi 15 novembre 2012

Tété épisode 2 : Quitte à être généreux...

Mercredi 7 novembre 2012. Après quelques jours de tweets acharnés pour faire partie des heureux chanceux, 5 joyeux tweetos sont invités à une masterclass guitare avec Tété. Plus moi, qui n’ait pas touché une guitare depuis mes folles années scoutes. Mais je vais jouer du clavier… de téléphone portable. 

Jeudi 8 novembre 2012. Rendez-vous est pris à 18h30 au Studio Bleu, dans le 10e arrondissement de Paris, au dessus du New Morning et non loin du studio où Tété enregistre son nouvel album (dont on ne connait toujours pas le titre, soit dit en passant).
11h20. Je prends un TER cette fois. Pour que l’aventure soit folle jusqu’au bout… 5h de train. Je passe par des villages inconnus, qui me rappellent beaucoup la chanson « Villages pourris » des Wriggles (pour l’écouter, c’est ). Comme d’habitude, j’arrive en avance et me rends directement dans mon quartier préféré de Paris. St Denis est cosmopolite, artistique et ne se fatigue jamais. Je bois un verre en attendant impatiemment l’heure  de mon deuxième rendez-vous avec la Team Tété – qui s’agrandit – et l’artiste qui nous invite généreusement.
18h30. Je retrouve Louis, assistant du manager de Tété dans la boîte Derrière Les Planches. La Team est en retard, mais on prend le temps de se retrouver.
19h. Tout le monde est là, même Imany, en guest imprévue. Douce présence… Nous montons au Studio Bleu, en traversant un espace grouillant de musiciens - surtout des mecs…
Entre guitares folk et guitares classiques, six musiciens se retrouvent pour 45 minutes de masterclass détendue et enrichissante. Diffusée en live sur le web (via livastream) et livetweetée par Rachel de Cinq7 (label de Tété) et moi.


Tété explique simplement qu’il ne sait pas lire la musique mais qu’il aime faire sonner des accords simples et rythmer ses morceaux avec de petites astuces. 


Les tweetos n’ont pas tous le même niveau de guitare, mais chacun a l’air d’y prendre du plaisir. Dès les premières minutes, ça groove. Je trouve qu’ils ont la classe… Moi qui laisse ma guitare prendre la poussière à la cave.
Apparemment, Tété aime se désaccorder d’un demi-ton, comme les bluesmen du sud des Etats-Unis. Il propose d’appliquer ses conseils sur « A la faveur de l’automne »… Tout le monde est attentif et admiratif. Mais les guitaristes amateurs se débrouillent bien !


Tété offre enfin un ultime cadeau : il joue en exclu « De ce côté-ci du bonheur », chanson du prochain album. On le rejoint de ce côté avec plaisir !
 
Et Greg, ambassadeur musicien de la Team Tété (qui joue sur sa guitare dédicacée…), demande si Imany et Tété veulent bien chanter « Un gospel pour madame », duo enregistré pour le nouvel album d’Imany. Avec simplicité, ils servent une version détendue et a capella – Imany ne se souvient pas des accords, même si c'est elle qui l’a composée!






20h. La joyeuse équipe se quitte après 1h de masterclass et d’échanges chaleureux, des images plein la tête… qui ont été cette fois partagées avec les internautes. Le livestream ne laisse pas de trace, pas de rediffusion possible, donc ces derniers ont aussi été privilégiés !


Photo et vidéo @sonialrt

Previously on LT TT : par ici.

Site de Tété – avec dates de tournée et plein d’infos musicales : www.tete.tt
Site de Cinq7 : www.cinq7.com
Site d’Imany : www.imanymusic.com

Sur Twitter : #TeamTete #Tete @tetemusic @Imanyofficiel @cinq7 @DLPmusique @louisours @Igorreteno @Gregouzzzzzze @l_july_l @MarlonTeamPanda @loiclemay @MathieuMourgue @Mikolasone @odessa0308 @sonialrt @SabrinaDelenne

Un nouvelle Masterclass guitare serait en préparation... Et une Masterclass chant est demandée !
Prochain livetweet prévu pour l’écoute en avant-première du nouvel album de Tété…

jeudi 1 novembre 2012

"César doit mourir", épopée en prison


Ours d'or au dernier Festival de Berlin, "César doit mourir" est le film d'une mise en scène de théâtre au sein d'un quartier de haute sécurité d'une prison romaine. Nous suivons le quotidien des prisonniers du casting à la représentation.

En adaptant "Jules César" de Shakespeare avec un casting de prisonniers, et en filmant ce travail en cours, les frères Taviani relèvent un double défi : celui que représente l’entrée du théâtre en prison et la catharsis que tout le monde attend, et celui de filmer du théâtre, joué par des amateurs.
Double défi réussi, avec talent, poésie et beauté.

Le film est réalisé comme une fiction, à partir d’un scénario, d’histoires rapportées par les prisonniers et de dialogues appris. Au point que l’on se demande si c’est vraiment un documentaire. Les prisonniers sont des acteurs justes et amènent de l’intensité à la fois dans la pièce de Shakespeare (qu’ils traduisent dans leur dialecte d’origine) et dans le film.

La caméra impose forcément son point de vue, et nous pousse à oublier pourquoi ces hommes sont enfermés, et le lieu dans lequel tout le film se déroule. En effet, la prison – plutôt sinistre – devient un espace de poésie et de liberté sans limite. Lors des scènes principales, l’espace se transforme en un lieu hors du temps, où les personnages de Shakespeare possèdent profondément les prisonniers (ou inversement).
Cet effet est renforcé par l’alternance des couleurs et du noir et blanc – superbe, contrasté – et la musique – romantique, lyrique, héroïque – qu’il nous arrive d’oublier (donc réussie). 


Le spectateur est donc emmené dans le quotidien de ces comédiens amateurs enfermés, mais trouvant une liberté dans le théâtre. Nous voyons des humains, simplement des humains. Qui, lorsque les répétitions sont terminées, quittent le tumulte de la scène pour le silence de la cellule, se séparent de leurs collègues mais pas de leur personnage, abandonnent la liberté symbolique pour l’enfermement. Néanmoins, le documentaire souligne discrètement leur démarche de reprise de confiance en soi et, par extension, de réinsertion.

« Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est une prison. »

Théâtre et cinéma, réalité et fiction ne cessent donc de se croiser, de se faire écho, de s’enrichir, pour donner un film esthétiquement et symboliquement superbe.


De Paolo & Vittorio Taviani, avec Casimo Rega, Salbatore Striano, Giovanni Arcuri...
Sorti le 17 octobre 2012.

mercredi 17 octobre 2012

Tété : invitation virtuelle pour rencontre irréelle


Tété est auteur, compositeur et interprète. Il ballade une musique pop-folk à coups de guitare funky et de groove communicatif. En pleine préparation de son nouvel album - troublant mélange d’efficacité intemporelle et d’élégance brute, d’après son site - il décide d’inviter des fans à live-tweeter une session en studio.

Pour ceux qui ne seraient pas familiers du réseau social à l’oiseau bleu, un live-tweet (LT) est l’occasion de faire vivre un événement en direct sur Twitter. Les plus nombreux sont ceux d’émissions de télé (réalité, en général), mais il en existe aussi pour les conférences de presse, les concerts, les matchs de foot… Peu importe, à partir du moment où l’événement est susceptible d’intéresser les gens qui vous lisent et de prouver que vous avez de la répartie. Il suffit de se mettre d’accord sur un « hashtag » (mot-clé), pour que les lecteurs potentiels puissent vous trouver facilement et que vous ayez l’impression d’appartenir à une grande communauté virtuelle.
Pour en savoir plus, vous pouvez cliquer ici et .

Donc, l’aventure commence là :

  
Après avoir pollué la time-line de Tété, six chanceux ont été choisis par l’artiste himself à passer 1h en studio avec son équipe et lui. Organisation de dernière minute, mais nous réussissons à tous nous retrouver dans le 10e arrondissement de Paris, pour boire un verre, faire connaissance et se mettre d’accord sur les bases de notre LT.



19h, nous nous rendons au studio, accompagnés de trois personnes de la maison de disque. Nous sommes accueillis chaleureusement par Tété, qui a l’air tout aussi ravi que nous de cette soirée.
L’heure en studio passe très vite, entre visite, écoute, explications, tweets, discussions et rires. Tété travaille sur le clavier et les chœurs de la chanson « A l’ancienne ». 

Seul dans son bocal, il lève la tête et nous dit : « Hé les gars, ça vous dit de faire des claps sur le refrain ? »
Nous : « … Tu t’adresses à qui… ? »
Nous avons donc eu la chance de chausser des casques afin de rythmer un peu plus ce morceau…
 

20h, après quelques mots échangés avec l’équipe, nous sommes obligés de les laisser travailler… Nous nous promettons de nous revoir en concert, et nous perdons entre sourires, remerciements et satisfaction.

Tété est généreux, simple et drôle, et il aime partager son travail, autant en nourrissant son site, riche de vidéos, bons mots et infos, qu'en proposant ce genre de rencontres. Ces occasions sont rares pour des amateurs de musique... même quand ils suivent un artiste dès le début de sa carrière.

Cette soirée restera donc un très bon souvenir pour les fans, et peut-être même pour Tété, à l’initiative de cet événement.


Twitter a l'avantage de permettre de communiquer sans intermédiaires. En effet, la plupart des artistes gèrent leur compte Twitter eux-mêmes, les médias et entreprises embauchent des Community Manager etc., ce qui permet un échange direct et souvent rapide, optimisé par la contrainte des 140 caractères.

Néanmoins, et sans vouloir cracher dans la soupe, il est important de préciser que le live-tweet représente aujourd’hui une formidable action de communication… souvent gratuite pour l’organisateur. En effet, l’information se diffuse très rapidement sur les réseaux sociaux et l’effet « boule de neige » est quasi instantané. Dans le cas de ce LT en studio avec Tété, non seulement il a été suivi et relayé, mais en plus, les fans ravis d’avoir rencontré leur idole, parleront longtemps de cette soirée, n’hésiteront pas à annoncer que son album sort en février 2013, et à inciter des amis à les accompagner au(x) concert(s).

Ce que je fais :
Le prochain album de Tété sort en février 2013. Toute ses dates en ligne ici.

Pour les twittos, suivez et le hashtag #TeamTete pour plus de détails sur ce LT !

mardi 25 septembre 2012

Les enfants de Belle Ville, une tragédie téhéranaise


Une séparation, d’Asghar Farhadi avait conquis les esprits, raflé les prix (Oscar et César du meilleur film étranger). La société Memento Films en profite pour distribuer le deuxième long-métrage du réalisateur, Les Enfants de Belle Ville.  Comme Une séparation, ce film d’une grande intelligence dissèque les questions du pardon et de la culpabilité dans une société régulée par la loi coranique. 

A Téhéran, « Belle ville » est un centre de rétention pour mineurs. Lorsque l’on fête ses 18 ans, on y pleure : la majorité signifie le transfert vers la prison pour adultes, et une possible exécution. Un moyen d’échapper à la peine capitale : que le plaignant demande grâce pour l’accusé. Lorsque ce plaignant est un père éploré qui niche son désespoir dans un conservatisme rigide, le travail de persuasion paraît impossible. Mais Ala qui veut sauver la vie de son ami Akdar, a des appuis : sa ténacité, son admiration pour la superbe sœur de l’accusé, les sourates du Coran sur la miséricorde divine, et les intérêts de la femme du plaignant…

Comme dans Une Séparation, le film s’ouvre sur un constat très simple : il faut sauver Akdar… Le décor est planté rapidement : quartier aux allures de cour des miracles, femmes voilées sans aucune liberté, hommes butés. Voilà pour la surface… qu’Asghar Farhadi prend plaisir, touche à touche, tel un restaurateur de fresques anciennes, à décaper, pour faire apparaître la complexité d’une situation sociale : les femmes à genoux peuvent se révéler plus puissantes que les patriarches, les grands religieux doux, les pratiquants fidèles passibles de blasphèmes, les matons protecteurs et les petits gangsters des anges-gardiens. Autant d'enchevêtrements rend les choix cornéliens : écartelés entre intérêts propres et principes moraux, les personnages d’Asghar Farhadi ont la beauté des héros de tragédie grecque et leurs regards perçants. À voir absolument.

Les Enfants de Belle Ville, Asghar Farhadi, 2012. 

lundi 10 septembre 2012

Réanimation : Cécile Guilbert au chevet d'un bel endormi

Dans ses valises, la maladie d'un proche peut amener, autant que l'abattement, la possibilité de rompre les habitudes, l'opportunité d'une nouvelle vie, rafraîchie. Le sujet du roman de Cécile Guilbert, Réanimation, promettait un livre passionnant. Dans sa critique, le Monde des livres (auquel collabore Cécile Guilbert) le qualifie de "tonique". Le Parisien lui donnerait le prix Femina... On n'en dira pas tant, mais le roman, vite avalé, ouvre des portes et invite à casser la routine.

Blaise est un artiste quinquagénaire sans enfant et avec peu de soucis... Quand sa femme l'a rencontré, son aptitude à se plonger dans le présent se manifestait par l'élasticité de son corps. Vingt ans après, le couple a gardé son énergie créatrice -elle pour les livres, lui les arts plastiques- et love son amour insouciant dans une petite «cabane», la modestie du mot édulcorant le caractère bobo de leur vie parisienne – verrière, vélo, et projets de livre-photos...
Aussi lorsque le malheur surgit sous forme d'une cellulite cervicale (infection de la graisse du visage), Blaise maugrée au mot «hospitalisation» et ne prend pas la mesure de l'urgence. Le lendemain il n'est plus qu'un tas de chair que des machines assistent. Sa femme est assurée de ne pas voir l'ombre d'une conscience avant trois semaines. Dans son esprit privé de repos, le bal des angoisses habituelles aux parents de malades bat la mesure : que faire ? quand lui rendre visite ? En reviendra-t-il ?
Outre d'effarantes questions, le veuvage temporaire lui prodiguera la possibilité de s'extorquer de ses obligations sociales. Une telle liberté, l'inédit de la situation et la découverte d'un nouvel univers (le service réanimation de l’hôpital) développeront les facultés de son imagination... Prolixe, la narratrice lit, écrit.

Simplicité du roman, nécessaire leçon de résilience

Dans son journal intime (le roman est présenté comme tel), elle sublime son homme. De telles rêveries qui cristallisent l'amour sont parfois redondantes et ennuyeuses : pour le lecteur et pour elle, l'attente se fait longue... La grande simplicité du livre -phrases courtes, récit chronologique du quotidien- n'aide pas non plus à justifier un quelconque prix littéraire. Qu'importe, suivant l'exemple de l'héroïne du récit, le lecteur ne butinera que le meilleur : une leçon de résilience, le recours aux références mythiques de l'auteur et le rappel qu'en dehors des cerveaux génies, la pensée paresseuse est une belle endormie. Non fouettée par des nouveautés, elle retourne à sa léthargie... 

Réanimation, Cécile Guilbert, Grasset, août 2012, 269 p.

"Alors que l'imagination d'intrigues, d'aventures et de personnages m'a toujours fait défaut, qu'aucune histoire ne me vient jamais à l'esprit et qu'au fond, je n'ai jamais eu envie d'en écrire, toute une cohorte d'historiettes, de sujets de nouvelles, de petits romans se bousculent dans ma tête depuis quelques jours." p233

 
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