jeudi 1 septembre 2011

Les chaussures italiennes de Henning Mankell : histoire d'un dégel

Présentation ici d'un bout de la récolte faite au Salon du livre 2011 : fraîcheur scandinave, pour une rentrée grise.

Voilà plus de dix ans que Fedrik Welin habite sur île avec sa chienne et sa chatte. Chaque jour, il fait un trou dans la glace pour s'immerger. Chaque jour, il consigne sur son journal de bord les menues variations de son environnement minéral : la température, les oiseaux sur le ponton, l'intensité du vent. Avant ces pauvres lignes, l'homme a eu une vie pourtant : un père serveur, une petite amie, une carrière de chirurgien. Aujourd'hui, à soixante ans passés, ne reste que cette île de la Baltique que ses grands -parents lui ont légué : des roches prises dans l'eau glacée. Une île comme son âme, figée..., jusqu'à ce qu'une vieille femme accostée sans préambule sur la glace hostile lui rappelle que des villes, du bruit, l'on peut se couper, de la responsabilité d'un acte ou d'une promesse jamais... à moins de devenir moins que soi-même, un être sans mémoire vivant comme Ulysse chez la nymphe Calypso : dans un cadre magnifique mais caché, donc absurdement. Nous ne sommes rien de plus que des nœuds de relations sociales, nous disent les mythes grecs, notre identité n'est que relative. Alors, pour être, il faut, en Ulysse, quitter la belle île et ses plaisirs... ou accepter qu'elle soit violée par d'autres.

Dans les romans policiers de l'auteur suédois Mankell, les personnalités et l'aspect psychologique sont aussi soigneusement brossés que l'intrigue. Les chaussures italiennes procède de la manière inverse : c'est un roman psychologique aux méthodes d'enquête progressives, minutieuses et policières, qui, en narrant l'histoire d'un dégel, nous replonge dans la vérité des mythes grecs.

Les chaussures italiennes, Mankell, Ed. Seuil, Point, 373 p.

mercredi 31 août 2011

« Nos cheveux blanchiront avec nos yeux », premier roman de Thomas Vineau

Le premier roman de Thomas Vinau est délicatement divisé en deux parties : le dehors du dedans et le dedans du dehors.


D’abord, c’est un voyage ou peut-être même une errance : un garçon qu’on imagine rêveur et discret, de cette discrétion qui n’efface pas mais acère encore notre envie de le suivre, forcément quelque part. Il est parti parce qu’il aimait, Cendrars justifie ses pas en exergue du récit. Le départ sonne la nécessité, logée au fond de son cœur, de s’éloigner. Alors qu’il se dirige vers le sud, il recueille et aide un oiseau blessé à migrer. Puis, c’est au hasard d’une rencontre qu’il apprend que cette espèce-là ne part pas vers le sud quand viennent les jours plus froids. S’il en était ainsi de tout un chacun : capable d’endurer mais préférant aussi aller où l’on ne devrait pas être ?


Dans cette première partie, il y a bien sûr le voyage, mais il ne faut pas omettre l’amour et de si belles phrases : « Je vais bien. Dis-moi que toi aussi ». Il y aussi cette obsession des chambres d’hôtel où des personnalités sont passées, ont dormi ou sont mortes comme si encore une fois on nous signifiait que nous n’étions que de passage. Mais ce serait alors réduire bien vite la poésie, le tact et la légèreté avec laquelle l’auteur amène cela ; on ferait l’impasse sur les doux méandres de la pensée et l’on gâterait finalement la fragilité de la littérature.


Puis, vient une deuxième partie, le dehors du dedans, différente mais dont on sait qu’elle n’existe que comme la suite du voyage initial. Là, le garçon devenu jeune père raconte les journées avec son fils et sa femme, il nous raconte cette vie simple et lente « à hauteur d’homme » et l’on comprend que, déjà, l’ambition est noble. Le dedans de cette deuxième partie, c’est le foyer, sa chaleur et le dehors c’est l’autre, l’enfant, la chair de sa chair qui oblige à « être là, tout de suite, dans le monde ». Mais le voyage ne résout pas les questionnements, bien heureusement, peut-être les apaise-t-il un peu seulement : « Je crois que nous ne sommes pas faits pour vivre comme nous vivons. Je ne suis même pas sûr que nous soyons faits pour vivre tout court. Mais l’écriture, c’est comme l’amour, ça nous donne une prise valable sur tout ça. A condition de le faire honnêtement. »


Finalement, « Nos cheveux ... », est un livre dont on ose à peine parler de peur de travestir les gestes et les pensées de l’auteur. « Un livre, c’est quelque chose qu’on te donne » : il faudrait en faire autant avec celui-ci, sans rien ajouter.


"Nos cheveux blanchiront avec nos yeux" de Thomas Vinau, éditions Alma

mardi 30 août 2011

Une séparation : divorces dans la société iranienne


Un film sur les écrans depuis juin déjà, mais qu’il est encore temps et largement conseillé de voir, parce qu’il a plus que mérité son Ours d’or (Berlinale 2011) et qu’il est très finement pensé. Voyage à Téhéran…

En guise de prologue, une scène très simple : un homme et une femme, chez le juge, qui veulent se séparer. Elle, Simin, veut quitter l’Iran tandis que lui, Nader, ne peut laisser à Téhéran son père souffrant d’Azheimer. Simin finalement partie chez sa mère, Nader embauche une femme pour garder son vieux père. Dès lors, dans le petit appartement au sol molletonné de tapis persans et aux murs recouverts de livres, deux pans de la société iranienne se croisent… et se déchirent : Nader qui fait réciter son français à sa fille Termeh avant qu’elle ne se rende au collège et que lui-même ne prenne son volant, laissant l’appartement aux mains de Razieh, femme au corps entièrement voilé, crevée par les trajets en bus et toujours accompagnée de sa toute petite fille qu’elle ne peut faire garder.

D’un côté une famille bourgeoise, cultivée et éclatée, de l’autre, une famille religieuse, peu aisée, et dont la mère ne peut pas dire à son mari conservateur et psychologiquement instable qu’elle travaille chez un homme.

Alors, sur le tableau de départ si épuré, s’amoncellent des myriades de fines touches : l’intrigue s’étoffe presque insidieusement tandis que les personnages prennent peu à peu de la chair (comme la discrète et perspicace Termeh) et se plantent à merveille... si bien qu’au deux tiers du film, le spectateur se trouve face à un problème à multiples facettes : conjugal et familial, social, religieuse judiciaire, économique, psychologique, le tout sur fond de luttes de classes et des genres.

Pour parler de son film, Asghar Farhadi raconte une histoire d’éléphant : un tel animal est enfermé dans une pièce obscure et pleine de monde. Chacun est invité à toucher cette grosse masse et à estimer ce qu’elle est. Certains s’imaginent, touchant la patte, avoir affaire à la colonne d’un temple, d’autres à cause de l’oreille, à une feuille d’arbre tropical, etc. La foule s’accordera à dire qu’il s’agit d’un éléphant une fois la lumière allumée. Le film de Asghar Farhadi est ainsi, d'abord insaisissable, car on ne peut en tirer, d’où qu’on le regarde, nulle satisfaisante conclusion (comme cette affaire de l'intrigue portée devant le tribunal religieux…) puis, au final, lumineux, car génial, et parce que le fin réalisateur, sans n'avoir donné aucune réponse, est retombé sur ses pieds alors que le spectateur reste, lui, seul avec ses interrogations...

Une séparation, réalisé par Asghar Farhadi, sorti en juin 2011, avec Leila Hatami, Peyman Moadi, Shahab Hosseini.



jeudi 28 juillet 2011

Lavita, que bella !


Et si la vie ne durait qu'une heure ?
Lavita conte l'histoire d'un couple pas tout à fait comme les autres, sur un air de boîte à musique.


Curieux mélange de pantomime et de théâtre dansé, entre poésie burlesque et langage des images, Lavita est un spectacle entièrement muet, qui raconte avec simplicité les épisodes de la vie d'un couple décalé.
Lui, en marinière. Elle, avec des tresses et un chapeau coloré. Lui, stressé et plein de tics. Elle, souriante et perchée. Eux, amoureux et complémentaires.

Deux poupons nous accueillent dans cette bulle de contes et de douceur. De la naissance à la mort, ces deux personnages nous racontent l'histoire de leur vie. Simple mais universel. D'autant qu'il n'y a pas de mot. Seul le langage du corps compte : mimes, expressions du visage, danse... et la musique rythme ses moments de vie, sur le tempo des aiguilles de l'horloge accrochée en fond de scène.
Et à chaque minute du spectacle, ils réveillent en nous des souvenirs tendres et une émotion enfantine. Des premiers émois aux moments brisés de l'existence, ils font écho à nos vies, tout en nous emmenant dans un univers décalé, drôle, poétique, et parfois tragique.



Le duo fonctionne à merveille, les personnages ont l'air dessinés sur mesure et nous laissent une place dans leur univers. La volonté de partage paraît être la base de cette création singulière et rafraichissante. La sincérité et le plaisir des comédiens se répandent dans la salle, magnétisée par la poésie de ce qui se joue sur scène.

Finalement, la vie ne pourrait durer qu'une heure si elle était aussi dense en émotions et en magie... 



Avec : Nadège BILLIEMAZ , Marc MARTORELL
Ecrite et mise en scène par Marc MARTORELL
Direction artistique : Richard NAVARRO
Création lumière : Mathieu CORNU
Au Théâtre des Lucioles, Avignon, juillet 2011.

Des images et les dates sur le site de la compagnie Tournerêves : www.tournereves.com

mardi 26 juillet 2011

Nicolas et Jacques Bonneau : conteur et tueur


Fait(s) divers. À la recherche de Jacques B : un spectacle de Nicolas Bonneau, vu au festival d'Avignon à la Manufacture. Un bijou du "off".

Jacques Bonneau, « l’ogre de Picardie » a, dans les années 80-90, tué sept femmes... sept victimes étranglées dont les seins (un par femme) étaient conservés dans du formol.

Nicolas Bonneau n’a pas grand-chose à voir avec Jacques : il n’est ni médecin, ni tueur en série, pas picard non plus, quoique parfois surgelé. Il est conteur, auteur et comédien. C’est un soir, en regardant la télé, un « faites entrer l’accusé » consacré à la Picardie, qu’il a découvert ce Bonneau, nom prononcé par une femme qui lui avait réchappé. Le lendemain, le téléspectateur a eu une idée : faire un spectacle où Bonneau enquêterait sur Bonneau. «Ce serait marrant » se disait le comédien, léger.

Marrant de suivre les traces d’un tueur en série, de se poser aux bars de vieux cafés picards, d’essayer de comprendre ce qu’il ressentait dans les villages dévastés des alentours de Beauvais, face à ses patientes, en rentrant chez lui le soir auprès de sa femme et ses enfants, ou lorsqu’il marquait soigneusement d’un coup de feutre le sein de sa victime, avant de le découper… Ce serait marrant aussi de se jouer, soi, comédien, en train d’enquêter, d’alterner sur le plateau les deux Bonneau, et d’imaginer que Bonneau, l’autre, pourrait, lorsqu’il aurait expié sa peine, se trouver là, dans le public, à se regarder au travers des yeux du comédien.

Ce serait marrant, et troublant… Une superbe performance d’acteur en tous cas, un incroyable talent de conteur et quelques questions : sur la banalité du mal, le fait qui fait « diversion », sur le rôle de l’art : peut-on ainsi faire de la vie d’un meurtrier un spectacle grinçant certes, mais comique avant tout, alors que l’homme est peut être encore enfermé ? Est-ce une double peine ? Ou un hommage qui lui serait rendu pour la matière qu’il aurait mis à disposition d’un comédien désireux de remplir une salle et d’un public voyeuriste ? Cela devient en tous cas un conte rondement et finement mené, un plaisir de spectateur, et sûrement d’acteur. À voir !

Danses libres, ou la diagonale à poil



Cher Monsieur Chaignaud,

J'ai déjà eu l'honneur de vous rencontrer à deux reprises : une fois aux Subsistances, à Lyon, en tête-à-tête, pour Aussi bien que ton coeur, ouvre moi tes genoux, et une deuxième fois au Festival d'Avignon, de manière plus... collective et partagée, dans le spectacle de Boris Charmatz Flip Book. Je vous ai rencontré par procuration, je dois l'avouer, mais non sans un plaisir singulier et juvénile.
Vous aviez, depuis, une place particulière sur la liste des artistes dont je suis tombée amoureuse après les avoir admirés sur scène.

J'utilise le passé car samedi dernier vous m'avez déçue.
Réjouie de ce troisième rendez-vous, j'avais misé sur vous tout mes espoirs d'amatrice et curieuse de danse et de nouveautés spectaculaires, et vous faisais une confiance aveugle.
Malheureusement, pas de frisson en ce frais samedi de juillet. Serait-ce déjà fini entre nous ?
Peut-être suis-je exigeante, mais je pars généralement du principe qu'un spectacle, quel qu'il soit, doit me parler, m'apporter quelque chose, me raconter une (des) histoire(s), me procurer des émotions, m'interroger...
Mais Danses libres ne m'a pas atteinte. Pas une seule seconde. Même votre présence ne m'a pas réconfortée. Au contraire.
L'incompréhension a empêché tout laisser-aller dans mon expérience de spectatrice. Comment s'emparer d'une esthétique, d'un enseignement, aussi simples soient-ils, sans explication claire ? Comment donner à voir une technique sans la partager, sans permettre à l'autre de l'expérimenter ?
A vivre, la méthode de Malkovsky doit être enrichissante et libératrice, à regarder, elle est lointaine et égocentrique.
Le public ne peut rien deviner de votre démarche et des raisons de vos choix artistiques.
Où sont votre rigueur, votre technique, votre générosité ?

30 titres, 30 tableaux, 30 clichés, 30 fois les mêmes mouvements.
Répétitions sans émotion, exercices sans style, spectacle sans public.

Peut-être vous laisserai-je à nouveau votre chance, après avoir digéré cette déception... mais cette fois les mots doux ne suffiront pas.


Danses Libres, au Festival d'Avignon 2011.
conception Cecilia Bengolea, François Chaignaud
chorégraphie François Malkovsky (1889-1982) transmission de la chorégraphie Suzanne Bodak lumière Erik Houllier
avec Cecilia Bengolea, Suzanne Bodak, François Chaignaud, Thiago Granato, Lenio Kaklea, Mickaël Phelippeau et au piano Alexandre Bodak

mardi 12 juillet 2011

Pater ou les mises en scène du pouvoir

Pater est l’histoire d’un cinéaste qui, ayant trouvé son fils, Vincent Lindon, lui propose de jouer un jeu où, forcément, il est question de pouvoir. Et, s’il faut choisir un rôle, pourquoi ne pas élire la fonction suprême ? « Tout est possible », Cavalier le dit dans la note d’intention du film qui prend la forme de 10 commandements. Il choisit alors le jeu le plus violent symboliquement : il sera Président de la République et son acteur Premier ministre.

Le spectateur, excité par une telle perspective (va-t-on voir des acteurs, des enfants, des hommes politiques ou tout cela à la fois ?), passe bien vite sur ce titre : Pater. Pourtant, il est question de ce pouvoir-là aussi, celui du père, le premier que tout un chacun éprouve. Cette relation au père est le fondement du film, sa motivation, elle est la première cité dans les 10 commandements du film : « Je le regarde exercer son pouvoir/ Sur sa femme, sur mon frère et moi », et, plus loin : « Mon père meurt/ Sans une vraie réconciliation entre nous deux (…) J’ai respecté son courage d’aveugle, de paralysé (…) Ai-je comprimé tout ce qu’il a déposé en moi / A cause du jugement que je portais sur lui ».

Fort d’avoir tué le père ou, à défaut, d’avoir pris sa place, l’homme a ensuite nécessité à trouver la sienne dans la société. La fonction suprême est le meilleur rôle qui soit, un fantasme du cinéma car il à la fois la réalité et la mise en scène, il est le combat entre l’un et l’autre. Et Vincent Lindon de conclure quand son réalisateur lui dit que de toute façon ce n’est qu’un film : « Si c’est un film, c’est la réalité ». Oui, cinéaste et acteur se prennent à leur propre jeu jusqu’à ne plus savoir de quoi il est question, quel rôle est le plus signifiant. A partir de cette géniale idée, Cavalier décline un discours pertinent sur la politique, les hommes qui l’habitent et d’audacieuses analyses sur des situations délicates.

C’est aussi parce que le jeu ne peut se dispenser de la mise en scène, que le costume, la cravate, le double menton sont des sujets ; c’est aussi parce que le jeu, du cinéma et de la politique, est celui de la parole qu’il faut se battre pour un mot de trop ; mais c’est surtout parce que ce ne sont que des hommes qui édictent ses règles, que le jeu est cruel. Mais s’il est de tels films pour que la catharsis soit à l’œuvre, alea jacta est.
 
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